1705 – La rivalité géopolitique franco-allemande est au cœur de la crise de l’Union européenne

Chroniques du Grand Jeu franco-allemand- Anniversaire 2017 du Traité de Rome

Posted on 26/03/2017 | in Allemagne, France, Union européenne | by Pierre-Emmanuel Thomann

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Malgré les célébrations  du  60ème anniversaire du traité de Rome marquées par un mélange d’autosatisfaction et de promesses incantatoires, les faits sont là :

l’Union européenne est entrée dans une phase de  régression géopolitique.

  • Les négociations pour le Brexit vont focaliser pendant deux ans les énergies au sein de l’UE.
  • La poursuite de l’élargissement de l’UE est désormais de moins en moins envisageable.

La formule alambiquée de la déclaration de Rome du 25 mars 2017 révèle les profondes divisions entre États-membres sur l’avenir de l’UE :

« Nous agirons de concert, si nécessaire à des rythmes différents et avec une intensité différente, tout en avançant dans la même direction, comme nous l’avons fait par le passé, conformément aux traités et en laissant la porte ouverte à ceux qui souhaitent se joindre à nous plus tard. »

Derrière le Brexit, se cache en réalité une fissure géopolitique plus significative au cœur de l’Union européenne qu’une sortie des Britanniques de l’Union européenne à laquelle ils n’adhèrent de toute façon que de manière sélective depuis leur adhésion : la nouvelle rivalité géopolitique franco-allemande.

Les gouvernements français et allemands craignent le Brexit avant tout pour des raisons d’équilibre de pouvoir au sein de l’Union européenne. Le Royaume-Uni permettait jusqu’à présent à la France de rééquilibrer le poids de l’Allemagne et l’Allemagne de masquer l’asymétrie franco-allemande.

Au centre des difficultés de l’Union européenne face à l’empilement des crises est l’impensé de la nouvelle rivalité géopolitique franco-allemande. La panne du couple franco-allemand face au Brexit dans le contexte de « nouvelle guerre froide » est le facteur principal du processus de fragmentation de l’Union européenne. Le projet européen est issu de la rivalité franco-allemande, et ses perspectives futures dépendent toujours de la relation franco-allemande, hier comme aujourd’hui.

Le couple franco-allemand est une représentation commode qui donne l’apparence d’une parité franco-allemande pour les Français, tandis que les Allemands rendent ainsi moins visible leur plus grand poids depuis l’unification.

La notion de couple est toutefois étrangère aux Allemands pour qui la France devient une nation normale sans exclusivité, d’où l’asymétrie dans l’intérêt que l’un porte à l’autre en défaveur des Français. Le centre de gravité du pouvoir dans l’attelage franco-allemand s’est déplacé.

Cette nouvelle rivalité géopolitique entre la France et l’Allemagne a émergé après l’unification allemande et l’élargissement de l’Union européenne renforçant selon la perception française, le déplacement du centre de gravité géopolitique vers l’Allemagne et une prépondérance allemande dans les institutions européennes.

La rivalité se définit dans le Larousse comme « une concurrence de personnes, d’États, etc… qui prétendent aux mêmes avantages, aux mêmes succès »[1]. Les gouvernements des deux nations, pour leur propre sécurité et épanouissement national ont cherché la configuration géopolitique dans laquelle ils occuperaient une position géographique au milieu d’un ensemble politiquement structuré pour être entourés d’alliés et non plus d’ennemis.

  • Les Français ont obtenu cet avantage dès les années 1950 avec le rapprochement avec l’Allemagne (le front avec le pacte de Varsovie était éloigné de 500 km et le territoire de l’Allemagne faisait office de glacis, tandis que le territoire du Reich était divisé) et le projet européen au sein duquel elle occupait la position du milieu.
  • L’Allemagne était un État-front au contact d’une alliance ennemie constituée par le pacte de Varsovie. Les Allemands n’ont obtenu une configuration favorable que plus de 40 ans plus tard avec l’unification allemande et ensuite l’élargissement oriental de l’Union européenne.

Cette position favorable au milieu obtenue par les deux pays qui cherchent l’unité ne signifie pas pour autant la disparition des tensions car les relations de pouvoir sur le territoire entrent en compte.

Occuper une position idéale au milieu provoque une rivalité franco-allemande car ils cherchent tous deux à conserver cet avantage

  • (pour les Allemands, le milieu, initialement un traumatisme dans l’histoire allemande devient un centre intégrateur stable qu’il s’agit de conserver,
  • et pour les Français, une charnière, un carrefour à partir duquel les Français peuvent projeter leurs ambitions de puissance selon différentes enveloppes géopolitiques).
Ce milieu ne peut pas coïncider puisqu’il n’y a pas de fusion franco-allemande et que les représentations géopolitiques nationales qui déterminent la configuration géopolitique idéale de chacun ne coïncident pas.

Elles rivalisent dans le projet européen. La position géographique des deux pays est évidemment décalée, avec pour conséquence que le milieu des Allemands est différent de celui des Français.

L’unification allemande et l’élargissement de l’UE a eu pour effet de déplacer le centre de gravité géopolitique vers l’est dans les perceptions françaises, d’où les tentatives de rééquilibrage de la configuration vers le sud ou pour un élargissement plus rapide jusqu’aux Balkans.

Les Français ont renoué ainsi dans une certaine mesure, dans une situation géopolitique pacifique, avec les politiques d’alliances de revers, pratiquées entre les deux grandes guerres.

Les Allemands par contre cherchent à éviter de perdre cette situation avantageuse par l’apparition de nouvelles fractures dans l’Europe unie et de contrer les nouvelles tentatives de compensation géographique, d’où leur opposition au projet initial exclusif d’Union méditerranéenne.

De plus les perceptions vis-à-vis de la sécurité nationale et européenne diffèrent en fonction de la position géographique et des héritages géo-historiques.

  • L’équilibre géopolitique franco-allemand qui était la condition de base de l’approfondissement du projet européen s’est modifié.
  • La fin de la parité, issue de réalités tangibles et renforcée par les perceptions réciproques, s’inscrit aussi dans les institutions.
  • Les facteurs de tension franco-allemande sont là pour durer comme dans le passé.

A l’inverse de la période de la guerre froide où les Français étaient plus offensifs à propos des avancées européennes, que ce soit l’Europe intégrée ou l’Europe des États du général de Gaulle, depuis l’unification allemande, la France est le partenaire en retrait sur l’Europe politique.

  • Les Français sont sur la défensive et ont décliné les offres allemandes comme
    • l’union politique à Maastricht,
    • le noyau dur européen en 1996 de Karl Lamers et Wolfgang Schäuble,
    • la fédération d’États-nations de Joschka Fischer en 2000.
  • En réponse à la proposition d’union politique de Wolfgang Schaüble et Angela Merkel en 2012, les propositions  de François Hollande en 2013 ont porté principalement sur le renforcement de la zone euro. 
    • Cet objectif de l’approfondissement de la zone euro reste l’objectif affiché des intégrationnistes en Allemagne et en France, mais bute toujours sur la rivalité géopolitique franco-allemande.
Les Français cherchent à rétablir  un  équilibre de pouvoir vis à vis de l’Allemagne en renforçant la zone euro avec les pays méditerranéens, mais ils rencontrent la méfiance de l’Allemagne qui ne veut pas se couper des pays d’Europe centrale et orientale, en raison de sa position géographique centrale dans l’Union européenne.          

L’activisme des Français se focalise ainsi sur des politiques spécifiques, la défense, l’euro pour préserver leur rang ou rééquilibrer la relation là où ils sont plus faibles, d’où le positionnement de charnière-pivot pour éviter un approfondissement politique par plus d’intégration par crainte d’être définitivement relégués partenaires secondaires de l’attelage franco-allemand.

Interdépendants, les Allemands et les Français cherchent à s’instrumentaliser en fonction de leurs priorités propres en parlant chacun

« au nom de l’Europe ».

Les discussions sur l’Europe à plusieurs vitesses initiées à l’occasion de l’anniversaire du traité de Rome et de la publication des scénarios institutionnels pour l’Union européenne par le président de la Commission européenne Jean Claude Juncker, ne permettront pas d’arriver à un consensus, ni entre les 27, ni entre les Allemand et les Français. 

Avant le Brexit, le positionnement des Français depuis l’entrée du Royaume-Uni dans la CEE, à la charnière de deux cercles, le couple franco-allemand et l’axe franco-britannique, était supposé donner à la France  une position de carrefour et de point d’équilibre au centre de ces deux cercles.

  • Ce positionnement issu des représentations françaises, s’est  révélé illusoire.
  • Positionnés à la charnière des différents cercles de pouvoir,
    • les Français se sont laissé entraîner vers la primauté des intérêts euro-atlantiques par gravité par le poids qu’exercent les États-Unis dans le cercle composé des Français et des Anglo-saxons,
    • et vers la prépondérance allemande sur les questions monétaires dans le cercle franco-allemand, c’est à dire une position de partenaire mineur en terme de pouvoir dans chacun des deux cercles.

Le Brexit a pour conséquence de rendre ce positionnement  encore plus inopérant, en tout cas au sein de l’Union européenne avec le départ de Britanniques. Le Brexit va pousser les Français à repenser les équilibres géopolitiques en dehors de l’Union européenne, à l’échelle continentale avec la Russie et avec les États-Unis  et le Royaume-Uni dans l’espace euro-atlantique.       

Derrière cet enjeu franco-allemand, se profile aussi les finalités divergentes du projet européen comme espace de flux et sous ensemble de la mondialisation libérale et démocratique portés par les Allemands et leur représentation de puissance économique et pour les Français, une Europe puissance avec des frontières pour les intégrationnistes ou le modèle d’Europe des nations pour les souverainistes et nationaux-réalistes.  

La crise avec la Russie pousse les Allemands à agir aussi selon la représentation d’une puissance centrale en Europe et favoriser des mesure de réassurance à l’OTAN pour soutenir leurs alliés d’Europe centrale et orientale.

 Les perceptions de sécurité et les priorités géopolitiques entre les deux pays sont différentes :

  • les Français interviennent militairement dans l’arc de crise au Sud
  • et les Allemands  se préoccupent plus de l’arc de crise à L’Est.

Après les attentats novembre 2015, la France a fait activer la clause de solidarité,  l’article 42.7 du traité UE. L’unanimisme exprimé a caché en réalité un isolement de la France  :  « la France est en guerre »[2] avait déclaré François Hollande, mais ni le gouvernement allemand ni les autres États-membres ne se considèrent en guerre, et donc leur soutien restera mesuré. Angela Merkel a déclaré que l’Allemagne allait « tout faire pour mener ensemble la lutte contre les terroristes, mais que les Allemands vivaient « de la compassion, de l’amour du prochain, de la joie de faire partie d’une communauté. »[3]  L’aide allemande n’est pas négligeable, mais elle se cantonne à la logistique, la reconnaissance aérienne en Syrie et la formation militaire au Mali.

A propos de la crise migratoire, le « plan Merkel » issu d’un accord germano-turc a été imposé, pour la première fois dans l’UE, sans consultation préalable du couple franco-allemand au sommet européen des 7/8 mars 2016, pour résoudre la crise aggravée par la décision unilatérale d’ouverture des frontières de la chancelière allemande.

Le volet du plan concernant la ventilation de quotas de migrants dans l’UE proposée par les Allemands est  également inapplicable en raison des désaccords entre l’Allemagne et la France et les États-membres qui font le lien entre migrations et sécurité avec les attentats islamistes.

Au niveau de l’Union européenne, l’impensé géopolitique est également frappant.

La stratégie globale de l’UE l’a montré, les questions du territoire, des priorités géographiques et des frontières sont peu approfondies dans les négociations européennes. Elles sont escamotées car elles sont sensibles et conflictuelles.

De multiples obstacles à une pratique géopolitique du projet européen persistent :

  • cécité spatiale résultant de l’importance presque exclusive accordée à l’angle juridique, économique et politique dans les facteurs d’analyse qui se traduit par une difficulté à penser le territoire et les questions de souveraineté ;
  • perception asymétrique des menaces et des intérêts entre les États membres en fonction de leur position géographique et de leur histoire ;
  • compréhension de la géopolitique mondiale héritée de la guerre froide et d’un déficit de réflexion et de débat public au niveau politico-stratégique.

La formule caractérisant l’UE de « puissance civile » en évolution vers le « hard power » de Federica Mogherini fait aussi écho aux représentations allemandes et françaises différenciées du rôle de l’Union européenne comme puissance civile, notion mise en avant par les Allemands et puissance militaire, notion plutôt mise en avant par les Français.

La stratégie globale de l’Union européenne serait-elle ainsi l’occasion de rendre ces deux visions complémentaires?

La perception différenciée  des menaces entre les Allemands et le Français, en fonction de leur position géographique, abouti à des priorités géopolitiques différentes, et constitue un obstacle à la coopération en matière de défense au niveau de l’UE.

Penser la nouvelle « Europe géopolitique » : Metternich doit supplanter Monnet

Les  crises multiples  ont souligné  les limites de la gouvernance européenne et la faiblesse du pouvoir exécutif européen, l’absence de leadership clair et la concurrence entre les institutions et les États, face à des États westphaliens comme la Russie, les États-Unis, la Chine qui construisent leur propre stratégie géopolitique. Ils ont évidemment l’avantage d’être des nations à l’inverse de l’Union européenne qui avait parié sur le patriotisme constitutionnel pour assurer son unité, mais fait pâle figure face à l’affirmation des puissances dans le monde. Ce n’est certainement pas un nouveau narratif qui sauvera le projet européen.

Le Brexit est le catalyseur d’un processus géopolitique potentiellement aussi important que la chute du mur de Berlin : l’accélération des recompositions géopolitiques européennes avec des contrecoups aboutissant à un rétrécissement continu de l’Union européenne, mais aussi une décomposition des États multinationaux (Royaume-Uni, Espagne, Belgique…) devient un scénario plausible, d’autant plus que la tendance globale est à la fragmentation.

Dans l’histoire, il est rare qu’un empire ou une entité internationale ait pu survivre à un processus de rétrécissement territorial.

Les scénarios réalistes, à l’inverse d’une fuite en avant intégrationniste, ou de l’utopie fédéraliste sont les suivants :

  • le pourrissement graduel,
  • la marginalisation de l’UE par des initiatives européennes nouvelles en dehors de son cadre,
  • une Europe post-UE, ou un remaniement de l’UE sur une base plus réaliste.
Une forme d’Europe politique, si elle émerge, est donc plus probable sur le mode de l’alliance qui cherche à préserver le poids des États-nations avec un système hybride combinant prise de décision intergouvernementale et coopération pour certaines thématiques, de manière consentie et contrôlée par les États qui restent les maîtres des traités.

Un nouveau concert de nations interdépendantes en somme.  

La méthode de Monnet est obsolète et c’est Metternich qui se profile à nouveau.        

La situation actuelle nécessite donc pour les États-membres de Union européenne de clarifier leurs postures respectives et d’engager un débat géopolitique sur les  finalités du projet européen afin d’engager une réforme profonde.

Encore aujourd’hui, le projet européen reste un projet piloté en définitive par les préoccupations des États. Les traités européens et l’Alliance Atlantique restent un moyen de parvenir à la stabilisation de l’Europe à la suite des traités et systèmes successifs élaborés dans l’histoire européenne comme le traité de Westphalie, le Concert des Nations, le Traité de Versailles.

La dernière configuration est inédite car le garant ultime des équilibres internes et externes restent les États-Unis dans le cadre de l’OTAN. Pourtant le projet européen devra s’adapter aux nouvelles configurations géopolitiques, et notamment l’incertitude liée au rôle des États-Unis,  pour continuer à jouer son rôle de stabilisateur qui reste primordial par rapport aux visions idéalisées du projet européen. L’Europe des axes, des alliances instables, des stratégies de contrepoids, ou des resserrements temporaires en fonction des circonstances géopolitiques est de retour en miroir du monde multicentré et instable qui émerge rapidement.

La coopération européenne est nécessaire pour faire face aux processus de fragmentations géopolitiques dans le monde, sur le continent européen, et au sein des nations, face aux flux incontrôlés, notamment migratoires et aux conflits dans sa périphérie.  

L’impensé géopolitique qui caractérise l’Union européenne aujourd’hui accélère pourtant sa fragmentation  et constitue  une menace à sa propre stabilité et sécurité.  

Une  Europe géopolitique  serait mieux armée pour penser  L ’Europe politique .

Elle est ici définie comme une alliance d’États européens, cherchant à se doter d’une autonomie de réflexion, de décision et d’action au niveau international afin d’assurer leur sécurité, défendre leurs intérêts stratégiques et vitaux, et promouvoir les conditions d’épanouissement de leur civilisation commune.

Elle ne tend donc pas vers la « fusion » des États membres et reste un instrument collectif de souveraineté politique.

Elle privilégie la coopération et non pas l’intégration.

Elle pense l’Europe à différentes échelles, nationale,  continentale, mondiale sur le principe des équilibres géopolitiques.

Pour être plus efficaces, la responsabilité incombe aux Européens d’élaborer leur propre stratégie de puissance dans la multipolarité mondiale.

Dans la perspective d’un réveil stratégique du projet européen, le rapprochement avec la Russie est une option indispensable.

Le projet européen porté par l’Union européenne est encore sur les rails d’un scénario exclusif euro-atlantiste depuis les origines selon la conception de Jean Monnet jusqu’à aujourd’hui.

  • Il tend à privilégier une intégration euro-atlantique en excluant les autres acteurs, si ce n’est de les contraindre à s’occidentaliser.
  • Ce scénario persiste dans les représentations et donc les stratégies étatiques. Il a pourtant atteint sa limite, non seulement pour l’Union européenne en phase de régression géopolitique sous la pression de l’empilement des crises,  mais aussi aux États-Unis avec l’élection de Donald Trump qui s’éloigne de la vision américaine unipolaire pour se repositionner face au monde multipolaire.
Cette vision a été concurrencée dès les origines du projet européen par la vision du général de Gaulle et la promotion de l’Europe européenne, vision alternative qui a toujours fait l’objet de résistances dans les institutions de l’Union européenne à Bruxelles. Face aux mutations géopolitiques mondiales et la crise de l’Union européenne,  L’Europe des nations  et ses principes d’équilibre, de souveraineté, et d’ancrage dans la réalité redevient l’horizon réaliste de l’Europe.     

Pour un projet européen rénové, exploiter les potentialités que lui offre la géographie suggère un positionnement comme facteur d’équilibre à la charnière des espaces géopolitiques euro-atlantique, euro-asiatique, euro-méditerranéen et africain et euro-arctique avec une hiérarchisation des priorités par zone géographique.

Les États-Unis et la Russie sont les clés de la sécurité et de la stabilité pour une alliance européenne afin d’amorcer une stratégie organisée selon ses axes maritimes et continentaux. Cette dernière option ne peut pas être valorisée dans un enfermement stratégique, en particulier vis-à-vis de l’espace eurasien.

Pour briser l’enfermement de l’Union européenne dans l’angle des deux arcs de tensions à ses frontières au sud, (révolutions arabes), à l’est (conflits gelés issus de la désintégration de l’URSS), un rapprochement substantiel avec la Russie serait utile pour engager une gestion partagée des instabilités orientales et l’identification des intérêts communs vis-à-vis de l’arc de crise au Sud.

La priorité est bien de parachever un espace de sécurité de Vancouver à Vladivostok qu’une nouvelle architecture de sécurité entre nations participant à un projet européen réformé et Russie viendrait compléter. Un rapprochement avec la Russie selon un axe continental aboutissant à un rééquilibrage de l’alliance euro-atlantique serait indiqué pour que les Européens puissent s’organiser en fonction de ses propres priorités.

La Russie et les États-membres de Union européenne auraient tout à gagner à négocier «  cartes sur table » à partir de leurs projets respectifs. Les relations UE-Russie ne sont pas simplement une problématique subsidiaire des relations extérieures de l’Union européenne, ou un sous-ensemble de la stratégie d’expansion normative de l’Union européenne, mais un enjeu géopolitique fondamental de l’avenir du projet européen et de l’équilibre interne de pouvoir au sein de l’UE.

Les relations UE-Russie sont entrées dans une crise grave, car il s’agit d’une rivalité sur le modèle de la construction européenne, lui-même en crise.

Pour repenser le projet européen dans ses fondements, le préalable est un rééquilibrage franco-allemand et dialogue franc sur les finalités européennes, et précisément sur  la question du rôle de la frontière, de la maîtrise du territoire et de la notion de souveraineté.

C’est la rivalité franco-allemande qui est à l’origine du projet européen et qui perdure sur le mode du non-dit aujourd’hui. Le binôme franco-allemand devient tout autant le moteur que le frein principal au projet européen. La relation franco-allemande en tension permanente reste ainsi la condition nécessaire de l’existence du projet européen et l’axe de ses équilibres géopolitiques. Une relance franco-allemande, si elle se matérialise en 2018 après les élections françaises et Allemandes, n’aboutira qu’à un endiguement imparfait des crises, et pire, au renvoi des question sensibles à plus tard si elle n’est pas accompagnée d’une réflexion géopolitique sur les équilibres de pouvoir en Europe et dans le monde.

Même si elle est peu médiatisée en raison des affaires,  la question des relations franco-allemandes est centrale dans les propositions des candidats à l’élection présidentielle en France et révèle des approches  différentes.

  • François Fillon, Marine Lepen, Jean-Luc Mélenchon, Nicolas Dupont-Aignan, François Asselineau, sont tous favorables à un rééquilibrage franco-allemand substantiel,
  • tandis que Emmanuel Macron et Benoït Hamon, mis à part le fonctionnement de la zone euro, sont en faveur d’une allégeance plus forte encore de la France à l’Allemagne.
  • Marine Le Pen et François Fillon portent les représentations gaullistes de l’Europe des nations avec un rééquilibrage franco-allemand, la réhabilitation de la frontière, et le refus des quotas migratoires promus par le gouvernement allemand.
  • Marine Le Pen annonce la posture la plus ferme vis à vis de l’Allemagne avec une renégociation des traités de l’Union européenne avant un référendum, un retour des frontières nationales et la sortie du commandement intégré de l’OTAN, sans être toutefois hostile à Donald Trump comme les autre candidats.
  • François Fillon a promis de relancer la couple franco-allemand, ce qui signifie en termes diplomatiques pour les Français de rééquilibrer la relation franco-allemande. Il propose un gouvernement économique de la zone euro, promet des réformes en France compatibles avec les règles européennes, tout en préservant le statu quo institutionnel vis à vis de l’UE et de l’OTAN.
  • Emmanuel Macron a par contre d’abord promis de regagner la confiance de l’Allemagne en réformant la France selon les critères de l’UE, afin d’approfondir l’intégration européenne, et se coule dans les représentations euro-atlantistes en phase avec Berlin.
  • Sur le curseur entre Gaullistes et globalistes, Marine Le Pen a la posture gaulliste la plus affirmée en faisant la promotion d’un monde multipolaire avec la France en puissance d’équilibre, entre États-Unis et Russie.
  • François Fillon est en position intermédiaire,
  • tandis qu’Emmanuel Macron est le plus intégrationniste et euro-globaliste en positionnant la France comme un élément intégré de l’Union européenne dont l’Allemagne constitue le centre.

La classe politique Allemande au pouvoir a déjà clairement exprimé sa préférence pour le candidat Emmanuel Macron qui ne remet rien en cause,  ni la prépondérance allemande, ni l’Union européenne, ni l’OTAN. La Commission européenne, par la voix du Commissaire française Pierre Moscovici a aussi « approuvé »  le programme d’Emmanuel Macron, bafouant le devoir de réserve de l’Union européenne vis à vis des élections nationales.

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Le gouvernement allemand considère la Russie comme un défi, à l’unisson de la stratégie globale de l’Union européenne dans le nouveau livre blanc allemand sur la sécurité publié l’été dernier.

  • Cette nouvelle posture issue d’une idéologie euro-atlantiste exclusive et de la réinvention d’une menace russe risque de s’entrechoquer  sur le long terme aux intérêts de souveraineté et d’équilibre de la France si l’on observe le débat sur les élections présidentielles.
  • L’entente franco-russe est une option classique dans les représentations stratégiques françaises. Elle refait son apparition et elle est portée par la majorité des candidats à l’élection présidentielle, car les autres options ont échoué pour préserver la marge de manœuvre française et un meilleur équilibre européen.
  • Sans surprise, ces candidats soutiennent aussi le modèle d’ Europe des nations (François Fillon, Marine Le pen, Jean-Luc Mélenchon, Nicolas Dupont-Aignan, François Asselineau).
  • Le candidat du statu quo, Emmanuel Macron, s’il était élu président  et s’il maintenait sa posture méfiante vis à vis de la Russie, ne ferait que repousser cette discussion, ou pire, faire rater une opportunité géopolitique à la France.

Dans le meilleur des cas, la position allemande intransigeante au nom de l’interprétation unilatérale du droit international  est aussi susceptible d’évoluer  après les élections allemandes.

Angela Merkel mais surtout Martin Schulz dont le parti SPD est l’hériter de l’Ostpolitik seront peut-être obligés d’infléchir la posture allemande face à l’impasse et la faillite de la tentative d’isolement de la Russie par les sanctions de l’UE.

Un rapprochement germano-russe aurait l’avantage de faciliter un rapprochement franco-russe pour promouvoir la stabilité continentale.

Sans inflexion allemande, l’entente franco-russe reste un moyen de pression avantageux.  

Pour réorienter la relation franco-allemande, et par conséquent les perspectives européennes, c’est aussi un travail de rapprochement entre les représentations géopolitiques des deux nations que réside la sortie de crise européenne, et de porter cette réflexion dans l’espace géopolitique de Lisbonne à Vladivostok.

Afin de privilégier le réalisme à l’utopie, il faut aussi garder à l’esprit que c’est un équilibre précaire qui restera l’horizon de la géopolitique européenne et mondiale.

Dans ce contexte, porter le débat géopolitique auprès des citoyens en Europe est nécessaire pour ne pas le confiner au niveau politique, diplomatique et militaire mais pour servir au contraire d’aiguillon pour repenser le projet européen.  Cela éviterait d’opposer questions géopolitiques et opinion publique. Combler le déficit géopolitique aiderait à combler le déficit démocratique en donnant un  sens  au projet européen.

Pierre-emmanuel Thomann - Président, EUROCONTINENT,
Bruxelles, Belgique
(FR) Docteur en géopolitique de l’Institut français de géopolitique (IFG, Université Paris 8), mes thématiques de recherches et de conseil couvrent les relations franco-allemandes, les affaires européennes, la défense et la sécurité, la géopolitique des flux, les enjeux géopolitiques paneuropéens et mondiaux dont l’Asie centrale. Collaborateur de l’Institut européen des relations internationales (IERI-Bruxelles) et enseignant pour les Masters I et II de l’École européenne de Communication (ECS-Bruxelles), je publie aussi des articles dans les périodiques de géopolitique et de défense, et intervient dans des conférences sur les questions internationales. J’ai occupé le poste de responsable de l’antenne de la région Picardie auprès de l’Union européenne pendant dix années. J’ai aussi participé à la convention européenne sur l’avenir de l’Europe (2002-2003) et j’ai été en charge d’un projet de recherches sur la « Grande Europe » à la cellule de prospective de la Commission européenne en 1995. Ma formation universitaire initiale est double : Maîtrise en Géographie de l’Université Louis Pasteur, Strasbourg, France) et DEA en Politiques et Administration européennes (Collège d’Europe, Bruges, Belgique).

Domaines d’expertise : relations franco-allemandes ; l’Union européenne et le monde : défense et sécurité européenne, géopolitique des flux énergétiques et commerciaux, relations avec la Russie, l’Asie centrale, les États-Unis, les Balkans, l’élargissement, le voisinage européen et la question des frontières
Approche stratégique : la méthode d’analyse géopolitique, les rivalités de pourvoir sur le territoire, la maîtrise du territoire comme facteur de puissance, interactions entre les questions de sécurité, d’économie, énergétiques, identitaires, démographiques et institutionnelles