1694 – 24h dans la toundra aux côtés des éleveurs nomades de Iamalie

2017.03.24 true_people_yamal5

L’anthropologue Alexandra Terekhina Crédit : Alexandra Terekhina and Alexander Volkovitskiy, yamalexpedition.ru

Ici, on extrait l’eau à l’aide d’un pic en fer et c’est le lichen qui décide de votre emploi du temps.

23 mars 2017 Alexandra Eliseïeva

Dans la toundra de Iamalie (Sibérie de l’ouest), il est nécessaire de parcourir au minimum 20 kilomètres avant d’apercevoir quelqu’un d’autre, et lorsque vient l’époque des nuits polaires, le jour ne dure que 4 ou 5 heures. La majeure partie de la vie suit donc son cours dans l’obscurité. Alors sachez que si l’envie vous prend de boire une tasse de thé, il vous faudra aller fendre la glace du lac voisin et ensuite la faire bouillir sur le poêle, pour lequel vous aurez, bien entendu, préalablement coupé du bois.
2017.03.24 Carte-physique-de-la-Russie

Durant un an, les époux Alexandra Terekhina et Alexander Volkovitski, des anthropologues de Saint-Pétersbourg, ont suivi une famille d’éleveurs de rennes à travers la toundra de Iamalie. Ils ont quitté la mégalopole pour la toundra afin de réaliser le rêve d’Alexandra : se lancer dans une longue expédition et s’immerger dans la vie du peuple qu’elle étudie.

Les jeunes chercheurs ont été accueillis dans le tchoum (tente conique en peau de renne, ndlr) de la famille nénètse Serotetto : Konstantin et Albina (33 et 34 ans), leurs six enfants ainsi que les parents de Konstantin. Accompagnés de leur troupeau de 300 rennes, ils mènent une vie de nomades dans une zone allant des régions sud de la Péninsule de Yamal aux rives de la mer de Kara, parcourant ainsi plus de 500 kilomètres par an. Le cycle de la vie d’un éleveur de rennes dépend de l’horloge biologique de ces animaux, c’est pourquoi les Nénètses sont le plus nomade des peuples de Russie.

Préparation à la vie de nomade

2017.03.24 nenets_people_yamal_ice

Crédit: Alexandra Terekhina et Alexander Volkovitski, yamalexpedition.ru

En hiver, la journée d’un nomade débute à 5 heures du matin. C’est la femme qui se lève en premier, elle fait bouillir de l’eau et remplit les thermos de thé. La famille d’éleveurs et le couple de chercheurs se retrouvent ensuite pour en boire une tasse et se rassasier de pain, de beurre, de poisson ou de viande restée du précédent dîner.

À la lueur des lampes de poche et d’une lampe à pétrole, les préparatifs commencent. Albina et Alexandra rangent les vêtements et les affaires de première nécessité dans la youkhouna, un traîneau tiré par les rennes. Pendant ce temps, Konstantin et Alexandre organisent le corral, un arc de cercle composé de 8 à 12 traîneaux où l’on rassemble les rennes.

Une fois les affaires emballées, le tchoum est démonté : on retire le revêtement, désassemble l’armature, et le tout est chargé sur les traîneaux. Une fois le tchoum démonté, la yorkolava peut commencer : les rennes sont rassemblés dans le corral, et les arguichi, les caravanes de traîneaux, se mettent en route. Konstantin marche en tête du troupeau et montre la voie. Alexandre Volkovitski affirme que le rôle de leader dans les familles de nomades revient toujours à l’homme, appelé en nénètse « khasava », ce qui signifie « maître de la toundra ».

Sur le nouveau campement

2017.03.24 life_people_yamal

Albina et son fils Pedava. Crédit: Alexandra Terekhina et Alexander Volkovitski, yamalexpedition.ru

Les Nénètses de la vieille école considèrent qu’il est inapproprié de rester dans le tchoum tant que le soleil inonde la toundra de sa précieuse lumière. Rapporter du bois et de l’eau figurent sur la liste des tâches obligatoires dont il faut s’occuper sur le campement. Dans ce but, Alexandra se munit d’un grand sac et d’une sorte de pic en fer avec un manche en bois, tandis qu’Albina se saisit d’une hache.  Ensemble, elles partent ensuite pour le lac. Là-bas, Alexandra brise la glace en petits morceaux dont elle remplit son sac. Albina, quant à elle, trouve une grande fissure dans la surface gelée du lac et en extrait d’imposants blocs de glace. Leur chargement est ensuite déposé sur de grands traîneaux et transporté jusqu’au tchoum.

En hiver, le bois est la deuxième ressource la plus vitale pour les éleveurs de rennes. Durant cette période, des bûches sont distribuées dans des stations d’approvisionnement locales. Les habitants de la toundra s’y rendent donc avec des scooters des neiges et des traîneaux pour en récupérer.

Afin de faire partir le feu, les familles se trouvant loin de toute station se servent d’un buisson appartenant à la famille des saules. Cette plante ne pousse cependant pas dans les endroits riches en lichen où l’on établit habituellement le camp. Par conséquent, les femmes doivent parcourir 8 à 10 kilomètres pour aller en couper. Sur le campement, on peut généralement apercevoir une sorte de composition florale d’un mètre et demi constituée de bouts de bois de formes diverses, que l’on dispose hors de portée des rennes, ceux-ci adorant y frotter leurs bois.

Il est difficile pour les citadins de s’imaginer passer la journée sans prendre une douche. Mais dans les conditions de la vie nomade et en raison de l’économie perpétuelle de bois et d’eau, avoir la tête propre n’est pas une priorité. L’hiver, s’il y a assez de bois, les Nénètses peuvent chauffer de l’eau sur le poêle et laver leur visage ou leurs sous-vêtements. En vue de leur expédition, les chercheurs de Saint-Pétersbourg avaient apporté avec eux une réserve de lingettes nettoyantes. « Dans la toundra, notre rapport à l’hygiène est complètement différent, et dans de telles conditions, il changerait pour n’importe qui, affirme Alexandra Teriokhina. En hiver, dans la toundra, on ne se lave quasiment jamais entièrement, mais on se débarbouille tout de même tous les jours ».

Éducation nomade et dessins animés sur tablette

2017.03.24 true_people_yamal_traditional_home_chum_laptop

Alexandre dans un tchoum. Crédit: Alexandra Terekhina et Alexander Volkovitski, yamalexpedition.ru

Pour le déjeuner, le pain est préalablement sorti des traîneaux et mis à dégeler près du poêle. Au beau milieu de la toundra, une miche de pain frais est un véritable luxe, et l’invité éclairé en apportera justement en guise de cadeau. Après le repas, Alexandra enseigne aux enfants nénètses l’alphabet russe, le dessin et le modelage. Durant cette expédition, elle n’est pas seulement anthropologue, mais également institutrice de ce jardin d’enfants nomade.

2017.03.24 yamal_nenets_children

Des enfants nénètes regardent des dessins animés. Crédit: Alexandra Terekhina et Alexander Volkovitski, yamalexpedition.ru

Le repos tant espéré arrive enfin une fois le dîner terminé : parents et enfants prennent place pour regarder quelques films. De nos jours, nombreux sont les éleveurs de rennes à être équipés de téléviseurs, d’antennes satellites, d’ordinateurs portables ou de tablettes. Sur le campement, en quelques soirées seulement, les Nénètses et les scientifiques ont visionné tous les épisodes de Star Wars. Les parents de Konstantin ont d’ailleurs discuté avec ardeur des personnages du septième volet, « Le réveil de la force », leur attribuant des sobriquets nénètses : devinez qui ils ont ainsi surnommé Khariko (Créature aux grandes oreilles), Tartsavey (Le laineux), et Paridena nyleka (Le méchant tout noir).

Après le thé du soir, tout le tchoum va se coucher, trouvant refuge sous une couche de yagoushki, un vêtement féminin avec de la fourrure de renne aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur. Si demain le lichen vient à manquer sur le campement, alors il faudra à nouveau se lever à cinq heures et se préparer pour la route. Dans le cas contraire, il est possible d’y passer un mois entier… jusqu’au prochain déménagement.


source/http://fr.rbth.com/tourisme/2017/03/23/24h-dans-la-toundra-aux-cotes-des-eleveurs-nomades-de-iamalie_725383