1733 – Pourquoi B. Johnson enterre-t-il la diplomatie européenne?

lundi 10 avril 2017 –

Boris Johnson a annulé sa visite en Russie qui devait se tenir aujourd’hui 10 avril suite aux bombardements en Syrie, que la communauté internationale a attribué au régime syrien sans même s’adresser à l’organisation pour l’interdiction des armes chimiques, qui a garanti la destruction du stock syrien d’armes chimiques. Soit. Mais le ministre britannique des affaires étrangères renonce et enterre ainsi ce qui reste de la diplomatie européenne, confiant la défense de nos intérêts aux États Unis.
Bossuet commençait son Discours sur l’histoire universelle par cette phrase:

« Quand l’histoire serait inutile aux autres hommes, il faudrait la faire lire aux princes: il n’y a pas de meilleur moyen de leur découvrir ce que peuvent les passions et les intérêts, les temps et les conjonctures, les bons et les mauvais conseils. »

La crise internationale autour de la Syrie illustre parfaitement ce triste constat, de princes d’opérettes trop occupés à leur pouvoir pour prendre la mesure de l’histoire.
Alors que dès 2014, CNN en tête, la communauté internationale se félicitait de la destruction presque totale des armes chimiques détenues par le Gouvernement syrien, que jusqu’en 2016 l’organisation pour la destruction des armes chimiques a toujours confirmé que le régime syrien n’avait plus d’armes chimiques, l’étrange attaque chimique d’Idlib fait ressortir le Djinn de sa bouteille. L’on voit les photos d’enfants tenues à bout de bras à l’ONU, rappelant dangereusement Colin Powell comme le rappelait l’ambassadeur bolivien. Le Président américain décidait du bombardement d’une base militaire syrienne qui lutte contre Daesh, alors que le Conseil de sécurité faisait tout pour éviter une enquête indépendante de l’organisation pour l’interdiction des armes chimiques.
Cette hystérie embrase les pays de l’Union européenne et les autres satellites américains, chacun accusant la Russie ne n’avoir pas pu éviter cette attaque chimique, de soutenir le régime légitime syrien. Le Pentagone affirme directement que la Russie est co-responsable de cette attaque. Le fondement est simple: des documents « secrets », affirme sans sourciller l’ambassadrice US au Conseil de sécurité de l’ONU.
Lorsqu’il y a une telle hystérie, un tel empressement, un doute est permis. Quels intérêts sont derrières tout ce bruit? L’armée syrienne reprend du terrain, reprend l’avantage dans plusieurs régions contre les groupes terroristes, qui sont parfois appelés « opposition modérée » par l’Occident. La coalition américaine ne peut se permettre une victoire d’Assad. Or, ce sont ces mêmes « modérés » qui modérément conduisent des véhicules à une vitesse non modérée dans les foules européennes anesthésiées, en Angleterre, en France ou en Suède. Là où chaque Gouvernement lance comme une incantation la continuation de la politique migratoire, ou plutôt la continuation de son absence. Là où les Gouvernements ne trouvent pas de danger plus important qu’Assad et la Russie.
A tout cela, nous sommes, malheureusement habitués. Mais B. Johnson va plus loin en annulant sa visite en Russie prévue le 10 avril en raison d’une crise politique profonde entre les États satellites des États Unis et la Russie, alors que l’essence même de la diplomatie est justement de dépasser les crises:
Boris Johnson a annoncé ce samedi annuler sa visite en Russie prévue lundi en raison « des développements en Syrie qui ont changé fondamentalement la situation ». « Ma priorité est maintenant de poursuivre le contact avec les Etats-Unis et d’autres à l’approche du sommet du G7
Certes, cette attitude est absurde comme le déclare M. Zakharova, la porte-parole du Ministère des affaires étrangères. Le ministère a d’ailleurs déclaré que la Russie n’estime pas que le dialogue avec la Grande Bretagne ne lui soit plus nécessaire qu’à la Grande Bretagne elle-même:
Mais c’est le sénateur A. Pushkov qui a mis le doigt sur la véritable signification de l’annulation de la visite du ministre des affaires étrangères britannique: comme Tillerson, le secrétaire d’État américain, vient le 12 avril, et lui n’a évidemment pas annulé sa visite, celle du britannique n’a aucun sens, car il n’a rien à apporter de plus. Autrement dit, il vaut mieux parler à Dieu qu’à ses saints. A quoi sert une diplomatie des États européens s’il existe une diplomatie américaine…
La diplomatie européenne a mieux à faire. Discuter avec les États Unis, se cacher derrière le G7, l’UE, pour prendre des décisions, notamment lancer de nouvelles sanctions contre la Russie, comme si c’était elle qui avait lancé l’attaque chimique, comme si ce n’était pas la coalition américaine qui était responsable pour les terroristes modérés qu’ils veulent mettre au pouvoir. Comme si c’était la Russie qui était un Etat terroriste. Car, en fait, c’est ce qui est sous-entendu: soit vous êtes avec nous et peu importe qui vous soyez (bandéristes, UPA, Daesh, armée syrienne libre …), soit vous êtes contre nous et vous êtes des terroristes. Parce que vous voulez être souverain, ce qui n’est pas acceptable.
Que reste-t-il alors de la diplomatie européenne? Plus grand chose. Car pour avoir une diplomatie, il faut avoir une politique étrangère et des intérêts nationaux.
Les États européens ont l’UE pour déterminer leurs intérêts et les États Unis pour s’occuper de la politique étrangère. Donc la diplomatie est renvoyée dans les musées. Une très belle exposition a eu lieu en 2016 sur l’Art de la paix, l’art de la négociation diplomatique organisée au Petit Palais par le ministère des affaires étrangères français:
L’ambition de cette exposition est de susciter la réflexion des visiteurs sur l’idéal de paix porté par la France à travers les siècles et de redécouvrir des éléments déterminants de notre mémoire collective et individuelle. Au total, ce sont près de 200 œuvres, du Moyen-âge jusqu’à nos jours
A l’heure de la rationalisation de l’État, l’on pourrait proposer comme réforme le regroupement des ministères des affaires étrangères et de la culture, la diplomatie revêtant une dimension principalement historique et culturelle, tant que l’État ne sera pas de retour.