1820 – Macron, le chômage et l’Euro –

2017.04.25 french-economy-minister-emmanuel-macron

Lors du débat de mercredi 3 mai au soir, M. Emmanuel Macron a affirmé que « le chômage avait baissé avec l’introduction de l’Euro ». Cette affirmation reprend une autre affirmation sur le surplus de croissance qu’aurait dû nous apporter la monnaie unique. L’histoire de cette affirmation, et des mensonges qui l’entourent, a été traitée dans mon ouvrage L’Euro contre la France, L’Euro contre l’Europe publié aux éditions du Cerf en octobre 2016. Je n’y reviens pas.

Par contre, cette affirmation de M. Emmanuel Macron mérite que l’on s’y attarde.

 

Regardons d’abord les courbes du chômage. Sur ces courbes on a reporté les catégories A+B+C de « Pôle Emploi » (la DARES) car ce sont les seules pour lesquelles on ait des données remontant jusqu’en 1991 puis, à partir de 1995 les catégories A + B + D. Ces trois catégories sont bien plus représentatives du chômage.

Graphique 1

Source : DARES

On voit qu’en effet les courbes plafonnent à partir de 1999, avec des fluctuations importantes, avant d’exploser à partir de 2008. On rapporte alors ces courbes à l’évolution du taux de change Euro/Dollar. En effet la France était (et elle est toujours) un des pays les moins intégrés dans la zone Euro. Elle réalisait à l’époque plus de 50% de ses échanges avec la zone Dollar. On constate alors que l’Euro s’est fortement déprécié par rapport au Dollar de 1999 (date de son introduction) jusqu’en 2002. L’impact de cette dépréciation est évident sur l’économie française.

Source : BCE

Mais, l’emploi et son inverse, le chômage ne dépendent pas seulement du taux de change. L’activité économique est sensible au taux de change, mais elle est aussi sensible à la dépense publique (et donc indirectement à l’accroissement de la dette) via ce que l’on appelle le « multiplicateur des dépenses publiques ». Ce multiplicateur peut avoir un effet décalé dans le temps. Or, on constate que la dette et donc le déficit ont fortement augmenté de 1991 à 1996, se sont stabilisés quelques années, et ont repris leur progression dès 2002, c’est à dire quand l’Euro a commencé à se réapprécier.

Graphique 3

Évolution de la Dette publique nette et de l’Investissement (en % du PIB)

 

Source : Base de données du FMI

Cela signifie que l’endettement a dû jouer un rôle contra-cyclique par rapport aux conditions de mises en œuvre de l’Euro. On le vérifie en comparant la moyenne du taux de croissance réel à celle du taux de croissance « potentiel », soit sans les effets de la politique macroéconomique, effets induits par la politique monétaire et la politique budgétaire.

Tableau 1

2017.05.04 A-01-Invest-et-dette

Comparaison des taux de croissance réels et potentiels

1999-2005 2008-2016
Moyenne du taux de croissance réel 1,8% 0,6%
Moyenne du taux de croissance potentiel 1,3% 2,2%

 

On constate immédiatement que la politique budgétaire (la politique monétaire étant elle désormais du ressort de la BCE) a été expansionniste de 1999 à 2005, ce qui a permis de compenser les effets négatifs de l’introduction de l’Euro.

  • Ajoutons que l’introduction de la réforme des 35h a eu aussi un effet positif pour la croissance et l’emploi comme le montre une étude publiée par l’OFCE[1]. On peut alors comparer la croissance réelle de la France avec ce qu’elle aurait été sans l’Euro et ce qu’elle aurait été avec l’Euro mais sans la hausse de la dette publique.

Graphique 4

On mesure alors ce qu’a couté l’Euro à l’économie française. Oui, le chômage a été relativement stabilisé pendant les premières années de l’Euro, mais cela est dû :

  • A la dépréciation très forte de l’Euro de 1999 à 2002
  • Aux dépenses publiques (et à la dette) et aux effets directs et induits (hausse du pouvoir d’achat par le biais des heures supplémentaires) par la réforme des 35h qui ont soutenu la croissance française.

L’application de l’Euro, sans ces deux mesures, aurait conduit à un taux de croissance très faible, et donc à une augmentation du chômage.

Hors, l’accroissement de la dette n’est pas soutenable à long terme, et la poursuite de réformes comme les 35h n’est pas pensable sans flexibilité monétaire du fait des problèmes de compétitivité qu’elles induisent sur le long terme.

Emmanuel Macron a ainsi pensé en comptable et non en macro-économiste. On peut aussi penser qu’il connaissait en réalité l’envers des chiffres (pour avoir été le conseiller économique de François Hollande) et ce qu’ils signifiaient, mais qu’il s’est bien gardé de la dire. Dans un cas comme dans l’autre on pourra sur ce point juger de sa probité.

 

[1] http://www.ofce.sciences-po.fr/blog/35-heures-deteriore-economie-francaise/

source/ http://russeurope.hypotheses.org/5968


Macron, l’Euro et le chômage (suite)

Dans une première note[1], réagissant à l’affirmation d’Emmanuel Macron selon qui l’entrée dans l’Euro (1999) avait entrainé une baisse du chômage, nous avions montré que la diminution provisoire du nombre des demandeurs d’emplois était liée à :

  • L’important déficit budgétaire consenti pour maintenir à haut niveau l’activité de l’économie française.
  • L’impact direct et indirect des 35h, tel qu’il a été établi par les chercheurs de l’OFCE.
  • Les effets de la forte dépréciation de l’Euro face au Dollar de 1999 à 2002.

Aucun des ces effets ne furent durables. Ils ont cependant abouti à masquer l’impact très négatif de l’Euro sur l’économie française.

Un collègue, avec qui je discutais de cette note ce midi me faisait remarquer que, compte tenu des gains de productivité de l’économie française (1,8% par an en moyenne de 1998 à 2007) il était possible de calculer ce qu’aurait été la progression du chômage sans les deux premiers de ces effets.

On a donc ici pris comme base l’agrégat des catégories A+B+D de la DARES (Pôle Emploi) car elles sont plus significatives de l’évolution du nombre des chômeurs que l’agrégat proposé (A+B+C). On impute de manière linéaire sur une année les conséquences du taux de croissance potentiel calculé dans la précédente note, sans déficit (et donc sans accroissement de la dette) et sans effets induits des 35h mais avec les effets de la forte dépréciation de l’Euro face au Dollar.

Graphique 1

Taux de chômage réel et simulé

Source : Données de la DARES

On constate que le chômage progresse, mais faiblement durant la période de dépréciation progressive de l’Euro. Cette progression s’accélère, quand l’Euro se réévalue et retrouve son taux initial par rapport au Dollar. L’impact sur le chômage est de 500 000 personnes, par rapport au chiffre de décembre 1998. C’est le coût direct de l’Euro.

Par rapport au chiffre réel des chômeurs, incluant donc les effets (1) et (2) ce coût s’établit à 1,1 millions de personnes (espace en rouge sur le graphique). Cela signifie que l’accroissement de la dette et les 35h ont permis de masquer un accroissement substantiel du nombre des chômeurs, mais au prix d’une dette passant de 50% à 60% du PIB. Ainsi, et contrairement à ce qu’a affirmé Emmanuel Macron :

  • La mise en place de l’Euro a bien accru le chômage.
  • La politique macro-économique mise en œuvre a bien contribué à une baisse du chômage, compensant les effets de l’Euro, mais avec des coûts qui ne sont pas soutenables à long terme.

C’est cela qui a permis de construire dans l’opinion publique en France l’acceptabilité de l’Euro, avec aussi sa forte dépréciation face au Dollar de 1999 à 2002.

Il eut été décent que M. Emmanuel Macron signale ces faits, dont il ne pouvait manquer d’avoir connaissance (sauf à supposer une parfaite incompétence de sa part). Qu’il ne l’ait pas fait donne la mesure des arrangements avec la vérité que ce candidat est capable de prendre.

[1]https://russeurope.hypotheses.org/5968

source/ http://russeurope.hypotheses.org/5974

2017.04.28 1021489121