1850 – Pourquoi le Kazakhstan souhaite-t-il passer à l’alphabet latin ?

Jusqu’à la révolution de 1917, le Kazakhstan utilisait indifféremment l’écriture cyrillique et l’écriture arabe.


Le Courrier de Russie –  publié le 18 avril 2017.

Le président du Kazakhstan, Noursoultan Nazarbaïev, a annoncé mi-avril que son pays troquerait dans un avenir proche son alphabet cyrillique contre le latin. Un chantier monstre. Décryptage.

Le président Noursoultan Nazarbaïev sur une affiche prônant le programme Strategy 2050, qui prévoit le passage du kazakh de l’alphabet cyrillique à l’alphabet latin. Crédits : Alex J. Butler/Flickr

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« J’ai annoncé le passage à l’alphabet latin d’ici 2025, écrit le président kazakhstanais dans un article intitulé L’avenir, c’est la modernisation de la conscience sociale. Autrement dit, à l’horizon 2025, tous les documents, périodiques et livres au Kazakhstan devront être imprimés en caractères latins. »

Selon M. Nazarbaïev, les préparatifs doivent commencer dès à présent :

  • d’ici fin 2017, les linguistes devront élaborer une nouvelle version de l’alphabet kazakh
  • et, dès l’année prochaine, les spécialistes procéderont à la rédaction de nouveaux manuels scolaires.

Le président estime que cette mesure est indispensable pour répondre aux exigences des « processus scientifiques et éducatifs du XXIe siècle ». De plus, « les élèves qui étudient l’anglais sont déjà habitués aux lettres latines », et donc, « pour eux, cela ne posera aucun problème », précise-t-il.

Jusqu’à la révolution de 1917, le Kazakhstan, protectorat de l’Empire russe depuis 1731, utilisait indifféremment l’écriture cyrillique, adaptée par le savant Ibrahim Altinsarin en 1879, et l’écriture arabe.

Dans les années 1920, l’État soviétique a introduit dans la république socialiste kazakhe, et dans d’autres régions turcophones de l’URSS (comme le Tatarstan et la Bachkirie), un alphabet latin modifié, remplacé en 1940 par le cyrillique.

L’alphabet cyrillique kazakh actuel résulte du travail de Sarsen Amanjolov, un des fondateurs de la linguistique kazakhe.

Se rapprocher de l’Ouest

Les partisans de ce changement, tel l’homme politique kazakhstanais Amirjan Kossanov, estiment qu’il émane de « la volonté du Kazakhstan de s’intégrer dans la communauté mondiale développée ». « Cette transition vise à se rapprocher des résultats économiques, scientifiques et technologiques de l’Occident, pour lesquels la langue anglaise – et donc l’alphabet latin – est indispensable », a-t-il déclaré dans une interview au journal en ligne tatar Realnoe Vremya.

La latinisation de l’alphabet sera « très bénéfique » pour le Kazakhstan, à en croire Anar Fazyljanova, vice-directrice de l’Institut kazakhstanais de linguistique. Cette philologue affirme que le remplacement du cyrillique permettra à la langue kazakhe de se débarrasser de l’influence du russe. « À l’époque soviétique, le russe était l’unique source de mots étrangers introduits dans la langue kazakhe. Néanmoins, une loi stricte a été adoptée, qui stipulait d’écrire et de prononcer en russe tous ces emprunts russes », souligne-t-elle dans une interview pour la chaîne kazakhstanaise KTK. Selon la linguiste, cette loi empêche jusqu’à présent les Kazakhstanais d’adapter les mots étrangers à la prononciation kazakhe, d’où un risque d’appauvrissement et de créolisation de la langue. « Le changement d’alphabet contribuera à la solution de ce problème », estime-t-elle.

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S’éloigner du monde russe

Ce n’est toutefois pas l’avis de Janna Oumatova, philologue et doyenne de la chaire de langues étrangères et de linguistique générale de l’Université nationale du Kazakhstan Al-Farabi. « Je n’arrive pas à comprendre en quoi le cyrillique est si néfaste. L’Union soviétique n’existe plus et, pour je ne sais quelle raison, on voudrait effacer des mémoires tout ce qui a trait à cette période. Mais l’histoire ne s’oublie pas », martèle-t-elle dans une interview à l’agence de journalisme citoyen titus.kz. Pour cette philologue, « au Kazakhstan, le russe est de toute façon plus utilisé que le kazakh ». De plus, cette réforme risque de scinder la société en deux : ceux qui écriront en lettres latines et ceux qui n’auront aucune connaissance du nouvel alphabet. « Personnellement, j’ai la quarantaine, et je ne m’imagine pas aller acheter un livre ou un journal en caractères latins ! », affirme Mme Oumatova.

Selon le politologue russe Arkadi Doubnov, « le passage au latin permettra au président Nazarbaïev d’obtenir le soutien de la partie de la population et de l’élite qui souhaite s’éloigner du monde russe et qui prône une identité nationale. »

Après la chute de l’URSS, quatre pays (l’Ouzbékistan, le Turkménistan, l’Azerbaïdjan et la Moldavie) ont effectué la transition du cyrillique au latin.

Selon les experts interrogés par Kommersant, ce changement d’alphabet est toutefois loin d’avoir été réellement bénéfique pour les États post-soviétiques.

« Ni l’Ouzbékistan ni le Turkménistan n’ont connu une quelconque intégration dans la communauté internationale suite à cette décision, fait ainsi remarquer Andreï Grozine, directeur du département Asie centrale de l’Institut des pays de la CEI. Aucun changement de priorité dans la politique étrangère ou commerciale n’a non plus été opéré. Par ailleurs, mes collègues ouzbeks assurent que l’introduction d’un nouvel alphabet n’apportera aucun avantage communicationnel. »

Un processus long et coûteux

Le coût de ce projet est également une question à part entière. Les autorités kazakhstanaises n’ont encore avancé aucun montant, ni même une quelconque approximation. Les estimations les plus complètes datent de 2007, établies par un groupe de travail du ministère kazakhstanais de l’éducation et des sciences. D’après ces experts, les dépenses nécessaires pour, entre autres, « apprendre l’écriture latine à la population active de la république » et remplacer les enseignes s’élèveraient à 35,959 milliards de tenges (soit 108 millions d’euros au taux actuel). Il s’agit toutefois d’une évaluation contingente, c’est-à-dire portant sur un bien non marchand.

« Personne ne change d’alphabet du jour au lendemain. C’est un processus qui s’étend sur dix, vingt ou trente ans, donc nul n’est en mesure de donner un chiffre exact. Je présume que si ces dépenses sont prévues dans le budget triennal, elles seront tout à fait minimes », a déclaré à Kommersant Rakhim Ochakbaïev, ex-vice-ministre kazakhstanais des investissements et du développement.

Le président kazakhstanais, pour sa part, a affirmé que le passage à l’alphabet latin ne changerait pas la vision géopolitique du pays, relaie tengrinews.kz. « Certains, sans fondement aucun, voient dans cette réforme une preuve du changement d’attitude géopolitique du Kazakhstan. Il n’en est rien. La transition vers le latin est indispensable pour développer et moderniser le kazakh », a souligné Noursoultan Nazarbaïev.


source/ https://www.lecourrierderussie.com/international/ex-urss/2017/04/pourquoi-kazakhstan-alphabet-latin-cyrillique/

Kazakhstan

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