1893 – Dossier : La guerre de l’information contre un nouveau canal de Panama au Nicaragua

2017.05.28 nicaragua_canal_proposals_2013

La guerre de l’information contre un nouveau canal de Panama

Introduction

Daniel Ortéga, ex-guérillero latino-américain de 70 ans redevenu président du Nicaragua en 2006, a accordé en 2013 à un milliardaire chinois une concession de 100 ans pour réaliser une idée vieille de plusieurs siècles : la création d’un canal qui traverse le Nicaragua pour relier l’Atlantique au Pacifique.

Parmi les bénéfices annoncés, cette voie permettra le transit des plus gros navires de commerce au monde. Elle offrira une solution alternative au canal de Panama, qui, malgré des travaux d’agrandissement récents, ne pourra pas accueillir ces navires. Elle sera plus rapide et plus économique que Panama.

Le pouvoir nicaraguayen souligne l’opportunité de développement économique que représente cette infrastructure pour le pays.

Pourtant, le projet est fortement contesté à l’intérieur du pays, à la fois pour des raisons environnementales et sociales mais aussi parce que la concession et les droits qui lui sont rattachés sont considérés par une partie de la population comme la vente d’une partie du territoire et une perte de souveraineté au profit d’une entreprise privée étrangère.

Ce canal et ces implications vont bien au-delà du seul Nicaragua et en font une problématique stratégique globale.

Il crée une concurrence directe au canal de Panama, qui a été formellement et pendant près d’un siècle sous domination américaine. Même si l’État du Panama en a récupéré le contrôle en 1999, les États-Unis conservent la possibilité d’intervenir militairement si la neutralité du canal ou le transit des navires étaient compromis.

Quant au Nicaragua, il a connu depuis 1 siècle des relations tendues avec les États-Unis, qui y ont notamment orchestré des manœuvres de déstabilisation dans les années 1980 (épisode des Contras) et qui n’apprécient guère son dirigeant actuel.

A la mi-2016, des parlementaires américains ont déposé un projet de loi qui vise à restreindre le financement du Nicaragua par des organisations internationales.

Le fait que le projet soit porté par un homme d’affaires chinois très discret ouvre la porte à toutes les supputations sur l’implication et le rôle du gouvernement chinois.

Enfin, plusieurs ONG à vocation environnementale et sociétale prennent position de façon marquée sur le dossier. Leurs motivations restent à éclairer.

Tous ces ingrédients forment le cocktail parfait d’une guerre économique et stratégique, dans laquelle le champ de bataille de l’information a déjà vu de nombreuses incursions de la part de plusieurs acteurs : entreprises privées, gouvernements, mouvements populaires, ONG…

Ce document va tout d’abord poser le cadre et donner le contexte du pays. Il décrit ensuite ce projet de canal. Les acteurs et leurs enjeux affichés et supposés seront longuement détaillés. Une dernière partie suggérera des points de suivi de cette affaire, dont on peut pronostiquer sans grand risque d’erreur qu’elle va durer pour de nombreuses années encore.

Le Nicaragua est un des pays les plus pauvres au monde. Il est au 125ème rang mondial pour l’indice de développement humain (PNUD). Il était peuplé de 6 millions d’habitants en 2015, son PIB était de 12,7 Mds USD, soit environ 2 100 USD par habitant.

Le Nicaragua est une république souveraine et indépendante depuis 1851.

Au cours du XXème siècle se sont alternées plusieurs grandes phases :

La présence militaire américaine au Nicaragua s’étend de 1909 à 1934.

Une révolution menée par le général Sandino conteste cette présence de 1927 à 1934.

Après le départ des troupes américaines en 1934, le général Sandino est exécuté par Somoza, qui prend le pouvoir. Il est proche du gouvernement américain.

De 1936 à 1979, le Nicaragua connaît la dictature de différents membres de la famille Somoza, qui soutiendront les Etats-Unis durant la guerre froide.

L’opposition prend le pouvoir à la fuite du dernier Somoza en 1979 et ce sont finalement les sandinistes avec Daniel Ortega à leur tête prennent qui le pouvoir de 1980 jusqu’à 1990.

De 1990 à 2006, trois présidents se succèdent et mettent en oeuvre des politiques libérales.

En novembre 2006, Daniel Ortega a été réélu. Il a depuis été réélu à deux reprises, la dernière fois en novembre 2016. Alors que son élection en 2006 avait été considérée comme régulière, les conditions de sa récente réélection ont été largement critiquées à l’intérieur et à l’extérieur du pays.

En 2007, le Nicaragua a pris part à l’organisation ALBA (ALternative Bolivarienne pour les Amériques), aux côtés du Venezuela et de Cuba.

Sur les 10 dernières années, le pays a connu une croissance économique marquée et a vu de nombreux indicateurs sociaux s’améliorer significativement.

Des tensions avec plusieurs États dans la région

Comme nous l’avons décrit plus haut, l’histoire contemporaine du Nicaragua est intrinsèquement liée à son rapport aux États-Unis. Les relations ont été particulièrement mouvementées au cours du XXème siècle.

Pour résumer, les États-Unis ont souhaité conservé le contrôle de ce territoire tout au long du XXème siècle, qu’ils considèrent comme stratégique du fait de sa position géographique.

Cela s’est par exemple traduit par des périodes de conflits ou de tensions fortes. Outre l’occupation du Nicaragua par l’armée américaine dans le premier tiers du XXème siècle, un autre épisode marquant s’est déroulé durant les années 1980 :

les Etats-Unis ont armé et entraîné les fameux « Contras » pour renverser le régime sandiniste. Ces opérations ont déclenché une guerre civile et fait des milliers de victimes. Elles ont contribué à désorganiser fortement l’économie nicaraguayenne. Les Etats-Unis ont été condamnés en juin 1986 par la Cour de Justice Internationale de la Haye pour ces actions.

Très récemment, en septembre 2016, soit 1 mois et demi avant les élections présidentielles nicaraguayennes, un groupe de parlementaires du Congrès américain a fait passer une loi visant à restreindre l’accès à des financements internationaux au Nicaragua : le Nicaragua Investment Conditionality Act, dit NICA.

Son objectif tel que stipulé dans la loi est :

To oppose loans at international financial institutions for the Government of Nicaragua unless the Government of Nicaragua is taking effective steps to hold free, fair, and transparent elections, and for other purposes.

De plus, le Nicaragua est en procédure juridique avec deux de ses voisins, le Costa Rica et la Colombie. Ces dossiers sont portés à la cour Internationale de justice de la Haye comme par exemple :

Ordonnance du 16 juin 2016 Délimitation maritime dans la mer des Caraïbes et l’océan Pacifique (Costa Rica c. Nicaragua).

Ordonnance du 28 avril 2016 Question de la délimitation du plateau continental entre le Nicaragua et la Colombie au-delà de 200 milles marins de la côte nicaraguayenne (Nicaragua c. Colombie).

Ordonnance du 2 février 2017 Frontière terrestre dans la partie septentrionale d’Isla Portillos (Costa Rica c. Nicaragua).

Ordonnance du 2 février 2017 Certaines activités menées par le Nicaragua dans la région frontalière (Costa Rica c. Nicaragua).

Un autre différend frontalier existe entre le Costa Rica (pollution alléguée du fleuve San Juan dû à la construction d’une autoroute trop proche du fleuve, côté Costa Rica) et le Nicaragua, ce dernier déployant des installations militaires sur une portion de territoire contesté.

Ce dossier a reçu une couverture médiatique dans les médias du Nicaragua. Le Nicaragua a été débouté de sa plainte par la Cour Internationale de Justice de La Haye.

Certains de ces litiges durent depuis de très nombreuses années, comme celui entre le Nicaragua et la Colombie.

2017.05.28 profil Canal-Nicaragua

Le projet : description et déroulement à ce jour

Description et points de désaccord

Ce projet vise à creuser le sol du Nicaragua et à y installer les infrastructures pour faciliter le passage de navires entre l’Atlantique et le Pacifique. Il est à noter qu’une partie du transit s’effectuera par le lac Nicaragua, la plus importante source d’eau douce de l’Amérique Latine.

Au total, le coût estimé de ce projet s’élève à 50 Mds USD, soit environ 4 fois le PIB annuel du Nicaragua. Le porteur du projet est une société Hongkongaise enregistrée aux Iles Caïman. Son dirigeant est un milliardaire chinois, Wang Jing (cf. description des acteurs infra).

Ce nouveau canal a plusieurs avantages d’un point de vue nautique :

Raccourcir le délai de transit vers la côte est des Etats-Unis (puisque le canal est plus au nord que Panama).

Réduire les coûts liés à une moindre consommation de carburant.

Faire transiter les plus grands navires, que le canal de Panama ne peut toujours pas accueillir, même après les travaux d’élargissement achevés en 2016.

Selon les éléments de presse professionnelle récupérés, le gain est significatif pour les armateurs.

Les deux points de désaccords affichés par les opposants au canal, quels qu’ils soient – sont principalement de deux types :

  1. L’impact très négatif sur l’environnement (eau, forêts…) et sur les populations.

  2. La perte de souveraineté, la « vente du pays ».

Pour ce qui est des questions environnementales,

le Nicaragua détient l’une des plus belles forêts tropicales au monde

ainsi qu’une faune et une flore exceptionnelles.

Le projet aurait pour conséquence la déforestation de vastes zones.

Le lac Nicaragua, qui est la plus grande réserve d’eau d’Amérique centrale,

se verrait traverser par des dizaines de bateaux chaque jour.

Les populations qui vivent sur le tracé du canal devraient être déplacés.

Quant à la souveraineté du pays, les critiques portent sur l’ampleur des concessions faites à HKND (cf infra) : 50 ans renouvelables, bande de terrains le long du canal, possibilité de développer de nombreuses activités au-delà de l’aspect purement transit… Un long article de la Prensa (opposition au régime) fin 2016 liste l’ensemble des griefs contre le projet.

2017.05.28 canal_nicaragua

Chronologie et premières actions

3 dates-clés sont à noter.

1/- La loi pour le canal a été voté en juillet 2012, elle lance le processus pour la construction d’un canal interocéanique.

Le site Dialogo chino fait remonter la genèse du projet à une visite d’officiels nicaraguayens en Chine en 2012. Visite durant laquelle l’un des fils de Daniel Ortega aurait rencontré Wang Jing. Selon le site, la loi pour le canal est passée après cette visite.

2/-Une autre loi est votée en juin 2013, la Ley 840 qui octroie à HKND la concession ainsi que les droits afférents, notamment relatifs aux terrains le long du tracé du canal. Ces lois ont été décidées par le président Ortega et votées par le Parlement nicaraguayen.

3/- L’inauguration des travaux a été faite à la fin 2014. Les travaux étaient censés durer jusqu’en 2020. Depuis plus de deux ans, très peu de choses ont été faites en termes de travaux à proprement parler. En revanche, l’annonce a été faite par HKND fin décembre 2016 que les travaux continuent après de nombreuses études d’impact environnemental, entre autres.

Nations maritimes et registres maritimes

Ce thème n’est pas directement lié à la question du canal mais pourrait l’être. Il concerne un élément-clé, structurant du commerce maritime international : le registre maritime.

Le Nicaragua n’est pas une nation maritime : la flotte nicaraguayenne se compose de… 9 navires1 (sur les 50 000 environ enregistrés dans la flotte mondiale2), dont 8 ont entre 30 et 70 ans d’âge. Autant dire que le Nicaragua est absent du transport maritime.

Pour mémoire, les 3 premiers pavillons (registres) mondiaux – le Panama, le Liberia et les Iles Marshall – représentent environ 50% de la flotte marchande mondiale. Leurs histoires illustrent le lien fort entre puissance politique, intérêt économique et commerce international3.

A l’autre extrémité du spectre, d’autres pavillons de nations qui n’ont pas plus de tradition maritime ont pris le rôle de « pavillon-poubelle » qui accueillent les navires les plus délabrés, opérés dans les conditions les plus dégradées, parfois uniquement pour le dernier voyage du navire avant sa revente comme épave et destruction4.

Dans les deux cas, le territoire concerné est souvent un paradis fiscal, parfois présent sur la liste noire de l’OCDE.

Il sera intéressant de voir si, dans les temps à venir et parallèlement au projet de canal, la flotte nicaraguayenne ou l’environnement légal du pays vont évoluer en vue de développer activités armatoriales et registre maritime.

2017.05.28 1032167686

Les acteurs et leurs enjeux

De très nombreux acteurs apparaissent dans ce dossier. La présentation ci-dessous n’a pas vocation à être exhaustive. Certains des acteurs identifiés sont de premier plan, d’autres peuvent paraître plus secondaires. Nous pensons néanmoins qu’ils ont leur place dans ce descriptif, ne serait-ce que pour illustrer la profusion de parties prenantes et de diffusion d’informations réalisée au sujet de ce projet.

Acteurs étatiques nicaraguayens

Daniel Ortéga, président du Nicaragua. Ex-guérillero sandiniste, il prend la tête de l’état nicaraguayen après la fuite du dernier Somoza en 1980. Il reste au pouvoir jusqu’en 1990. Il échoue à deux reprises avant de reprendre le pouvoir en 2006. Il a été réelu à deux reprises depuis, la dernière fois en novembre 2016.

Son épouse Rosario Murillo, Vice-présidente. Elle a pris une place grandissante dans la gestion des affaires de l’Etat auprès de son mari dans les dix dernières années.

Son fils Laureano est celui qui, selon Dialogo Chino, serait allé rencontrer Wang Jing à Pékin lors d’une visite officielle nicaraguayenne en Chine en 2012.

Deux entités étatiques de gouvernance ont été créées pour diriger le projet:

une Autoridad del Gran Canal Interoceánico de Nicaragua, par la ley 800

une Comisión del Gran Canal de Nicaragua, par la ley 840

Les deux ont pour président Manuel Coronel Kautz et pour porte-parole Telemaco Talavera.

Acteurs privés

Hong Kong Nicaragua Development Corporation (HKND)

Cette société est celle en charge du développement du projet de canal. C’est elle qui est la concessionnaire des terrains octroyés par la Ley 840.Elle est enregistrée aux Iles Caïman.

Wang Jing, le propriétaire de NKHD

Wang Jing est décrit dans de nombreux médias comme un homme d’affaires discret, dont on imagine qu’il est proche du pouvoir chinois. (réf FT)

Les informations les plus détaillées que nous avons pu trouver sur Wang Jing proviennent du site dialogo chino (cf plus bas au sujet de cette organisation). Nous reprenons ces informations, en soulignant que la source nous paraissant avoir son propre agenda, il serait intéressant de les vérifier.

Un article en date de Novembre 2016 fait une description très détaillée des intérêts, contacts et activités économiques de Wang Jing au sein de l’appareil politique et militaire chinois. Il aurait fait fortune dans des activités de télécom et serait fournisseur de l’armée chinoise.

Ce qui ressort de cet article, c’est que Wang Jing est à assimiler à l’Etat Chinois.

Acteurs de la société civile, médias et ONG

A- Consejo Nacional para Defensa de la Tierra, Lago y Soberanía (Conseil national pour la défense de la terre, du lac et de la souveraineté) Cette organisation est en pointe dans la contestation du projet par la société civile. Elle est dirigée par Francisca Ramirez. La présence de l’organisation sur le net se fait par le biais de sa page facebook :

  • L’année 2016 a été émaillée de nombreuses tensions entre cette association et le gouvernement nicaraguayen.

  • En février 2017, Francisca Ramirez était reçu à l’Union Européenne, qui a émis un avertissement très net à l’encontre du gouvernement du Nicaragua à la fois sur la question des droits de l’homme et sur l’environnement.

  • Il est à noter que l’UE ne prend pas position sur le projet de canal en tant que tel, mais sur les conditions dans lesquelles le projet se déroule.

B- FIDH et CENIDH

  • FIDH : Fédération Internationale des Droits de l’Homme

CENIDH : centre nicaraguayen des droits de l’homme

Ces deux fédérations pour les droits de l’homme ont publié en septembre 2016 un rapport très critique sur projet.

C- Fundar

  • Fundar – pour « Fundacion de Amigos del Rio San Juan » – est une ONG nicaraguayenne créée en 2000. Elle est active sur les questions environnementales, et notamment dans la zone du fleuve de San Juan, qui marque la frontière entre le Nicaragua et le Costa Rica. Son dirigeant s’appelle Norving Torres. Elle présente sur son site web de nombreuses organisations internationales, notamment allemandes, comme ses partenaires (alliés / « alliados »).

  • Plus nous avons avancé dans nos investigations, plus les points d’interrogation se sont accumulées sur cette organisation. Le déclencheur a été de constater que Fundar a été intégré dans le projet par HKND, comme l’indique ce communiqué de presse.

  • Par ailleurs, Norving Torres a exprimé le fait que ce projet était la seule solution de protéger l’environnement et de développer le pays.

  • La question que nous nous posons est : Fundar « roule-t-il » pour le gouvernement nicaraguayen ? Nous n’avons pas de réponse formelle à cette question mais plusieurs éléments sont à prendre en considération.

    • Norving TorreIl est co-ateur d’un article sur le sujet des conflits territoriaux entre le Costa Rica et le Nicaragua. Nous n’avons pas consulté l’article mais il est à noter que les autres auteurs semblent proches du gouvernement nicaraguayen, qu’il s’agisse de la dirigeante d’un organise d’éco-recyclage, dont un des écrits a été publié par le ministère de l’environnement, ou de deux professeurs de droit à l’université, dont l’un est le candidat du Nicaragua pour la cour internationale de justice de la Haye.

    • Le fait que la zone du Rio San José soit précisément à la frontière avec le Costa Rica justifierait-il en premier lieu la création de cette organisation ?

    • Enfin, nous avons constaté que le site Internet de Fundar n’est plus mis à jour depuis mai 2016, soit un peu avant l’annonce de la collaboration avec HKND en juin 2016. Le site Internet n’a pas été renouvelé depuis la fin 2016.

D- La prensa

La prensa est un journal présent depuis le début du XXème siècle, il est en opposition avec président Ortéga. Il est tenu par une famille marquante de la vie politique nicaraguayenne, les Chamorro (dont l’un des membres, directeur du journal, a été assassiné sur la fin de la période Somoza), ce qui a finalement entraîné la chute du régime.

Violetta Chamorro, l’épouse du journaliste assassiné, est devenue la première présidente après la période sandiniste en 1990. Le journal a déclaré être partiellement financé par une organisation américaine. La couverture du canal par ce journal est particulièrement critique.

E- Confidencial

Media uniquement en ligne. Un membre de la famille Chamorro est à la tête de Confidencial. De fait, la ligne éditoriale et les positions seront proches de celles de La prensa.

Confidencial a d’ailleurs une couverture très critique du canal, par exemple dans cet article du 14 avril 2017.

Au sujet du climat médiatique au Nicaragua, nous renvoyons à deux analyses réalisées en 2009 et 2015 par le CPJ. Il en ressort que ces deux médias sont les deux seuls considérés comme libres, et vues comme inféodés aux Etats-Unis par les autorités nicaraguayennes.

F- Dialogo chino

L’objectif de cette organisation est de parler des relations entre la Chine, l’Amérique latine et l’environnement. De fait, la tonalité des articles est plutôt critique, voire négative envers la Chine. Nous avons vu plus haut le portrait décrit par cette organisation du porteur du projet.

Concernant le Nicaragua, la couverture de la construction canal est aussi très critique, comme le montre les articles que l’on trouve sur le site. Si l’on s’intéresse maintenant à cette organisation, Dialogo chino, on constate qu’elle est liée à la galaxie Soros, dans la mesure où la dirigeante, Caroline Hilton, est membre de l’Open Society Institute.

G- Verdensskove (Forests of the World)

Cette ONG danoise est principalement financée par Danida, institution dépendante du ministère des affaires étrangères danois en charge de l’aide au développement international. Nous avons identifié cette organisation par coïncidence, en recherchant des informations sur l’armateur danois Maersk que HKND avait utilisé dans sa communication.

  • Verdensskove critique fortement ce projet d’un point de vue environnemental et social dans de nombreux articles. Elle reproche à Maersk une attitude tiède, voire accommo-dante. De plus, le site de Verdensskove rassemble des témoignages de scientifiques qui sont allés au Nicaragua et qui décrivent ce qu’ils voient de la situation, de la façon dont le projet est mené, les populations mises à l’écart…

2017.05.28 0204035831364_web

Autres acteurs étatiques

1/- Les Etats-Unis

Nous n’avons trouvé aucun élément attestant d’une prise de position publique du gouvernement des Etats-Unis sur la question spécifique du canal.

Cela dit, deux éléments sont clairs :

historiquement, cette région d’Amérique Centrale a toujours été stratégique pour les Etats-Unis, comme l’atteste leur grand intérêt et présence au Panama, au Nicaragua…

Daniel Ortega, les pays leaders de l’ALBA (Venezuela, Cuba)… ne sont pas les interlocuteurs favoris du gouvernement américain

Comme mentionnée plus haut, la seule action notable des autorités américaines est le vote d’une loi en septembre 2016 sur le financement du Nicaragua par les institutions internationales. Cette loi a été portée par des représentants républicains.

Pour finir sur les États-Unis, nous souhaitons proposer le résumé que nous avons trouvé sur une source qui se qualifie de « journal militant d’information alternative ». Nous laissons donc au lecteur le soin d‘exercer son propre esprit critique. Cela dit, nous trouvons que ce résumé a le mérite de mettre en perspective cet épisode du canal du Nicaragua dans le temps long (d’une interprétation) de la présence des États-Unis en Amérique Latine.

« L’échec pour les États-Unis est énorme :

  • après avoir arraché l’État du panama à la Colombie pour en prendre le contrôle total ,après avoir occupé militairement pendant plus de 60 ans la zone du canal qu’ils avaient soustrait à l’autorité de l’État panaméen créé par leurs soins ,

  • après avoir fait de cette zone , en y installant « l’école des Amériques » , centre de formation des contrerévolutionnaires et putschistes latino-américains,

  • après avoir probablement assassiné le président Torrijos qui avait obtenu en pleine période d’effervescence du tiers monde la souveraineté de l’Etat de Panama sur la Canal,

  • après avoir tué en Décembre 1989 des milliers de civils panaméens pour s’emparer de leur agent indiscipliné Manuel Noriega, ils voient le monopole de la traversée transocéanique mis en cause par le Nicaragua, membre de l’ALBA, allié de Cuba et du Venezuela .

  • Le nouveau port de Mariel à Cuba ne pourra que bénéficier de ce voisinage économiquement performant et politiquement amical.

  • Il se vérifie ainsi progressivement que les États-Unis ne parviennent plus à régenter leur arrière-cour.

  • Les États-Unis ne pourront pas occuper le Nicaragua comme ils l’ont fait de 1912 à 1933 pour empêcher la construction du canal du Nicaragua,

    • ils ne pourront plus miner les ports nicaraguayens comme ils l’ont fait sous Reagan.

  • Le Canal du Nicaragua est une déchirure dans la doctrine Monroe.

On peut sans risque pronostiquer que la dernière bataille impérialiste contre le nouveau canal sera le fait d’ ONG écologistes étasuniennes ou de leurs relais sur place ou au Costa Rica voisin sous la forme d’une campagne internationale pour dénoncer les dangers pour l’environnement de la construction ce nouveau canal.

Routine impérialiste où la sensibilité écologiste à géométrie variable s’émousse lorsque les armées étasuniennes détruisent et polluent pour des décennies un pays entier (Vietnam, Irak…). »

2/- La Chine

Nous n’avons trouvé aucun élément attestant d’une intervention du gouvernement chinois. Quels seraient ses enjeux ?

La Chine a une approche dite du « Collier de perles », qui consiste à avoir des bases maritimes dans différentes mers du monde, pour assurer sa présence navale militaire. Cette politique a été mise en pratique depuis la Chine vers l’Océan Indien.

Si l’on fait l’hypothèse que Wang Jing est effectivement proche du gouvernement chinois, alors le fait d’avoir une zone sous contrôle en Amérique centrale, carrefour stratégique, notamment pour les routes d’approvisionnement en matières premières, est effectivement un enjeu d’importance pour la Chine.

Mais aucun élément formel ne peut attester cela à ce stade.

3/- Autres participants

De nombreuses autres acteurs étatiques ou privés sont cités, notamment par le HKND :

China railways,

Maersk, numéro 1 Mondial du transport maritime par container et l’une des grandes flottes privées au monde, dont on a vu comment il a été entraîné dans des opérations de communication pas nécessairement souhaitées

McKinsey, le cabinet de stratégie réputé

2 sociétés britanniques expertes, l’une en environnement (EMR)

Notre appréciation est que tous ces noms, réputés, souvent de leaders mondiaux dans leur domaine, participent de la création de légitimité pour HKND.

4/- Autres sources consultables

De très nombreux documents sont disponibles sur YouTube au sujet de ce canal.

Manifestement, des parties prenantes de tous les bords exposent leurs vues sur YouTube. Ce peut être une couverture par le média russe RT comme une chanson engagée de la Juventud Redelde de Nicaragua sur le modèle des chansons de partisans.

Plus généralement, ce sujet du canal du Nicaragua est particulièrement couvert. Quelles que soient les langues dans lesquelles nous avons recherché, de très nombreuses références sont trouvées.

Les affrontements informationnels : thèmes, acteurs, chronologie

Les affrontements vont bon train. Qu’est-ce qui est en débat, qui dit quoi, et comment qualifier l’intensité de la guerre d’information en cours ?

2017.05.28 canal ou route par le nord fonte banquise 2141811

Les thématiques sur lesquels s’articulent les prises de position

Elles sont au nombre de 4, principalement, dont nous résumons de façon succincte les positions des opposants et des promoteurs du projet :

Environnement

Le canal va détruire la forêt, les animaux, polluer le lac. Ou bien, le canal est la seule solution pour financer des aménagements pour purifier l’eau du lac, dont l’état actuel très mauvais ne fera qu’empirer si rien n’est fait – le concessionnaire s’implique dans la reforestation.

Souveraineté, développement et cadre légal

Ortega est passé en force, il a conclu des accords avec les Chinois, qui vont contre les intérêts du pays, le « vendent » (« vende patria »). Ou bien, le processus démocratique a été respecté, le Nicaragua conserve 51% de la société qui dirige le canal, c’est une opportunité de développement, la menace sur la souveraineté vient des Etats-Unis

Droits de l’homme

Les populations indigènes vont être déplacées, leurs droits sont bafoués, leurs représentants sont menacés. Ou bien, concessionnaire réalise toutes les démarches voulues en termes de sollicitation publique et s’implique dans la vie locale.

Faisabilité technique et financement

Rien n’avance (souvent exprimé de manière ironique d’ailleurs), les difficultés techniques sont énormes, HKND n’a aucune expertise en construction de grands ouvrages, comment le projet sera-t-il financé – surtout après le krach boursier de Shanghai qui a pénalisé Wang Jing – et par qui ? Ou bien, les meilleurs experts techniques, dans tous les domaines, sont convoqués, les travaux progressent.

Grosso modo, toutes les communications que nous avons vues tournent autour de ces thématiques et la bataille informationnelle se joue autour des arguments qui aliment ces thèmes.

2017.05.28 map_nicaragua_canal

Ce que disent les acteurs

Du côté de HKDN

Les thèmes récurrents de communication de HKND sont :

L’expertise technique et le soin porté à l’environnement, qui incluent la discussion et la contestation d’analyses faites par des détracteurs du canal (par exemple sur l’eau potable), travail de reforestation.

La pratique de concertations publiques.

L’intégration dans la société locale, du type « bon voisin » : préservation du patrimoine culturel découvert, financement de la vie culturelle, développement d’école.

Les bénéfices économiques du canal pour le pays.

Par exemple, sur une version du site internet consultée le 19 avril 2017, les thèmes des 10 derniers posts alternent entre questions techniques et partenariat avec des grandes firmes d’expertise, d’environnement, de culture, de développement local… Les newsletters mettent en avant tous les thèmes cités ci-dessus. L’impression d’ensemble veut donner une image de sérieux, de responsabilité, de proximité, de bonne gestion.

Vue d’ensemble

Nous essayons avec le tableau ci-dessous de résumer l’ensemble des positions. Nous essayons aussi de cerner, par acteur, ses thématiques d’intervention principale et secondaire. Cette classification n’est pas établie avec des critères quantitatifs mais se fonde sur la tonalité des positions trouvées. X : thème principalx : thème secondaire mentionné

Environnement

Souveraineté Eco/Légal

Social / DH

Technique / fin

Chine

HKND

X

X

X

X

Fundar

X

x

Presse favorable

X

X

x

Consejo Nacional

X

X

X

FIDH/CENIDH

X

Verdensskove

X

X

Dialogo Chino

X

x

x

X

Presse d’opposition

X

x

X

Union Européenne

X

USA (Nica act)

X

Presse favorable / d’opposition = au gouvernement nicaraguayen.

A noter : l’action des Etats-Unis est celle de membres du Congrès. Même si cette action n’est pas présentée comme liée au projet de canal mais à la gestion du pays par le clan Ortega. Nous supposons que le Nica act a pour objectif de tenter d’empêcher le Nicaragua de toucher des financements internationaux pour le déploiement de ce projet.

Chronologie de la guerre de l’information

Les publications sont constantes. Nous avons trouvé de nombreux articles polémiques dans les quatre à six derniers mois. Et il y en a eu bien évidemment avant, dès le début de cette affaire.

Nous ne les listons pas à ce stade de ce travail : cette chronologie ne vise pas à être exhaustive (c.a.d. de couvrir toutes les communications de tous les acteurs) mais à donner une idée des communications produits sur le sujet. Nous sommes certains qu’il serait possible de trouver tous les mois des communications des uns ou des autres.

Dans la presse nicaraguayenne, favorable ou d’opposition, nous avons souvent trouvé le ton de l’ironie. Comme par exemple ce titre de Confidencial «El misterio del canal que iba a ser y no fue» (le mystère du canal qui devait venir et qui ne vint pas) ou cette photo d’une vache à l’endroit où le lancement des travaux a été inaugurée fin 2014.

Quant à HKND, sous la section press coverage, on trouve plus d’une quarantaine d’articles référencés depuis 2015. Et à peu près autant d’articles sous la section News.

Date

Gouv NI

Presse Favorable

HKND

FUNDAR

CONSEJO Nacional

Prensa Confidencial

Dilogo Chino

Verdens-skove

FIDH CENIDH

USA

UE

01/06/12

Ley Canal

01/07/13

Ley 840

01/10/13

Interviw de Wang J

01/10/14

Article

01/02/15

Article

01/06/15

Article

01/11/15

Article W Jing

01/12/15

Résume

01/01/16

Article

01/03/16

01/04/16

Avance-ment

Article Manifs

01/06/16

Accord Fundar

HKND

Article/ droits des peuples

01/09/16

Rapport

NICA

01/12/16

Avance- ment

01/02/17

Ramirez à l’UE

Article UE/ Ramirez

Avis

01/03/17

Article ahi les va el canal

News sur sponsoring culturel

01/04/17

Article el misterio …

2017.05.28 1032167686

Conclusion

Depuis des siècles, la possibilité de passage transocéanique entre Atlantique et Pacifique a représenté un intérêt stratégique pour les puissances qui exercent leur pouvoir dans les Amériques depuis le XVIème siècle : Espagne, Angleterre, Etats-Unis. Ces derniers ont tout particulièrement voulu contrôler et influencer cette zone depuis au moins le milieu du XIXème siècle.

Le dirigeant actuel du Nicaragua, considéré comme hostile par les Etats-Unis, a remis en marche ce projet en faisant appel à un milliardaire chinois supposé proche de l’Etat chinois, le grand « challenger » des Etats-Unis au XXIème siècle.

Finalement, selon nous, deux questions demeurent sur le fond du sujet :

  1. Le canal sera-t-il finalement mis en oeuvre ? Si oui, quels en seront les impacts ? Qui en bénéficiera ?

  2. Au-delà du sujet du canal, Wang Jing et HKND pourront-il utiliser le cadre juridique à leur disposition pour ancrer une présence effective et développer leurs activités – et lesquelles – sur le territoire nicaraguayen ?

  3. Ce sujet a déjà reçu une couverture médiatique extensive. La bataille de l’information qui a commencé n’est pas prête de s’arrêter et ceux qui y participent tenteront d’influencer d’une manière ou d’une autre les réponses qui seront données à ces deux questions.

Un suivi systématique de ces acteurs principaux doit permettre d’observer l’évolution du dossier, ainsi que des thématiques clés.

Dans la guerre de l’information qui se déroule devant nous, chacun des deux camps (Schématiquement : ceux pour, ceux contre le canal) cherche à accumuler des éléments, documenter, argumenter, dénoncer… A ce stade, et vu les masses d’information déjà écrites et diffusées, nous imaginons que c’est effectivement un travail de fond de légitimation que chacun effectue. Pour justifier auprès d’opinions publiques des engagements qui dépasseront la sphère informationnelle lorsque cela sera jugé nécessaire ?

Le canal de Panama a mis trente-quatre ans à être construit, de 1880 à 1914. Des milliers d’ouvriers sont morts sur le chantier, un retentissant krach financier a eu lieu en France et ce sont finalement les Etats-Unis qui ont achevé sa construction. Et même s’ils en ont rétrocédé le contrôle en 1999, ils se conservent la possibilité d’intervenir militairement aujourd’hui.

Plus d‘un siècle après l’ouverture du canal de Panama, ne doutons pas que ce projet de canal du Nicaragua, quelle qu’en soit l’issue, est un enjeu stratégique de très grande ampleur et qu’il continuera d’être pour longtemps un sujet d’intenses confrontations, et tout d’abord informationnelles.

(Note : pour la rédaction de ce document, des sources en anglais, allemand, danois et espagnol ont été utilisées. Les traductions sont celles de l’auteur).

1 Recherche effectuée sur http://www.equasis.org.
2 Base de données IHS Fairplay. IHS Fairplay est éditée par ihsmarkit, une société d’informations économiques américaine, qui est notamment le sous-traitant de l’OMI pour la gestion de la base de données mondiales des navires, historiquement Lloyds’s Fairplay
3 On renverra le lecteur entre autres vers l‘ouvrage Sovereignty for sale, écrit par l’histoire américain Carlisle, qui raconte l’histoire des pavillons panaméen et libérien du début du XXème jusqu’à la fin des années 1970.
4 l’ONG Robins des Bois fait un suivi régulier et extrêmement détaillé des navires-poubelles,

2017.05.28 nicaragua panama 2141810

 

source/http://www.knowckers.org/