1848 – Égypte – Le Pape François à l’université Al-Azhar – Chrétienté & Islam …

2/-Au Caire, le pape François et l’imam d’Al-Azhar, expriment leur foi dans le dialogue des religions

3/- Le discours du grand-imam d’Al-Azhar devant le pape François: « une comédie », selon Islam Béheiri

4/-Al Azhar, fragile interlocuteur musulman du Vatican

2017.05.12 REUTERS1450254_Articolo


Pape François Évêque de Rome et Pape de l’Église catholique (depuis 2013)

JPEG - 73.9 ko

Al Salamò Alaikum !

C’est un grand don d’être ici et de commencer en ce lieu ma visite en Égypte, en m’adressant à vous dans le cadre de cette Conférence internationale pour la paix. Je remercie mon frère, le Grand Imam pour l’avoir conçue et organisée et pour avoir eu l’amabilité de m’inviter. Je voudrais vous proposer quelques pensées, en les tirant de la glorieuse histoire de cette terre, qui au cours des siècles est apparue au monde comme une terre de civilisation et une terre d’alliances.

Terre de civilisation. Depuis l’antiquité, la société apparue sur les rives du Nil a été synonyme de civilisation : en Égypte, la lumière de la connaissance s’est hissée très haut, en faisant germer un patrimoine culturel inestimable, fait de sagesse et de talent, d’acquisitions mathématiques et astronomiques, de formes admirables d’architecture et d’art figuratif. La recherche du savoir et la valeur de l’instruction ont été des choix féconds de développement réalisés par les anciens habitants de cette terre. Ce sont également des choix nécessaires pour l’avenir, des choix de paix et pour la paix, car il n’y aura pas de paix sans une éducation adéquate des jeunes générations. Et il n’y aura pas une éducation adéquate pour les jeunes d’aujourd’hui si la formation offerte ne correspond pas bien à la nature de l’homme, en tant qu’être ouvert et relationnel.

L’éducation devient, en effet, sagesse de vie quand elle est capable de faire jaillir de l’homme, en contact avec Celui qui le transcende et avec ce qui l’entoure, le meilleur de lui-même, en modelant une identité non repliée sur elle-même. La sagesse recherche l’autre, en surmontant la tentation de se raidir et de s’enfermer ; ouverte et en mouvement, humble et en recherche à la fois, elle sait valoriser le passé et le mettre en dialogue avec le présent, sans renoncer à une herméneutique appropriée. Cette sagesse prépare un avenir dans lequel on ne vise pas à se faire prévaloir, mais à faire prévaloir l’autre comme partie intégrante de soi ; elle ne se lasse pas, dans le présent, de repérer des occasions de rencontre et de partage ; elle apprend du passé que du mal n’émane que le mal, et de la violence que la violence, dans une spirale qui finit par emprisonner. Cette sagesse, en rejetant la soif de prévarication, met au centre la dignité de l’homme, précieux aux yeux de Dieu, et une éthique qui soit digne de l’homme, en refusant la peur de l’autre et la crainte de connaître par ces moyens dont le Créateur l’a doté [1].

Justement dans le domaine du dialogue, spécialement interreligieux, nous sommes toujours appelés à marcher ensemble, convaincus que l’avenir de tous dépend aussi de la rencontre entre les religions et les cultures. En ce sens, le travail du Comité mixte pour le Dialogue entre le Conseil Pontifical pour le Dialogue Interreligieux et le Comité d’Al-Azhar pour le Dialogue nous offre un exemple concret et encourageant. Trois orientations fondamentales, si elles sont bien conjuguées, peuvent aider le dialogue : le devoir de l’identité, le courage de l’altérité et la sincérité des intentions. Le devoir d’identité, car on ne peut pas bâtir un vrai dialogue sur l’ambiguïté ou en sacrifiant le bien pour plaire à l’autre ; le courage de l’altérité, car celui qui est différent de moi, culturellement et religieusement, ne doit pas être vu et traité comme un ennemi, mais accueilli comme un compagnon de route, avec la ferme conviction que le bien de chacun réside dans le bien de tous ; la sincérité des intentions, car le dialogue, en tant qu’expression authentique de l’humain, n’est pas une stratégie pour réaliser des objectifs secondaires, mais un chemin de vérité, qui mérite d’être patiemment entrepris pour transformer la compétition en collaboration.

Éduquer à l’ouverture respectueuse et au dialogue sincère avec l’autre, en reconnaissant ses droits et ses libertés fondamentales, spécialement la liberté religieuse, constitue la meilleure voie pour bâtir ensemble l’avenir, pour être des bâtisseurs de civilisation. Car l’unique alternative à la civilisation de la rencontre, c’est la barbarie de la confrontation, il n’y en a pas d’autre. Et pour s’opposer vraiment à la barbarie de celui qui souffle sur la haine et incite à la violence, il faut accompagner et faire mûrir des générations qui répondent à la logique incendiaire du mal par la croissance patiente du bien : des jeunes qui, comme des arbres bien plantés, sont enracinés dans le terrain de l’histoire et, grandissant vers le Haut et à côté des autres, transforment chaque jour l’air pollué de la haine en oxygène de la fraternité.

Dans ce défi de civilisation si urgent et passionnant, nous sommes appelés, chrétiens et musulmans, ainsi que tous les croyants, à apporter notre contribution : « nous vivons sous le soleil d’un unique Dieu miséricordieux […] En ce sens, nous pouvons donc nous appeler, les uns les autres, frères et sœurs […], car sans Dieu la vie de l’homme serait comme le ciel sans le soleil » (Jean-Paul II, Discours aux autorités musulmanes, Kaduna (Nigéria, 14 février 1982). Que se lève le soleil d’une fraternité renouvelée au nom de Dieu et que jaillisse de cette terre, embrassée par le soleil, l’aube d’une civilisation de la paix et de la rencontre ! Qu’intercède pour cela saint François d’Assise, qui, il y a huit siècles, est venu en Égypte et a rencontré le Sultan Malik al Kamil !

Terre d’alliances. En Égypte, ne s’est pas levé uniquement le soleil de la sagesse ; la lumière polychromatique des religions a également rayonné sur cette terre : ici, tout au long des siècles, les différences de religion ont constitué « une forme d’enrichissement mutuel au service de l’unique communauté nationale » (Id., Discours lors de la cérémonie d’arrivée, le Caire, 24 février 2000). Des croyances diverses se sont croisées et des cultures variées se sont mélangées, sans se confondre mais en reconnaissant l’importance de l’alliance pour le bien commun. Des alliances de ce genre sont plus que jamais urgentes aujourd’hui. En en parlant, je voudrais utiliser comme symbole le ‘‘Mont de l’Alliance’’ qui se dresse sur cette terre. Le Sinaï nous rappelle avant tout qu’une authentique alliance sur cette terre ne peut se passer du Ciel, que l’humanité ne peut se proposer de jouir de la paix en excluant Dieu de l’horizon, ni ne peut gravir la montagne pour s’emparer de Dieu (cf. Ex 19, 12).

Il s’agit d’un message actuel, face à la persistance d’un danger paradoxal, qui fait que d’une part on tend à reléguer la religion dans la sphère privée, sans la reconnaître comme dimension constitutive de l’être humain et de la société ; d’autre part, on confond, sans distinguer de manière appropriée, la sphère religieuse et la sphère politique. Il existe le risque que la religion en vienne à être absorbée par la gestion des affaires temporelles et à être tentée par les mirages des pouvoirs mondains qui, en réalité, l’instrumentalisent. Dans un monde qui a globalisé beaucoup d’instruments techniques utiles, mais en même temps beaucoup d’indifférence et de négligences, et qui évolue à une vitesse frénétique, difficilement soutenable, on observe la nostalgie des grandes questions de sens, que les religions font émerger et qui suscitent la mémoire des propres origines : la vocation de l’homme, qui n’est pas fait pour s’épuiser dans la précarité des affaires terrestres, mais pour cheminer vers l’Absolu vers lequel il tend. C’est pourquoi, aujourd’hui spécialement, la religion n’est pas un problème mais fait partie de la solution : contre la tentation de s’accommoder à une vie plate, où tout naît et finit ici-bas, elle nous rappelle qu’il faut élever l’âme vers le Haut pour apprendre à construire la cité des hommes.

En ce sens, en tournant encore le regard vers le Mont Sinaï, je voudrais me référer à ces commandements, qui y ont été promulgués, avant d’être écrits sur la pierre [2]. Au centre des ‘‘dix paroles’’ résonne, adressé aux hommes et aux peuples de tous les temps, le commandement « tu ne tueras pas » (Ex 20, 13). Dieu, qui aime la vie, ne se lasse pas d’aimer l’homme et c’est pourquoi il l’exhorte à s’opposer à la voie de la violence, comme présupposé fondamental de toute alliance sur la terre. Avant tout et en particulier aujourd’hui, ce sont les religions qui sont appelées à réaliser cet impératif ; tandis que nous nous trouvons dans le besoin urgent de l’Absolu, il est indispensable d’exclure toute absolutisation qui justifie des formes de violence. La violence, en effet, est la négation de toute religiosité authentique.

En tant que responsables religieux, nous sommes donc appelés à démasquer la violence sous les airs d’une présumée sacralité, qui flatte l’absolutisation des égoïsmes au détriment de l’authentique ouverture à l’Absolu. Nous sommes tenus de dénoncer les violations contre la dignité humaine et contre les droits humains, de porter à la lumière les tentatives de justifier toute forme de haine au nom de la religion et de les condamner comme falsification idolâtrique de Dieu : son nom est Saint, il est Dieu de paix, Dieu salam (cf. Discours à la Mosquée Centrale de Koudoukou, Bangui [République centrafricaine], 30 novembre 2015). C’est pourquoi, seule la paix est sainte et aucune violence ne peut être perpétrée au nom de Dieu, parce qu’elle profanerait son Nom.

Ensemble, de cette terre de rencontre entre Ciel et terre, terre d’alliances entre les peuples et entre les croyants, redisons un ‘‘non’’ fort et clair à toute forme de violence, de vengeance et de haine commise au nom de la religion ou au nom de Dieu. Ensemble, affirmons l’incompatibilité entre violence et foi, entre croire et haïr. Ensemble, déclarons la sacralité de toute vie humaine opposée à toute forme de violence physique, sociale, éducative ou psychologique. La foi qui ne naît pas d’un cœur sincère et d’un amour authentique envers Dieu Miséricordieux est une forme d’adhésion conventionnelle ou sociale qui ne libère pas l’homme mais l’opprime. Disons ensemble : plus on grandit dans la foi en Dieu, plus on grandit dans l’amour du prochain.

Mais la religion n’est certes pas uniquement appelée à démasquer le mal ; elle a en soi la vocation de promouvoir la paix, aujourd’hui probablement plus que jamais [3]. Sans céder à des syncrétismes conciliants (Cf. Exhort. ap. Evangelii gaudium, n. 251), notre devoir est de prier les uns pour les autres, demandant à Dieu le don de la paix, de nous rencontrer, de dialoguer et de promouvoir la concorde en esprit de collaboration et d’amitié. Nous, en tant que chrétiens – et moi je suis chrétien – « nous ne pouvons invoquer Dieu, Père de tous les hommes, si nous refusons de nous conduire fraternellement envers certains des hommes créés à l’image de Dieu » (Concile Vatican II, Décl. Nostra aetate, n. 5). Frères de tous. En outre, nous reconnaissons que, immergés dans une lutte constante contre le mal qui menace le monde afin qu’il ne soit plus « le lieu d’une réelle fraternité », à ceux qui « croient à la divine charité, [Dieu] apporte ainsi la certitude que la voie de l’amour est ouverte à tous les hommes et que l’effort qui tend à instaurer une fraternité universelle n’est pas vain » (Id., Const. past. Gaudium et spes, nn. 37-38). Au contraire, cet effort est essentiel : il sert à peu de chose ou il ne sert à rien, en effet, de hausser la voix et de courir nous réarmer pour nous protéger : aujourd’hui, il faut des bâtisseurs de paix, non des armes ; aujourd’hui il faut des bâtisseurs de paix, non des provocateurs de conflits ; des pompiers et non des pyromanes ; des prédicateurs de réconciliation et non des propagateurs de destruction.

On assiste avec désarroi au fait que, tandis que d’une part on s’éloigne de la réalité des peuples, au nom d’objectifs qui ne respectent personne, de l’autre, par réaction, surgissent des populismes démagogiques, qui certes n’aident pas à consolider la paix et la stabilité : aucune incitation à la violence ne garantira la paix, et toute action unilatérale qui n’engage pas des processus constructifs et partagés est, en réalité, un cadeau aux partisans des radicalismes et de la violence.

Pour prévenir les conflits et édifier la paix, il est fondamental d’œuvrer pour résorber les situations de pauvreté et d’exploitation, là où les extrémismes s’enracinent plus facilement, et bloquer les flux d’argent et d’armes vers ceux qui fomentent la violence. Encore plus à la racine, il faut combattre la prolifération des armes qui, si elles sont fabriquées et vendues, tôt ou tard, seront aussi utilisées. Ce n’est qu’en rendant transparentes les sombres manœuvres qui alimentent le cancer de la guerre qu’on peut en prévenir les causes réelles. Les responsables des nations, des institutions et de l’information sont tous tenus à cet engagement urgent et grave, comme nous, responsables de civilisation, convoqués par Dieu, par l’histoire et par l’avenir, nous sommes tenus d’engager, chacun dans son domaine, des processus de paix, en ne nous soustrayant pas à l’édification de solides bases d’alliance entre les peuples et les États. Je souhaite que cette noble et chère terre d’Égypte, avec l’aide de Dieu, puisse répondre encore à sa vocation de civilisation et d’alliance, en contribuant à développer des processus de paix pour ce peuple bien-aimé et pour la région moyenne-orientale tout entière.

Al Salamò Alaikum !

Pape François

[1] « D’autre part, une éthique de fraternité et de coexistence pacifique entre les personnes et entre les peuples ne peut se fonder sur la logique de la peur, de la violence et de la fermeture, mais sur la responsabilité, sur le respect et sur le dialogue sincère » : La non-violence, style d’une politique pour la paix, Message pour la Journée Mondiale de la Paix 2017, n. 5.

[2] « Ils ont été écrits dans la pierre ; mais avant cela, ils ont été écrits dans le cœur de l’homme comme la loi morale universelle, valable en tout temps et en tout lieu. Aujourd’hui comme toujours, les dix Paroles de la Loi fournissent les seules véritables bases pour la vie des personnes, des sociétés et des nations […], elles constituent le seul avenir pour la famille humaine. Elles sauvent l’humanité des forces destructrices de l’égoïsme, de la haine et du mensonge. Elles mettent en évidence les faux dieux qui maintiennent les hommes dans l’esclavage : l’amour de soi jusqu’au refus de Dieu, l’avidité pour le pouvoir et le plaisir qui bouleverse l’ordre de la justice et dégrade notre dignité humaine et celle de notre prochain ». Id., Homélie lors de la célébration de la Parole au Mont Sinaï, Monastère de Sainte Catherine, 26 février 2000.

[3] « Peut-être, plus que jamais dans l’histoire de l’humanité, le lien intrinsèque entre une attitude authentiquement religieuse et le grand bien de la foi est-il devenu évident pour tous » (Jean-Paul II, Discours aux Représentants des Églises chrétiennes et des Communautés ecclésiales et des religions mondiales, Assise, 27 octobre 1986, Insegnamenti IX, 2 (1986), p. 1268.


source/http://www.voltairenet.org/article196153.html


2/-Au Caire, le pape François et l’imam d’Al-Azhar, expriment leur foi dans le dialogue des religions

Au Caire, le pape François et l'imam d'Al-Azhar, expriment leur foi dans le dialogue des religions
Par Amine Bouali | 28 Avril 2017 | 21:11
Le pape François termine demain, samedi 29 avril, une visite éclair de moins de 30 heures au Caire, la capitale égyptienne, au cours de laquelle le souverain pontife
  • a été reçu l’après-midi de ce vendredi, par le Président Abdel Fattah el-Sissi
  • puis s’est rendu à l’université d’Al-Azhar où il a donné l’accolade au grand Imam de la mosquée éponyme, Cheikh Ahmed al-Tayeb, avant de prononcer un discours à l’occasion de la tenue d’une « conférence internationale de la paix », organisée par la vénérable institution millénaire d’Al-Azhar, le bastion inexpugnable de l’Islam sunnite.  
En prélude à son intervention, le chef de l’église catholique s’est présenté en « ami et en messager de la paix ». Puis il a insisté sur le rôle de l’éducation et du dialogue, « seuls clés pour construire la paix entre les hommes ».
« L’avenir de tous, a souligné le pape, dépend aussi de la rencontre entre les religions et les cultures. L’unique alternative à la civilisation de la rencontre, c’est la barbarie de la confrontation ». « Aucune violence ne peut être commise au nom de Dieu, parce qu’elle profanerait son Nom. Seule la paix est sainte » a-t-il encore ajouté.
De son côté, le grand imam d’Al-Azhar, Cheikh Ahmed al-Tayeb, est allé dans le même sens que son illustre hôte en déclarant que « la fraternité est le seul chemin possible vers un avenir épanoui pour toute l’humanité ».
Depuis son élection en 2013, le pape François a multiplié les gestes d’ouverture envers le monde musulman, en se rendant plusieurs fois dans des mosquées et en accomplissant des actes symboliques forts, comme lorsqu’il a offert l’hospitalité au Vatican à des familles syriennes musulmanes réfugiées qu’il a accueillies à bord de son avion après une récente visite en Grèce, ou en lavant les pieds de migrants musulmans, en signe d’humilité et de compassion, lors de la fête chrétienne de Pâques.
Les relations entre le Vatican et Al-Azhar ont traversé ces dernières années, une crise latente, suite notamment aux propos du précédent souverain pontife, Benoît XVI, qui a semblé, dans un discours prononcé en 2006 dans une université allemande, faire un lien entre l’Islam et la violence. 



3/- Le discours du grand-imam d’Al-Azhar devant le pape François: « une comédie », selon Islam Béheiri

08.05.2017 par Loula Lahham, correspondante de cath.ch en Égypte

Islam Béheiri présente sa lecture personnelle du discours du grand-imam, le cheikh Amad Al-Tayeb, devant le pape François, dans la conférence internationale sur la paix organisée le 28 avril 2017. Pour lui, “c’est une comédie qui est très loin de la réalité”.

Ce penseur libéral et progressiste musulman vient de sortir de prison après avoir été condamné par la justice égyptienne pour avoir tenu des propos qu’Al-Azhar, la plus haute instance sunnite du monde musulman, considère comme diffamatoires à la religion musulmane. Condamné à 5 ans de prison, puis à seulement une année et enfin libéré en décembre dernier, il reprend son activité. Il souhaite une réforme du discours religieux et appelle à une nouvelle interprétation des livres classiques de jurisprudence islamique jugés, selon lui, comme incitant à la violence.

Dans son discours, le grand-imam a déclaré que la philosophie post-moderne et le désir de certaines puissances de vendre des armes expliquaient à eux seuls la violence perpétrée ici et là. Qu’en pensez-vous?

Islam Béheiri: Ce qui a été dit n’est pas du tout logique. Si c’était le cas, l’État islamique aurait encouragé la pensée post-moderne. Or ce n’est même pas une éventualité. Mes recherches personnelles n’ont jamais abouti à dire que Daech avait une idéologie post-moderne ou possédait des pensées sur l’existentialisme, par exemple. C’est comme si quelqu’un nous disait que pendant le jour, le soleil ne se brillait pas.

En ce qui concerne le trafic d’armes, je suis vraiment stupéfait. Je ne comprends pas comment le cheikh d’Al-Azhar a pu dire une chose pareille. S’il pense que le terrorisme est dû uniquement au trafic d’armes, nous nous trouvons vraiment face à un gros problème: la personne qui devrait combattre le terrorisme religieux ne connait même pas les raisons de son existence.

L’Égypte entière fait face à ce problème, parce qu’Al-Azhar est après tout une institution étatique. Et je redis que si les raisons du terrorisme religieux sont la pensée post-moderne et le trafic d’armes, nous vivons dans l’imaginaire. Il y a des textes dans notre jurisprudence classique qui incitent à la violence. Nous voyons des personnes qui se font exploser parce qu’ils ont lu des textes qui leur donnent carte blanche pour tuer le monde entier, pour la simple raison qu’ils pensent, avec une foi inébranlable, faire du bien à Dieu en se sacrifiant et en tuant plusieurs autres avec eux.

Le cheikh ne veut pas entendre parler de la “nouvelle interprétation”. Il la combat avec force et intente des procès contre ceux qui la défendent.

Je conseille à l’Administration égyptienne de revoir minutieusement la pensée du cheikh Al-Tayeb. Comment venir à bout du terrorisme si on considère qu’il est la conséquence du trafic d’armes?

Le grand-imam a aussi affirmé que les guerres de religion ont existé en dehors de l’islam. Il a parlé des Croisades et des guerres mondiales.

Rien n’indique, dans les livres d’histoire, que les Croisades avaient des intentions religieuses. C’était de la pure politique. D’ailleurs en 1994, le pape Jean-Paul II s’en est excusé au nom de l’Europe. Et il n’y avait pas d’intention religieuse dans les guerres mondiales.

Je ne sais pas si le cheikh s’en rend compte, mais les livres qu’il enseigne dans son institution n’ont pas d’autre interprétation que d’inciter à la violence. Et ces interprétations ne sont malheureusement pas erronées. Je pourrai même dire que le problème n’est pas notre mauvaise interprétation de ce discours. Le terrorisme est directement basé sur ce que nous livrent ces textes, avec une compréhension naturelle et logique qui date de 1000 ans.

Je voudrais que le cheikh s’excuse pour ce que les musulmans ont commis au Moyen-Age et dans les temps modernes.

Comment? Que voulez-vous qu’il fasse exactement?

Je demande à Al-Azhar d’arrêter de présenter au monde des livres rédigés par certains imams du Moyen-Age, qu’il commercialise comme étant l’héritage du vrai islam. Or ce qui existe dans ces livres, à la lettre, à la ligne et à la page, est exactement ce que fait Daech.

Dans son discours, le cheikh a condamné les interprétations post-modernes, la philosophie expérimentale et le vide spirituel qu’elles causent. Etes-vous d’accord avec lui sur ce point?

Je pense que le cheikh d’Al-Azhar a mal choisi les mots de son discours. Il devrait d’abord comprendre les raisons du terrorisme pour pouvoir le contrer. Cette conférence de la paix ne va mener nulle part. C’est une comédie qui est très loin de la réalité.

Le grand-imam refuse d’entreprendre de nouvelles interprétations, mais en même temps il invite à “purifier l’image de la religion”. Cela ne contient-il pas une contradiction?

Bien sûr qu’il se contredit. S’il voulait vraiment remédier à ce qui se passe, il aurait écouté ceux qui l’invitent à faire une deuxième lecture de ces textes et à dire que ce qui y est écrit n’est pas correct. Ces anciens imams ont noirci notre manière de voir les choses, ils ont péché contre l’islam pendant 1400 ans. Ils ont nui aux personnes, à l’image de l’islam et à la relation de l’islam avec les autres religions. Le cheikh ne veut pas entendre parler de la “nouvelle interprétation”. Il la combat avec force et intente des procès contre ceux qui la défendent. En effet, il se contredit tout le temps. Il avait dit dans une déclaration pour l’Occident que l’islam n’incitait pas à tuer l’apostat. Mais à l’intérieur de l’Égypte, il se permettait de dire que l’islam incitait à le faire.

Que pensez-vous de la visite du pape François, ce pape qui a refusé, à maintes reprises, de lier la violence à l’islam?

C’était un grand honneur pour nous que le pape vienne en Égypte. Il a beaucoup parlé de l’Égypte, ici et ailleurs, il a présenté ses condoléances pour toutes les pertes. Je vois qu’il incarne les enseignements du christianisme, comme la tolérance, et n’a pas voulu pointer les vraies raisons de la violence religieuse. Il tente en fait de tourner la page et de faire un nouveau départ avec les représentants de l’islam. Cette soi-disant “Conférence de la paix” a fait un boum médiatique mondial, mais ne changera rien de la réalité. (cath.ch/ll/pp)

source/ https://www.cath.ch/newsf/discours-grand-imam-dal-azhar-devant-pape-francois-comedie-selon-islam-beheiri/


Dialogue islamo-chrétien

4/-Al Azhar, fragile interlocuteur musulman du Vatican

© Vatican/Pool/Galazka/SIPA
© Vatican/Pool/Galazka/SIPA

Si Rome s’appuie sur la grande institution de l’islam sunnite dans sa volonté de développer le dialogue avec le monde musulman, celle-ci essuie un flot de critiques dans une Égypte menacée par l’État islamique.

 

Pour Al Azhar, c’est une consécration qui ne pouvait tomber à un meilleur moment. Lors de sa visite officielle au Caire les 28 et 29 avril prochain, le pape François rencontrera

  • le président égyptien Abdel Fattah El Sissi,
  • le pape copte orthodoxe Tawadros II,
  • mais aussi et surtout le grand imam d’Al Azhar, le Sheikh Ahmed El Tayeb.

Après des années de froid entre le Vatican et la grande institution de l’islam sunnite, les relations entre ces deux interlocuteurs incontournables du dialogue interreligieux se sont réchauffées avec l’arrivée à Rome d’un pape a priori plus libéral sur les questions doctrinales et d’un réformateur autoproclamé à Al Azhar, réchauffement concrétisé par la visite de ce dernier au Vatican en mai 2016.

Torrent de blâmes

En Égypte pourtant, les griefs ne manquent pas contre Al Azhar. Comme après l’attaque[1] contre l’église Saint-Pierre et Saint-Paul du Caire en décembre 2016, le double attentat [2] contre des lieux de culte coptes à Tanta et à Alexandrie le 9 avril, jour de la fête des Rameaux, tous revendiqués par l’État islamique, a provoqué un torrent de blâmes contre cette institution. Journalistes et intellectuels l’accusent de passivité face à la propagation des idées extrémistes, voire d’entretenir les discours haineux envers les communautés non sunnites à travers l’université d’Al Azhar mais surtout les innombrables instituts qui forment de l’école primaire au lycée des centaines de milliers de jeunes à travers le pays.

Parmi les contempteurs d’Al Azhar, les musulmans libéraux, souvent stigmatisés par l’institution comme des promoteurs éhontés de la laïcité voire de l’athéisme, se font davantage entendre que les chrétiens, qui s’expriment généralement de façon plus discrète. « On parle tout le temps de l’État islamique mais il faut dire que c’est d’abord Al Azhar qui nous qualifie d’infidèles qui méritent la mort », s’agace Mikhael Nagy, un jeune fidèle copte du Caire, encore bouleversé par la dernière série d’attentats antichrétiens.

Dès notre plus jeune âge, on nous apprend que la guerre contre les infidèles est légitime.

Si la grande institution sunnite condamne systématiquement les attentats et les violences contre la communauté copte, « son enseignement ne permet pas de prévenir le terrorisme, bien au contraire, juge un étudiant de l’université d’Al Azhar qui requiert l’anonymat. Dès notre plus jeune âge, on nous apprend que la guerre contre les infidèles est légitime et que l’action violente de type terroriste n’est pas a priori contraire aux bases fondamentales de l’islam. En fait, le Coran et les textes sont enseignés à des enfants sans l’explication et l’analyse qui permettrait d’éviter les idées extrémistes. »

Manque de force intellectuelle

« Depuis plus d’un millénaire, Al Azhar délivre un enseignement modéré aux musulmans, se défend Mohamed Abdel Atty Abbas, doyen de la faculté des études islamiques à l’Université d’Al Azhar. Nous devons adapter nos programmes à chaque temporalité et espace spécifiques. Nous n’éludons pas ce problème. Plus de 300 experts indépendants examinent chaque année le contenu des manuels comme les techniques d’enseignement afin de les améliorer. Si l’Égypte échappe à un scénario à l’irakienne ou à la syrienne, c’est grâce à la présence stable d’Al Azhar qui, contrairement aux accusations, contient le terrorisme et l’empêche de se répandre davantage. »

Donnant des gages à ce discours d’ouverture, l’université d’Al Azhar multiplie les initiatives en particulier dans le domaine du dialogue interreligieux, comme cette caravane de la paix qui a sillonné la France en octobre 2016 ou ce séminaire sur la lutte contre le fanatisme organisé au Caire en février 2017 avec le Conseil pontifical pour le dialogue interreligieux du Vatican et la commission du dialogue d’Al Azhar.

Basée dans la capitale égyptienne, l’Institut dominicain d’études orientales (Idéo), un centre unique de recherche sur les sources de la civilisation arabo-musulmane, est devenu un partenaire privilégié. « Les dirigeants d’Al Azhar ont une conception familiale de l’islam, éloignée des tendances les plus politisées qui se font entendre actuellement dans le monde, estime son directeur, le frère Jean Druel. Mais la Masheikha [siège du Sheikh] a toujours été assez peu combative, dépourvue de force intellectuelle puisqu ’ aucun effort n’est déployé pour organiser cette pensée, chaque sheikh d’Al Azhar s’estimant légitime pour s’exprimer sur les questions religieuses. C’est la grande faiblesse d’Al Azhar, de se reposer sur son prestige et son autorité acquise sans avoir su opposer un discours aux salafistes ou aux groupes politisés comme les Frères musulmans. Et il n’est pas certain que la Masheikha exerce un contrôle effectif sur l’université et les instituts d’enseignement. »

Tensions avec la présidence

Depuis son arrivée au pouvoir en mai 2014, le maréchal Abdel Fattah Al Sissi, qui a fait du renouvellement du discours religieux l’un de ses chevaux de bataille, n’hésite pas à tancer publiquement la pusillanimité d’Al Azhar. Dans un discours prononcé fin 2014 devant les leaders de l’institution, le chef de l’État les a littéralement mis au défi de « révolutionner » l’islam face au danger des groupes extrémistes. Si le Sheikh Ahmed Al Tayeb a soutenu le coup d’État militaire qui a provoqué la chute des Frères musulmans en 2013 et conduit le maréchal Al Sissi à la tête de l’Égypte, la tension entre les deux hommes ne faiblit pas ces derniers mois. Sur les prêches du vendredi ou le divorce, le président souhaite un contrôle plus étroit quand le grand imam semble favoriser le statu quo.

Le conseiller spécial pour les affaires religieuses du président Al Sissi, Oussama Al Azhari, ou encore son ministre des Awqafs (chargé des questions islamiques), Mohamed Mokhtar Gomaa, sont régulièrement mobilisés pour relayer le discours du chef de l’État. Dernière humiliation en date : l’annonce faite par le président Al Sissi, le soir du double attentat du dimanche des Rameaux, de la création d’un Conseil suprême de lutte contre le terrorisme et l’extrémisme, défiant Al Azhar et son certes peu probant Observatoire chargé de surveiller les publications des groupes terroristes sur Internet, créé en 2015.

« Il n’existe pas de divergences fondamentales entre Al Azhar et l’État dans la mesure où la première n’est pas indépendante par rapport à l’autre, rappelle toutefois Hassan Nafaa, célèbre professeur émérite de sciences politiques à l’Université du Caire. Si l’on veut véritablement amorcer un renouveau du discours religieux permettant de lutter en profondeur contre le terrorisme, il faudrait s’appuyer sur une institution parfaitement indépendante de l’État et de ses contingences politiques, ce qui n’est pas le cas d’Al Azhar. Et en réalité, c’est précisément sur le terrain du renouveau du discours religieux, où il semble se poser en rival, que le grand imam agit en fait comme un employé au service de l’État et du président qu’il est juridiquement et effectivement ».

Qu’est-ce qu’Al Azhar ?
Mosquée fondée en 970, Al Azhar est devenue une gigantesque institution regroupant pléthore d’organismes. À leur tête, la « Masheikha », siège du grand imam, actuellement le Sheikh Ahmed El Tayeb, constitue une instance resserrée, sous contrôle étroit du sheikh entouré de plusieurs conseillers. Parmi les composantes essentielles d’Al Azhar, l’université du même nom, accueille quant à elle plus de 500.000 étudiants dont quelque 30.000 étrangers venus de 100 pays dans diverses facultés, des sciences islamiques à l’ingénierie. À de rares exceptions, seuls les élèves ayant suivi leur scolarité dès la primaire dans les instituts d’Al Azhar présents dans toute l’Égypte peuvent s’inscrire à cette université. Al Azhar est composé d’autres organismes importants, tel que son organe magistériel, le Conseil suprême des Oulémas.