1748 – 12 avril 201722:48 Allocution et réponses à la presse du Ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov lors d’une conférence de presse conjointe avec le Secrétaire d’État américain Rex Tillerson à l’issue de leur entretien, Moscou, 12 avril 2017

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Bonsoir,

Ce fut une longue journée. Nous nous sommes entretenus avec le Secrétaire d’État américain Rex Tillerson, suite à quoi nous nous sommes réunis longuement (plus de 2 heures) avec le Président russe Vladimir Poutine.

L’entretien a été substantiel et franc, nous avons évoqué l’ensemble des questions clés relatives à nos relations bilatérales et à notre coopération dans les affaires internationales.

Nous avons constaté que la phase actuelle que traversaient nos relations et la situation internationale n’était pas la plus calme.

Il existe de nombreux problèmes, y compris les mines à retardement laissées par la précédente administration américaine de Barack Obama.

Nous sommes réalistes et nous comprenons que de sérieux efforts sont nécessaires pour surmonter ces barrières. Nous sommes disposés à fournir de tels efforts, comprenant que ce sera réciproque de la part de nos collègues américains – c’est un fait. Aujourd’hui le Président russe Vladimir Poutine a réaffirmé à nouveau cette ligne conséquente.

Nous constatons des tentatives visant à empêcher notre coopération et même à aggraver la confrontation.

Nous pensons que c’est une approche à courte vue, d’autant que l’histoire a montré que quand Moscou et Washington coopéraient notre population et le monde entier étaient gagnants.

Nous avons réaffirmé notre disposition générale à lutter sans merci contre le terrorisme international.

Ce sujet a été évoqué par nos présidents durant plusieurs entretiens téléphoniques, y compris dans la nuit du 3 au 4 avril quand Donald Trump a téléphoné à Vladimir Poutine pour exprimer ses condoléances suite à l’attentat dans le métro de Saint-Pétersbourg.

Bien évidemment, dans le contexte de la lutte contre le terrorisme nous avons évoqué la situation en Syrie.

Nous avons évidemment abordé l’incident qui s’est produit impliquant l’usage de produits chimiques le 4 avril en Syrie dans la province d’Idleb, et l’attaque de missiles américaine contre un aérodrome militaire qui a suivi le 7 avril.

Comme vous le savez, nous avons exprimé plusieurs fois notre vision des faits.

Aujourd’hui nous avons souligné qu’il était nécessaire d’organiser une enquête très rigoureuse sur cet incident qui a déjà fait l’objet de nombreuses spéculations.

La Fédération de Russie a demandé d’attirer l’attention de l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques (OIAC) de La Haye sur le fait qu’elle était habilitée à entamer une telle enquête.

Nous avons également attiré l’attention sur la lettre officielle du gouvernement syrien adressée à l’Onu et à l’OIAC demandant d’envoyer immédiatement un groupe d’inspecteurs pour mener une enquête impartiale et objective sur la situation sur les lieux de l’incident dans la province d’Idleb et sur l’aérodrome qui a été attaqué.

Nous avons noté la disposition de nos collègues américains à soutenir une telle enquête.

Nous espérons que les compétences de l’Onu et de l’OIAC entreront en action sans délai.

A cet égard nous trouvons contre-productive la tentative d’adopter au Conseil de sécurité des Nations unies une résolution qui ne sera pas consacrée tant à l’enquête sur cet incident qu’à la légitimation des accusations qui accusent a priori Damas des faits.

Nous avons d’autres faits. Je répète: nous n’essayons pas de les imposer à qui que ce soit. Nous voulons une enquête objective, impartiale et honnête.

Nous avons également évoqué la situation concernant les actions de l’aviation de la Russie et de la coalition menée par les USA dans le contexte du Mémorandum sur la prévention des incidents en Syrie et la sécurité des vols lors des opérations en Syrie.

Comme vous le savez, ce Mémorandum a été suspendu par la Russie.

Le Président russe Vladimir Poutine a confirmé aujourd’hui notre disposition à le rétablir à condition de confirmer clairement l’objectif initial des actions de l’aviation américaine et russe, à savoir la lutte contre Daech, le Front al-Nosra et d’autres organisations terroristes associées à ces groupes.

Nous partons également du fait que la ligne publiquement annoncée par la Russie et les USA concernant l’absence d’intention de s’ingérer dans les affaires intérieures de la Syrie ou d’autres États reste en vigueur.

Nous espérons que les exemples de l’Irak, de la Libye et d’autres pays serviront de mise en garde contre la répétition de tels scénarios, y compris au Moyen-Orient et en Afrique du Nord.

Je souligne encore une fois que notre disposition générale à éliminer et à défaire complètement Daech et d’autres terroristes reste en vigueur, comme cela a été entièrement confirmé aujourd’hui.

Hormis la lutte contre le terrorisme en Syrie et dans la région, nous avons un intérêt commun: parvenir à régler politiquement la crise syrienne très complexe.

Ces dernières années, la Russie et les États-Unis ont été à la tête des efforts internationaux pour trouver des compromis, pour réunir tous les acteurs du dossier – aussi bien les belligérants intérieurs que les forces extérieures – à la table des négociations sous l’égide de l’Onu.

Nous avons convenu aujourd’hui de poursuivre notre coopération bilatérale afin d’aider et de stimuler le processus multilatéral.

Nous apprécions le fait de disposer, en plus du processus de Genève auquel nous participons à part entière avec nos confrères américains, de la plateforme d’Astana où les partenaires américains sont présents en tant qu’observateurs.

La Russie et les États-Unis ont également de nombreuses opportunités d’aider la communauté internationale à régler les conflits au Yémen, en Libye et notamment de trouver des approches pour faire avancer le processus de paix israélo-palestinien qui est au point mort. Je suis certain que les contacts qui se poursuivent sur ces sujets ne sont pas inutiles.

Nous avons également évoqué le thème de l’Afghanistan. Comme vous le savez, ces dernières années nous avons utilisé différents mécanismes pour former un soutien extérieur aux efforts pour la réconciliation afghane.

L’une de ces tentatives sera entreprise le 14 avril à Moscou.

Nous avons planifié une réunion au « format de Moscou » avec la participation de l’Afghanistan et de ses voisins, y compris d’Asie centrale, où des représentants américains ont également été invités. Nous espérons qu’ils pourront participer à cette réunion à tel ou tel niveau.

Nous avons abordé la crise en Ukraine. Nous sommes d’accord sur le fait que les Accords de Minsk de 2015 doivent être remplis.

Nous avons rappelé que l’administration précédente des USA avait établi un canal bilatéral de consultations entre Moscou et Washington en plus du « quartet » du Format Normandie.

Nous avons senti l’intérêt de l’administration actuelle à poursuivre les contacts bilatéraux à ce sujet pour aider à chercher des solutions pratiques afin de mettre en œuvre les Accords de Minsk dans leur totalité. Nous saluerons de tels efforts. Nous y sommes prêts.

Nous avons parlé de la situation sur la péninsule de Corée, qui nous préoccupe sérieusement. La Russie et les USA prônent le respect rigoureux des résolutions du Conseil de sécurité des Nations unies qui ont été adoptées à ce sujet.

Nous avons essayé de comprendre aujourd’hui comment trouver les moyens de sortir de cette spirale de confrontation pour réunir les conditions propices à la négociation, pour régler le problème de la dénucléarisation de la péninsule de Corée par des efforts politiques et diplomatiques.

Nous avons noté également la responsabilité particulière de la Russie et des USA en ce qui concerne la sécurité militaro-politique sur le plan régional et mondial.

Nous avons fait une mise au point concernant l’application des accords sur la stabilité stratégique et sur la réduction des armes en vigueur entre nos pays.

Nous avons convenu de surmonter la pause marquée dans ces processus pour des raisons objectives suite au changement d’équipe à la Maison blanche.

Nous espérons que les contacts pour examiner notre coopération dans le domaine de la stabilité stratégique et du contrôle des armes seront rétablis, se dérouleront de manière professionnelle autant que pragmatique et viseront à accomplir clairement ce qui a été convenu.

Nous avons mentionné nos relations économiques. Nous sentons des deux côtés l’intérêt des milieux d’affaires d’accroître la coopération et de surmonter la tendance négative observée actuellement dans nos échanges commerciaux et dans les investissements pour des raisons subjectives et objectives.

De notre côté, nous avons proposé de soutenir les initiatives des milieux d’affaires des deux pays afin que leurs contacts directs soient soutenus par l’État russe et par l’administration américaine.

Autre accord: nous avons convenu de désigner des représentants spéciaux de nos ministères – du Ministère russe des Affaires étrangères et du Département d’État américain – pour examiner en détail, sans émotions ni exacerbations artificielles, les sujets irritants qui se sont accumulés dans nos relations ces dernières années, notamment sous l’administration de Barack Obama.

Je pense que si les deux parties avaient une approche pragmatique de ce travail, il donnerait forcément des résultats et permettrait d’améliorer nos relations.

Dans l’ensemble, je pense que nous comprenons tous à quel point la situation est difficile dans nos relations et dans le monde, combien sont nombreux ceux qui souhaitent s’essayer aux particularités des technologies de communication modernes, dans la sphère cybernétique, dans le monde virtuel dans l’ensemble, à quel point certaines personnes abusent des possibilités offertes par les technologies modernes en essayant de les utiliser à leurs fins politiques très malsaines.

Je pense qu’il y a suffisamment de personnes raisonnables aux USA et en Russie pour « séparer le bon grain de l’ivraie » et suivre les intérêts profonds et non conjoncturels de nos peuples, nos pays et toute la communauté internationale.

C’est mon sentiment après notre entretien. Malgré tout les problèmes, aussi bien objectifs qu’artificiellement créés, il existe des perspectives de travail conjoint.

La Russie est ouverte non seulement au dialogue avec les USA dans différents domaines, mais également aux actions conjointes visant un résultat dans l’intérêt des deux pays.

Bien sûr, nous attendons une réciprocité de la part des USA. Je suis certain que l’entretien d’aujourd’hui et les heures que nous avons passées avec Rex Tillerson, tous les deux et avec le Président russe, n’ont pas été vaines. Après ce que nous avons fait aujourd’hui ensemble, nous nous comprenons mieux.

J’espère que ces contacts se poursuivront aussi bien directement entre nous qu’entre nos représentants et d’autres départements de l’administration américaine et du gouvernement russe.

QUESTIONS

Question (adressée à Rex Tillerson): Ces derniers jours, nous avons attendu de la part de Washington des déclarations non seulement contradictoires, mais également agressives. Je veux parler des propos du Président américain Donald Trump qui a qualifié le Président syrien Bachar al-Assad d' »animal », ainsi que de la déclaration du porte-parole de la Maison blanche Sean Spicer qui a comparé Bachar al-Assad à Adolf Hitler, en commettant le lapsus « qu’Adolf Hitler n’avait pas utilisé d’arme chimique ». Comment ces déclarations contribuent-elles aux objectifs diplomatiques? Quand cette rhétorique pourrait-elle changer?

Sergueï Lavrov (ajoute après Rex Tillerson):

Je dois ajouter quelques mots. Il est évident que c’est un thème (l’enquête sur les incidents d’usage de produits toxiques en Syrie) sur lequel nous divergeons car la Russie insiste sur une enquête objective.

En 2013, nous avions initié avec les USA la destruction de l’arme chimique en Syrie. Dans un délai record avaient été préparés les accords nécessaires à l’OIAC de La Haye et au Conseil de sécurité des Nations unies. Des rapports de l’OIAC ont fait état de progrès dans la destruction de toutes les réserves déclarées d’armes chimiques. Ils constataient également un problème: que certains lieux où l’arme chimique était stockée étaient contrôlés par les extrémistes. Un processus est en cours entre Damas et La Haye, avec ses aspérités. Nous profitons de nos relations avec le gouvernement syrien pour le pousser à une coopération à part entière. Nous sommes attachés à l’achèvement de ce travail et nous le mènerons jusqu’au bout.

En ce qui concerne l’enquête sur les informations faisant état de l’usage de l’arme chimique, il existe la Mission d’établissement des faits de l’OIAC et le Mécanisme d’enquête conjoint de l’OIAC-Onu justement conçus pour enquêter sur les cas d’usage de l’arme chimique en Syrie.

Nous avons des questions par rapport à ces structures car toutes les accusations d’usage de produits toxiques par le gouvernement syrien, sans exception, sont basées sur des « témoignages à distance » de certaines ONG. Je ne vais pas m’arrêter une fois de plus sur les Casques blancs qui se sont complètement discrédités et ont diffusé plusieurs fausses informations.

Quant aux preuves concernant l’usage de l’arme chimique sur le territoire contrôlé par l’opposition, le gouvernement syrien et les militaires russes qui travaillent en Syrie ont transmis plusieurs fois des preuves matérielles à l’OIAC, y compris des échantillons à analyser.

Il ne s’agit pas de « témoignages à distance » mais de preuves matérielles. L’analyse de ces preuves matérielles envoyées à La Haye est sérieusement retardée.

Je répète: je ne cherche pas à accuser ou à protéger qui que ce soit. Nous insistons sur une enquête objective concernant les faits du 4 avril 2017.

D’ailleurs, comme cela s’est déjà produit auparavant, tout cela a coïncidé « parfaitement » avec la réunion d’une conférence sur la Syrie à l’initiative de l’UE à Bruxelles.

Dès l’annonce de l’usage de produits toxiques dans la province d’Idleb, de nombreux participants ont commencé à exiger haut et fort que la conférence soit consacrée à ce sujet précis, alors qu’elle était censée évoquer l’ensemble des problèmes du processus de paix en Syrie.

Compte tenu de l’agitation et de la tension colossale créée dans l’espace médiatique, dans la sphère politique et auprès de la communauté internationale autour de cet incident, nous sommes convaincus qu’il faut mener « à tête froide » une enquête impartiale, internationale et indépendante.

Il faut envoyer un groupe international d’experts objectifs et professionnels à l’endroit où des produits chimiques auraient été utilisés et sur l’aérodrome qui, selon les affirmations de nos collègues américains, aurait été utilisé pour y envoyer des avions avec des munitions toxiques.

Aucune preuve montrant que c’était le cas n’a été avancée, d’autant que selon différentes chaînes de télévision et les dépositions des personnes qui se trouvaient sur cet aérodrome immédiatement après le décollage et l’attaque, aucun signe indiquant la présence de quelconque arme chimique n’a été remarqué.

Pardon pour ce commentaire aussi long, mais je voudrais souligner notre totale conviction que si nos collègues de l’Onu et de La Haye esquivaient cette enquête, cela signifierait qu’ils ne souhaitent pas établir la vérité. Nous insisterons sur ce point.

Question (adressée aux deux ministres): Comment pourriez-vous convaincre le Président syrien Bachar al-Assad de participer à la transition politique? La position de la Russie et des USA diverge concernant la Syrie et l’Ukraine. Pensez-vous avoir éclairci certaines questions au cours de l’entretien d’aujourd’hui?

Sergueï Lavrov (répond après Rex Tillerson):

De mon côté, je voudrais dire que je ne pense pas que la distance qui nous sépare des USA sur de nombreuses questions de l’agenda international soit infranchissable.

Cela vaut pour la Syrie et l’Ukraine. Pendant nos allocutions d’ouverture, nous avons mentionné avec Rex Tillerson les accords concernant non seulement la sauvegarde mais également l’intensification des canaux de dialogue sur la Syrie et sur l’Ukraine.

En ce qui concerne concrètement le problème de la Syrie, notamment Bachar al-Assad, nous avons fait une brève excursion historique.Rex Tillerson a dit qu’il était un homme nouveau et préférait s’occuper des problèmes actuels plutôt que fouiller dans le passé.

Cependant, le monde est ainsi fait que si nous ne tirons pas les leçons du passé nous ne pourrons pas réussir dans le présent.

J’ai rappelé les situations où un groupe d’États, notamment des pays occidentaux, des membres de l’Otan, étaient absolument obsédés par l’élimination de tel ou tel dictateur ou dirigeant totalitaire.

Dans le but d’éliminer le président de l’ex-Yougoslavie Sloboban Milosevic, en 1999, l’Otan a déclenché une guerre au centre de l’Europe en violant grossièrement la Charte de l’Onu et l’Acte final d’Helsinki de l’OSCE.

Par ailleurs, ses membres ont bombardé un centre de télévision – ce qui est un crime de guerre d’après les Conventions de Genève – et des quartiers résidentiels, l’Ambassade de Chine a été attaquée, des ponts et des trains civils ont été bombardés pendant presque trois mois.

Au final, quand il n’y avait plus de munitions ni d’objectifs pouvant être considérés comme des cibles à double usage, ils sont venus au Conseil de sécurité des Nations unies.

Un autre exemple est celui du dictateur Saddam Hussein qui a été pendu après l’invasion de l’Irak.

Nous savons tous comment avait été justifiée cette invasion. Depuis, seulement Tony Blair s’est repenti publiquement en avouant que tous les prétextes pour envahir l’Irak étaient faux.

Vous savez tout aussi bien que nous où en est l’Irak aujourd’hui.

Puis il y a eu Mouammar Kadhafi. Il a été également annoncé que ce dictateur n’avait pas sa place sans son pays et que la démocratie devait y triompher.

Nous savons également ce qui se passe actuellement avec la Libye.

La structure étatique du pays est remise en question, et avec les USA et d’autres partenaires (le Président russe Vladimir Poutine en a parlé hier avec son homologue italien Sergio Mattarella) nous nous efforçons de rétablir l’État libyen à travers une entente nationale, nous cherchons à mettre un terme à la situation où ce pays s’est transformé en canal de migration clandestine, de commerce d’esclaves comme l’ont annoncé aujourd’hui vos collègues journalistes.

En parlant d’exemples assez récents, il convient de citer le Soudan dont le président Omar el-Béchir est recherché par la Cour pénale internationale.

D’autre part, l’administration de Barack Obama a décidé que, pour régler le problème du Soudan, il fallait couper le pays en deux.

Le Soudan du Sud a été créé, sachant qu’on nous demandait activement d’aider à obtenir l’accord du président Omar el-Béchir, que les USA veulent voir au tribunal, pour qu’il ne s’oppose pas à la division du Soudan en deux États.

Le président Omar al-Béchir a tenu sa parole en coopérant avec la communauté internationale.

Le Soudan a été divisé en deux parties selon le projet de l’administration de Barack Obama seulement pour que, l’an dernier, Washington commence à insister sur l’adoption de sanctions contre sa création – le Soudan du Sud.

Les expériences de ce genre, basées sur l’obsession de remplacer un dictateur ou un dirigeant totalitaire, sont donc du déjà-vu. Nous savons très bien comment cela se termine. Je ne me souviens pas d’exemples où un dictateur a été renversé puis que « tout allait comme sur des roulettes ». Si vous en connaissez, je vous serais reconnaissant de m’en parler.

C’est pourquoi en Syrie, comme l’a souligné à plusieurs reprises le Président russe Vladimir Poutine, nous ne misons pas sur une personne, sur le Président Bachar al-Assad ou sur un autre, comme certains cherchent à le faire actuellement en Libye avec Fayez al-Sarraj et Khalifa Haftar.

Nous souhaitons qu’ils s’assoient à la table des négociations pour trouver une solution.

De la même manière qu’en Syrie. Tous les Syriens, tel que c’est écrit dans la résolution du Conseil de sécurité des Nations unies, doivent s’asseoir et trouver un terrain d’entente.

Il doit s’agir d’un dialogue intersyrien inclusif. C’est aux Syriens de décider du sort de leur pays sans aucune exception, tel que c’est écrit dans la résolution du Conseil de sécurité des Nations unies.

Le plus important n’est pas d’écarter un personnage de la scène politique mais de s’entendre sur la structure de l’État syrien pour qu’il soit démocratique, laïque (ce que ne veulent pas les opposants du Haut comité des négociations) pour que dans cet État, tous les groupes ethniques et confessionnels se sentent en sécurité et soient représentés de manière juste au gouvernement.

Je vous assure que dès qu’un tel consensus sera atteint – or cela passe par la rédaction d’une nouvelle Constitution – le sort de certains individus à part sera réglé bien plus efficacement et sans conséquences tragiques pour l’État, le pays et le peuple.

Question: Avez-vous évoqué aujourd’hui la prétendue ingérence de la Russie dans l’élection présidentielle américaine? En quoi les agissements de la Russie dans le cyberespace sont-ils différents de ceux des USA? Selon les médias américains, nous savons que le programme nucléaire de l’Iran a été perturbé grâce au virus Stuxnet mis au point par les USA. Aujourd’hui, exactement de la même manière, les États-Unis cherchent à stopper le programme balistique de la Corée du Nord grâce à l’arme cybernétique.

Sergueï Lavrov (répond après Rex Tillerson):

Nous souhaitons établir une coopération étroite pour lutter contre les crimes dans le cyberespace. Vous l’avez probablement entendu, nous en avons souvent parlé.

Il y a seulement un an et demi, en octobre 2015, compte tenu de la préoccupation de l’administration Obama quant aux actions de prétendus « hackers russes » – que les Américains ont commencé à arrêter à travers le monde et à extrader illégalement aux USA sans recourir aux procédures juridiques en vigueur entre Moscou et Washington pour les poursuivre en justice – nous avions proposé à l’administration de Barack Obama d’établir une coopération, d’organiser des contacts spéciaux au niveau des organismes compétents, de créer un mécanisme bilatéral qui échangerait en temps réel les informations pour savoir où, qui et comment tente de violer les normes juridiques internationales et nationales de la Russie et des États-Unis.

A l’époque déjà, nous avions déclaré que nous ne voulions pas que nos citoyens commettent des crimes cybernétiques.

L’administration de Barack Obama a rejeté cette proposition, elle n’a aucunement réagi. Puis tout à coup, à la fin de leur « cadence » en novembre 2016, les Américains ont tout de même proposé une rencontre. Bien sûr, nos spécialistes compétents ont accepté mais au dernier moment l’administration de Barack Obama a changé d’avis, visiblement trop occupée à saper au maximum les relations russo-américaines avant l’arrivée de la nouvelle administration.

Nous avons effectivement parlé aujourd’hui du fait que notre intérêt était toujours aussi réel et d’actualité. Nous avons proposé de rétablir les contacts entre les représentants spéciaux du Président russe et de l’administration américaine au niveau des services compétents. Nous sommes absolument favorables à un tel contact. Nous avons senti que, cette fois, le résultat de ces efforts allait entraîner la création d’un canal.

Question (adressée aux deux ministres): Vous avez dit qu’un groupe serait créé ou qu’un représentant spécial serait nommé pour améliorer les relations. Est-il question du rétablissement de la Commission présidentielle bilatérale?

Sergueï Lavrov:

Nous n’avons pas abordé ce sujet. La commission présidentielle a été enterrée par le Président Barack Obama. J’espère qu’elle pourra être réanimée sous une forme ou sous une autre.

Mais nous projetons de créer des canaux pour examiner les questions problématiques de nos relations bilatérales indépendamment d’une structure pour chapeauter le tout.

Nous déléguerons simplement des personnes pour analyser où nous avons des difficultés, où nous nous froissons et si nous devons le faire. Ils verront comment il est possible de surmonter les problèmes, avant tout ceux qui ont été créés artificiellement.

Question (adressée à Rex Tillerson): Avez-vous évoqué avec le Président russe Vladimir Poutine ou avec le Ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov les sanctions ou d’autres leviers que le gouvernement américain pourrait utiliser pour changer le comportement de la Russie? Avez-vous présenté à Vladimir Poutine ou à Sergueï Lavrov des preuves concrètes d’ingérence de la Russie dans les affaires intérieures d’un autre pays?
Si des preuves d’usage de l’arme chimique étaient retrouvées, que ferait la Russie dans ce cas? Le Président russe Vladimir Poutine a dit qu’il fallait apporter des preuves. Est-ce que cela affecterait le départ de Bachar al-Assad?

Sergueï Lavrov (répond après Rex Tillerson):

Le Secrétaire d’État américain Rex Tillerson n’a pas évoqué la menace de sanctions aujourd’hui – ni aucune autre menace à notre égard d’ailleurs. Nous avons évoqué franchement les questions à l’ordre du jour, y compris sur les problèmes que nous avons qui sont majoritaires.

La question de savoir ce qui adviendrait si l’enquête révélait l’implication du gouvernement syrien dans les attaques chimiques est hypothétique selon moi.

Nous ne voulons pas lire dans le marc de café comme l’ont déjà fait ceux qui ont lancé la campagne hystérique pour bombarder d’urgence la Syrie « jusqu’à la dernière pierre ».

De tels appels ont été lancés par des sénateurs et des congressistes américains après l’attaque américaine contre l’aérodrome syrien. Nous ne voulons pas spéculer sur des choses si importantes que l’usage de l’arme chimique, les tentatives de disculper quelqu’un ou de mettre en scène des attaques avec l’usage de produits toxiques.

Nous voulons rétablir la vérité en parfaite conformité avec les principes des lois russes et américaines, avec les lois de tout pays normal.

La présomption d’innocence doit être respectée. Et si, comme je l’ai déjà dit, notre proposition officielle d’organiser une enquête impartiale envoyée aujourd’hui à La Haye était freinée, alors nous tirerons des conclusions par rapport à ceux qui utiliseront ces « freins ».

En ce qui concerne les affirmations selon lesquelles le gouvernement américain posséderait des preuves irréfutables de notre ingérence dans la campagne présidentielle, je dois dire à nouveau que nous n’avons pas vu la moindre preuve ni même allusion à une preuve.

J’ignore qui les a vues. Rien ne nous a été présenté ou dit, alors que nous avons appelé plusieurs fois à fournir des informations qui pourraient servir d’appui à ces accusations infondées.

Je l’ai déjà mentionné aujourd’hui: nous sommes au courant de la présence d’une cohorte de personnes qui souhaitent saper définitivement nos relations pour stimuler leurs ambitions politiques intérieures, voire en politique étrangère. Ce sont des jeux au résultat malsain et aux intentions malsaines. Apportez-nous des preuves concrètes et nous serons alors prêts à répondre.

Question (adressée aux deux ministres): Les USA ont envoyé dans la région de la péninsule de Corée un groupe d’attaque avec le porte-avions Carl Vinson. Avez-vous évoqué ce sujet pendant votre entretien, ainsi que les risques de cette démarche pour la région? 

Sergueï Lavrov (répond après Rex Tillerson):

Je peux répéter que parmi d’autres sujets, nous avons parlé de la situation sur la péninsule de Corée et dans la région.

Si je comprends bien, malgré toutes les nuances – probablement majeures – il existe une aspiration commune à régler ce problème par des moyens uniquement politiques et d’aboutir à la dénucléarisation de la péninsule de Corée par la voie de la négociation.

Des efforts concrets sont entrepris actuellement par les participants de ce qui s’appelait auparavant les pourparlers à Six. Nous avons certaines idées avec nos collègues chinois. Nous devons nous unir autour de l’aspiration à régler ce problème uniquement par des moyens pacifiques.

Question: Le Président américain Donald Trump a qualifié le Président syrien Bachar al-Assad d' »animal ». Vous continuez de soutenir cet homme. Pouvez-vous dire combien de temps la Russie risquera la vie de ses militaires et dépensera de l’argent pour sa protection?

Sergueï Lavrov (répond après Rex Tillerson):

Je peux seulement répéter que, comme dans le cas des « hackers russes » et des prétendus incidents chimiques en Syrie, nous voudrions, hormis les nombreuses affirmations verbales, obtenir des preuves factuelles.

Pour l’instant nous ne disposons pas de telles preuves. Je souligne à nouveau qu’en Syrie, nous travaillons à la demande du gouvernement légitime d’un État membre de l’Onu qui ne fait l’objet d’aucune sanction du Conseil de sécurité des Nations unies.

Nous sommes dans ce pays pour lutter contre le terrorisme.

Il est dans notre intérêt d’empêcher qu’à Damas « règne le bal » de Daech et de Nosra. En regardant l’aspect factuel de la situation, en un an et demi d’activité  la coalition réunie par l’administration de Barack Obama n’a pas poursuivi l’objectif proclamé:  elle ne luttait pas activement, efficacement, instamment et intensivement contre Daech et le Front al-Nosra avant l’apparition de l’aviation russe.

Même après cela, sous le mandat du Président américain Barack Obama la coalition américaine n’attaquait que certaines positions de Daech. Elle épargnait toujours le Front al-Nosra.

Nous avons de sérieux soupçons – que personne n’a encore pu dissiper – que certains gardent le Front al-Nosra pour recourir, à un moment donné, à un plan B et tenter de renverser le régime de Bachar al-Assad par la force. J’ai déjà mentionné les conséquences de ce genre de scénarios. Nous l’avons vu en Irak et en Libye. J’espère que les personnes qui tirent des leçons de l’histoire prendront le dessus.

Bien sûr, il faut déterminer qui commet des crimes en Syrie et comment.

Je pense, comme l’a dit récemment un collègue américain, que la règle « chaque chose en son temps » doit s’appliquer. Il doit y avoir des priorités.

Récemment, nous avons entendu dire que Daech était la priorité numéro 1 de Washington.

Comme l’a déclaré le porte-parole de la Maison blanche Sean Spicer, nous sommes tous parfaitement capables de défaire Daech sans toucher au régime de Bachar al-Assad.

L’ex-secrétaire d’État américain John Kerry me disait la même chose, que l’administration de Barack Obama était persuadée que Daech et les terroristes en Syrie étaient une menace bien plus grave et une tâche bien plus importante que le régime de Bachar al-Assad.

Dans ce sens, nous pensons de la même manière. Il faut traiter les menaces évidentes. S’il faut lutter contre Daech, s’il est possible de vaincre Daech sans renverser le régime, alors en renversant le régime on pourrait perdre face à Daech. Alors soyons guidés par le bon sens pragmatique, et non par les émotions.


source/ http://www.mid.ru/fr/foreign_policy/news/-/asset_publisher/cKNonkJE02Bw/content/id/2725629