1623 – Chine : la « dictature parfaite » ?

 

Ouverture à Pékin du 14ème Congrès du Parti communiste chinois le 12 octobre 1992. (Crédit : AFP PHOTO / MIKE FIALA.)
Ouverture à Pékin du 14ème Congrès du Parti communiste chinois le 12 octobre 1992. (Crédit : AFP PHOTO / MIKE FIALA.)

par David Bartel  4 & 5 janvier 2017

À Hong Kong depuis 8 ans, attaché au Centre d’Etudes Français sur la Chine contemporaine (CEFC), David Bartel travaille actuellement sur l’histoire chinoise des idées politiques modernes. Auparavant, il avait passé deux ans à Chengdu, puis deux années à Taipei, avant de s’intéresser aux relations entre histoire, politique et langage. Dans le même temps, il a beaucoup voyagé et découvert la diversité des identités chinoises contemporaines. Il termine une thèse de doctorat sur les Lumières chinoises pour l’EHESS sous la direction de Michel Bonnin. La cooptation des discours postmodernes par la rhétorique nationaliste et l’effacement de la culture au nom du culturel sont au cœur de ses recherches.

Lecture

C’est un ouvrage indispensable pour comprendre la chose politique dans la Chine d’aujourd’hui. Professeur à Oxford et spécialiste de l’analyse des États, Stein Ringen vient de publier The Perfect Dictatorship aux éditions HKU Press. Lecture critique en deux parties, dont voici la première.

– Interlocuteur 1 : « La Chine est une dictature. »
– Interlocuteur 2 : « 500 millions de personnes ont été sorti de la pauvreté. »
… Silence. (Stein Ringen, The Perfect Dictatorship, p. 135)

C’est pour sortir de ce dialogue, répandu et apparemment sans issue, que le petit livre de Stein Ringen est indispensable.

En effet, ce dernier nous propose de comprendre comment un régime construit sur « beaucoup de choses déplaisantes » (p. 135) arrive pourtant à perdurer en imposant à sa population une forme d’accommodement forcé que Xu Ben nomme assez pertinemment un « choix sans choix » et qui est à l’évidence une victoire silencieuse du totalitarisme (p. 143)[1*].
Il est en effet intellectuellement difficile de concevoir qu’un pays connaissant un développement économique sur la voie – dit-on – du capitalisme puisse continuer à être politiquement léniniste (p. 165).
Ce petit livre mérite à nos yeux une attention particulière pour trois raisons.
  1. D’abord, il dénonce à chaque page la vue complaisante que la République populaire de Chine (RPC) soit juste un régime économiquement couronné de succès et efficace dans ce qu’il délivre. Ce n’est pas prendre la RPC au sérieux nous dit l’auteur.
  2. Ensuite, dénué d’attaches sentimentales à son sujet d’études, Ringen est assez peu sensible au scintillement souvent aveuglant de l’« État-civilisation » chinois et de ses 5000 ans d’histoire. L’histoire ne participe que très brièvement de sa démonstration.
  3. Enfin, le livre se rattache à une perspective qui, de l’historien Arif Dirlik au sociologue Sun Liping, en passant par l’économiste hongkongais Hung Ho-fong, prend au sérieux les questions politiques soulevées par l’essor économique réel et la volonté de puissance non moins réelle de ses dirigeants en considérant l’État chinois comme un État mature [2*].

Ils prennent dès lors le Parti au mot et réintroduisent de la complexité en évitant les écueils simplificateurs de l’« altérité chinoise » et/ou de la « culture politique », deux discours en vogue qui – malgré un intérêt certain – semblent pourtant avoir des difficultés à dire avec précision la réalité du présent.

Ce qu’apporte le livre de Stein Ringen, professeur à Oxford et spécialiste de l’analyse des États (Amériques, Angleterre, Scandinavie, Europe et Corée) au débat sur la nature de l’État chinois contemporain est justement d’agréger des perspectives connues mais jusque là disparates dans une construction logique sans concession dans un essai d’interprétation intellectuellement dense qui ne dépasse pas deux cents pages.
Il ne s’agit en rien de contextualiser par l’histoire le régime de la RPC contemporaine ou de chercher les causes de la situation actuelle, mais d’offrir une cartographie experte du régime politique chinois à un instant « T »[3*].

 

Certains lecteurs pourront être choqués par la radicalité de certains propos de cette lumière froide jetée sur la RPC. Mais le titre de l’ouvrage ne dit-il pas déjà beaucoup sur l’aspect provocateur de l’essai ?

En effet, le premier avantage du livre est d’être extrêmement clair sur sa perspective en affirmant d’emblée, dès la première page de la préface :
« [N]ous devons être clairs et directs du point de vue du langage et [dire] que l’analyse de la Chine doit être fondée sur une conscience non dissimulée que nous avons à faire à un État totalitaire » (p. viii).
L’esprit du livre peut être déroutant, tant il contrevient aux habituelles compartimentations de l’étude académique et tant l’expertise développée offre de multiples angles d’approches.
  • Est-ce de la science politique ?
  • De l’économie politique ?
  • De la socio-économie ?
Le projet du livre, nous dit Stein Ringen, est une tentative d’analyse de l’État chinois faite du dehors du sérail des études chinoises. Ringen croit que la distance de l’observation détachée est un avantage, en rappelant l’aveuglement des années Mao et en désignant certaines publications plus récentes, naïves ou serviles jusqu’à l’embarras (p. 39).

La distance critique de l’observation académique est pour lui perturbée, dans le cas de la Chine, par deux mécanismes.

D’abord, une certaine fascination tend à voir de l’intérêt, de l’impressionnant, et parfois du bien, dans un État enraciné dans une histoire plurimillénaire.
Ensuite, tous ceux qui entrent dans le « jeu chinois » savent qu’il y a des règles et que le mécontentement officiel peut se traduire par quelques déconvenues : refus de visa, interruption de coopération… Le phénomène de l’autocensure, plus ou moins consciente, est réel (p. 40-41).
Ringen se défend de toute ambition chinoise future et se définit comme un analyste social et un individualiste méthodologique pour qui ce qu’est un État réside uniquement dans la manière dont celui-ci se manifeste jusqu’aux plus bas échelons de sa population (p. 41). Et ce lien entre science politique pure (analyse du système) et sociopolitique (relation à la population) se perçoit, selon l’auteur, dans la balance entre ce que l’État prend (take), et ce qu’il distribue (deliver)[4*].

 

Le livre peut donc être perçu comme l’analyse du résultat d’une simple opération mathématique : que reste-t-il quand on additionne ce que l’État prend et ce qu’il délivre.

Cette froideur algébrique empêche le livre de tomber dans le simple dénigrement (China bashing) existant dans certaines analyses. Ringen n’a en effet pas de rancœur, ni de compte à rendre envers son sujet ; ce n’est pas un dissident, ce qui sans doute rend certaines de ses conclusions d’autant plus glaçantes.

Le président chinois Xi Jinping lors de son arrivée devant le Congrès péruvien lors d'une cérémonie en marge du sommet de l'APEC le 21 novembre 2016. (Crédit : AFP PHOTO / CRIS BOURONCLE).
Le président chinois Xi Jinping lors de son arrivée devant le Congrès péruvien lors d’une cérémonie en marge du sommet de l’APEC le 21 novembre 2016. (Crédit : AFP PHOTO / CRIS BOURONCLE).

Lecture

Depuis les analyses classiques de Hanah Arendth ou Raymond Aron, et plus récemment de Juan Linz, il est de notoriété publique que les Parti-États sont des dictatures[5*]. Pourtant, dans le cas de la République populaire de Chine (RPC), si le terme « autoritaire » est trop accommodant, les termes « dictature » et « totalitarisme » sont problématiques et semblent trop primitifs et simplificateurs pour définir la nature actuelle du régime. Ils doivent être révisés à la lumière de la réalité contemporaine (p. 2).

La « contrôlocratie »

La RPC est une dictature sophistiquée dans laquelle les citoyens bénéficient de nombreuses libertés, jusqu’à un certain point cependant. Arrivé à ce point, le Parti intervient avec toute la force qui lui semble nécessaire, comme il l’a montré en 1989 contre le mouvement démocratique, en 1999 contre la secte Falungong, et plus récemment contre différents éléments de la société civile.

Le Parti est là, tout le monde le sait, et, s’il ne dit pas à chacun ce qu’il doit faire, il contrôle en détail ce qu’il ne doit pas faire, lire ou entendre. Apparemment, ce système subtil de contrôle indirect est plus rentable sur le long terme que l’usage brutal de la force (p. 137). Pourtant, nous rappelle Ringen, la menace de punition, de harcèlement, de détention, de perte d’un emploi ou d’un logement, les intimidations sur la famille ou les proches, la violence et ultimement la mort, restent constamment présentes (p. 137).
Il est parfaitement possible de vivre sa vie en RPC aujourd’hui à partir du moment où la règle – dont les limites sont laissées volontairement floues – est comprise, intégrée et acceptée.
Les pages consacrées à la loi sont d’ailleurs assez édifiantes et rappelle un fait généralement oublié : en RPC, la théorie légale dominante est que la loi est au service du socialisme, c’est-à-dire au service du Parti qui fait la règle – qu’il appelle des « lois » – et qui s’autorise à passer outre les décisions judiciaires qu’il juge « erronées ». Dit autrement, la loi n’existe que du moment qu’elle ne dérange pas celui qui l’a écrite ! Ce qu’est exactement une loi n’est jamais claire (p. 79) et les discussions sur l’ambivalence du concept fazhi – « État de droit » ou « règne par la loi » – n’ont pas fini d’alimenter les débats entre experts juridiques[6*].

On le sait, l’absence d’État de droit en Chine est un obstacle majeur au développement de la démocratie[7*]. Quoi qu’il en soit, le rapport des Chinois à la loi, et au système judiciaire en général, ne se sort pas d’une schizophrénie connue et liée à l’essence même du système – comme le rappelle Stéphanie Balme, dans « Communisme et schizophrénie – L’individu face au droit dans la société chinoise post-révolutionnaire » (Raisons politiques, n° 3, 2001).

Or, cette essence est totalitaire. Elle infuse si profondément le quotidien qu’elle réduit à néant l’espace du politique. On le sait, « dans un monde non politique, il n’y a […] aucune place pour les voix discordantes ou les comportements déviants. Il n’y a pas de position possible entre l’adhésion au système et l’exclusion. »[8*]

En RPC, ce qui reste de la vie politique est forcé à la clandestinité, au privé, au secret, à l’isolement (p. 139). L’étude très détaillée des mécanismes de taxation des individus et des entreprises, des services sociaux, du secteur public, de l’assurance et de l’assistance sociale offre une cartographie raisonnée des aptitudes du régime, qui, s’il possède les capacités nécessaires pour servir la détermination de l’État reste plus « effectif » (effective) qu’ »efficace » (efficient) (p. 115).

Après une analyse minutieuse de l’État, de l’économie et de la matrice du pouvoir (Parti, armée, pouvoirs judiciaire, exécutif et législatif, police, administration), l’auteur arrive à la conclusion un peu ironique que si les dirigeants chinois ont bien inventé un type de régime politique, ils ont en fait réinventé la dictature. Ringen donne un nom à cette nouveauté : la « contrôlocratie » (p. 138).

Pour parvenir à cette conclusion, il pose les jalons méthodologiques de manière originale en prenant comme fil de son argumentation les dirigeants chinois, ce qu’ils disent, ce qu’ils font, ce qu’ils produisent et enfin qui ils sont.
Le seul passage par l’histoire présent dans le livre nous rappelle les « trois fantômes » qui hantent les dirigeants :
  1. le siècle d’humiliation (1842-1949),
  2. les excès du maoïsme,
  3. la chute de l’URSS (p. 2-3).

De cette triple détermination nait l’absolue priorité du Parti-État à assurer sa propre continuation. Dès lors, l’État réformé après 1978 fonctionne sur un agenda double.

  • D’un côté, il faut assurer la croissance de l’économie pour récompenser de manière tangible la population ;
  • de l’autre, il se doit pour sa propre survie de reconstruire la « machinerie » du contrôle social (p. 6) autour de deux priorités : la perpétuation du régime et la défense de l’intégrité territoriale.

Dans cette perspective, la « réforme » n’est pas une reproduction des mécanismes modernisateurs occidentaux, mais une consolidation et une perfection du régime (p. 166).

Quel « modèle » chinois ?

N’utilisant avec habileté que les chiffres officiels (dont il souligne la pesante incertitude), Ringen transforme rapidement une analyse du système politique chinois et de ses incidences sociales en une interprétation critique du « modèle », en rappelant d’autres exemples de modernisation où le développement social et politique ont accompagné l’économique, où le qualitatif a accompagné le quantitatif.
À Taïwan et en Corée du Sud, les gouvernements ont obtenu l’adhésion de leur population en accompagnant la croissance économique. Ils se sont offert une légitimité à l’aide d’investissements dans l’éducation et la protection sociale (p. 35).
N’est-ce pas là le but primordial de toute entreprise de modernisation ?
Ringen questionne ainsi les motifs et les buts d’un projet de réforme qui, en RPC, semblent aujourd’hui n’être réduit qu’à une quête éperdue de croissance économique dévouée à la seule volonté de puissance nationale.
Pourtant, dans cette recherche de la « grandeur » (greatness), la RPC n’arrive qu’à impressionner par sa « grosseur » (bigness) (p. 35).
Une « course à la croissance » (GDP-growthism) qui confirme l’idée que si les dirigeants savent bien ce qu’est la croissance, ils ne savent plus à quoi elle sert (p. 48).
Or, nous prévient Ringen, la puissance sans objectif est une « constellation menaçante » (p. 49). Le jour où l’économie ne se développera plus à un niveau politiquement adéquat, il n’y aura alors plus assez pour satisfaire les multiples attentes que le régime a lui-même crée.

L’obtention de la légitimité par la croissance a en tout cas un prix :

  • une pollution massive,
  • une corruption généralisée
  • une croissance continue des inégalités.

A ce titre, le chapitre sur la réalité de la pauvreté est éloquent. Et la mise en perspective des outils statistiques permet à l’auteur d’affirmer que, si beaucoup ont été sortis de la pauvreté, beaucoup, beaucoup d’autres ont été laissés dans la misère (p. 120).

Ceux qui sortent de la pauvreté selon les données officielles n’ont en réalité sans doute pas beaucoup bougé et la Chine reste un pays où la pauvreté est « massive et oppressive » (p. 148).

Ce qu’ajoute pertinemment Ringen, c’est que pour la pauvreté comme pour la croissance – qu’il juge largement surestimée – le régime s’accorde plus de crédit qu’il n’en mérite. La réduction effective de la pauvreté est davantage le fait de l’économie, que l’État ne fait qu’accompagner, que d’une politique de redistribution sociale réelle et planifiée (p. 148).

L’auteur démontre qu’en termes de capacités administratives, la RPC est un pays développé, mais qu’en termes de redistribution, il reste sous-développé.

Le discours défendant le statu quo chinois au prétexte du sous-développement est désormais caduc et stratégique. Dans ce qu’il prend, l’État chinois est même hautement développé. Dans ce qu’il donne, il est sous-développé (p. 164).

Pour l’auteur, l’État chinois « fait moins pour le peuple qu’il est capable de le faire et qu’il pourrait se permettre de faire parce qu’il a d’autres objectifs et priorités que de travailler pour le bien des gens ordinaires » (p. 166).

Le livre de Ringen est ainsi une minutieuse démonstration de l’absurdité du « mythe libéral » qui dès le milieu des années 1970 liait la nécessité du développement chinois à l’inévitabilité de la libéralisation politique du pays.
  • La classe moyenne devait demander plus de liberté, elle est devenue un pilier du régime.
  • Internet devait devenir une force de libéralisation sociale, il est devenu un nouvel instrument de contrôle aux mains des autorités[9*].
  • Un mythe qui, dit-il, n’aurait pas dû survivre au drame de 1989 [Le 4 juin 1989, à Pékin, l’armée chinoise massacre avec des chars et des armes lourdes les milliers d’étudiants rassemblés sur la place Tien An Men] et à la redéfinition conséquente de la réalité par le Parti**.
  • Il est important de souligner l’importance que l’auteur met dans la (non) mémoire du 4 juin 1989 tant par le pouvoir chinois que par une certaine littérature qui réduit le drame à un simple « incident » (note 6 p. 4). Pour lui, ce qui est mort cette nuit-là, c’est l’espoir soulevé par le Parti à la fin de l’épisode révolutionnaire et qui fut le marqueur important des années 1980. La seule réalité disponible devenait dès lors celle de l’accommodation (p. 4).
Les chapitres sur la corruption et sur la capacité de contrôle de l’État sont édifiants et offrent une vision assez triste du paysage le plus contemporain.
Ringen divise en trois niveaux le phénomène de la corruption.
  1. Le plus bas, le plus quotidien est diffus et partout présent : services, permissions, timbres, accords, certificats, commerce, permis, école, hôpital… La liste est infinie et participe grandement du ressentiment populaire.
  2. Le second niveau, au sein de la bureaucratie, correspond à l’achat et à la vente de postes ou de promotions aux plus offrants.
  3. Enfin, au niveau le plus haut de l’État, ce n’est plus de la corruption, nous dit Ringen, c’est du crime organisé (p. 24-25). Si l’analyse n’est pas neuve, il est remarquable que l’auteur s’inscrive dans les pas de tous ceux qui cherchent à montrer l’incroyable niveau de corruption dans les plus hautes sphères de l’État [10*].
En conséquence, pour lui, la campagne que mène l’actuel gouvernement contre la corruption, dont les objectifs réels restent souvent obscurs, est animée d’un double agenda. D’un côté, il faut purger l’opposition au sein du Parti, et de l’autre éradiquer la compétition d’une oligarchie parasitaire pour rétablir fermement la direction du Parti sur la politique, l’économie et ultimement la société (p. 28).
Ringen prolonge même l’analyse sur ce thème en signalant l’inversion radicale des priorités qui gangrène de manière systémique l’ensemble de l’appareil bureaucratique. Les fonctionnaires ne sont pas au service du public. Ils ne répondent qu’à leurs supérieurs. Ils sont tenus d’entretenir les échelons supérieurs de leur hiérarchie à qui ils doivent leur position et qui est en charge de leur promotion, dans un jeu permanent d’obligation et de réciprocité qui inverse l’idée même d’un service public pour en faire un appareil au service du Parti. Là encore, il évacue l’argument historiciste qui voit dans le phénomène de la corruption une continuation de l’habitude « culturel » d’offre et de distribution de « cadeaux » pouvant facilement glisser vers de l’extorsion pure et simple [11*]
En terme de contrôle, l’auteur insiste sur la cooptation de toute organisation de la société civile. Le Parti, historiquement conscient, sait qu’il vient lui-même de l’organisation aboutie de la contestation de divers groupes sociaux. Cette récupération de mouvements potentiellement critiques participe de l’admirable « stabilité dynamique » du régime qui craint par-dessus tout, plus que les individus ou les petits groupes, l’activisme social capable de s’organiser et de créer des réseaux (p. 140)[12*].
Ce n’est pas tant l’organisation pour ou contre tel ou tel objectif qui pose problème, c’est le fait même de s’organiser (p. 141). « Dans un système totalitaire, nous rappelait Michel Bonnin il y a déjà quelques années, chaque tentative de créer des liens horizontaux est par définition mauvaise, car elle perturbe le fonctionnement vertical de l’organisation. »[13*]

L’espace que l’État laisse au peuple, et qui offre une certaine impression de « normalité » à la vie quotidienne, n’est composé que de « zones d’indifférence » concédées par l’État, souvent pour pallier au mieux son désengagement progressif de la sphère sociale.

Un retrait de l’État qui n’est jamais un retrait du Parti-État (p. 137). Le rapport de domination entre le pouvoir et la société n’a pas fondamentalement changé, même s’il s’est assoupli, et l’ambition totalitaire ne semble toujours pas être remise en question [13*]. C’est sans doute là que la « contrôlocratie » est la plus parfaite des dictatures. Elle ne dépend pas de l’omniprésence de la terreur. Le régime peut même se permettre de n’utiliser la force brute qu’avec une certaine parcimonie. Pourtant, la menace de la terreur reste omniprésente (p. 141). Mais le contrôle ne suffit pas : le Parti demeure la plus haute autorité en ce qui concerne l’histoire et la vérité et est donc à même d’imposer un grand récit puissant du destin de la nation. La stratégie du régime s’appuie aussi de manière complémentaire sur la distribution de récompense et sur une forme de « conformisme volontaire » (willing compliance) qu’il impose (p. 136).

Stratégies de composition

. En effet, les Chinois, comme toute humanité confrontée à un État fort, pesant, intrusif et omniprésent, n’ont d’autre choix que de composer. Les stratégies pour répondre et s’adapter sont multiples : « Courage, ingénuité, entraide, protection, opposition et protestation, organisation, subversion, dissimulation, survie […] aussi bien qu’acceptation, obéissance, collaboration dans l’oppression, opportunisme et lâcheté. » Et Ringen d’ajouter : « Une riche tapisserie de la condition humaine, pour le pire et le meilleur » (p. 40). On voit ici comment l’alibi culturel comme l’excuse historiciste qui essentialisent une supposée spécificité chinoise sont encore balayées avec, on peut le dire, une certaine élégance. Il existe néanmoins un milieu alternatif (underground) que Ringen qualifie d’« héroïque et pas insignifiant » (p. 99).

Pour autant, l’auteur reconnaît que le régime délivre bien une forme de stabilité qui est réelle, même si elle est plus fondée sur le contrôle que sur la légitimité du Parti à gouverner. L’auteur interroge cependant la réalité de cette primauté de la stabilité. L’ouverture politique, dit-il, aurait pu libérer davantage d’énergie et de créativité. Elle aurait pu être ingérable, mais la revendication de son potentiel échec pour justifier le présent « n’est pas crédible » (p. 147).
Ce qui est vrai, c’est que chaque tentative d’ouverture (1956, 1979, 1989, l’auteur cite encore Hong Kong en 2014) se sont traduites par des revendications pour plus de démocratie. Le Parti sait qu’il n’a pas réellement l’adhésion de la société. S’il a bien permis aux Chinois de rejoindre le monde du consumérisme moderne, il l’empêche encore d’atteindre l’autonomie moderne. La société chinoise contemporaine est devenue une des plus inégales du monde, et les quelques rapports sur la qualité de la vie et le bonheur de la population achèvent de décrire la réalité un peu triste de la Chine aujourd’hui (p. 149-150).
Ringen met ainsi le doigt sur ce « paradoxe du progrès » : il n’existe pas de corrélation entre croissance économique et amélioration de la qualité de la vie [14*].

Pour conclure ce survol forcément incomplet de ce livre éclairant, Ringen s’arrête sur le « rêve de Chine » (Zhongguo meng) de l’actuelle direction pékinoise [15*]. Il reprend un article de presse officiel du 5 avril 2013 qui lie sans équivoque possible la grandeur nationale au bonheur individuel de chaque Chinois**. Au-delà d’une célébration nationaliste devenue habituelle, la rhétorique du « rêve » des dirigeants chinois semble bien avoir comme objectif unique de subsumer l’autonomie individuelle à la puissance nationale dans une réactivation de l’idée terrible du « peuple-Un » développée par Claude Lefort qui définissait justement le fait totalitaire comme la consubstantialité de l’État et de la société.

Caractéristique essentielle des totalitarismes, ce fantasme de l’unité du peuple et de son dirigeant (fut-il un homme ou un groupe), d’une société homogène, pure et unique, se fonde sur la dénégation de la division entre État et société, et sur les divisions internes à la société. Dans la définition qu’en donne Lefort, le Parti est l’agent privilégié de cette homogénéisation qui veut faire croire en une société qui s’ordonnerait organiquement, du dedans d’elle-même [16*]. Essentiellement, nous rappelle Ringen, l’idée d’unité entre la nation et la personne est une idée fasciste, c’est même l’idée fasciste, insiste-t-il (italique dans l’original, p. 176).

 

Le livre n’est pas dédicacé à la Chine, il est dédicacé au peuple chinois, à sa liberté, à son bonheur et à sa prospérité.

Notes* & liens []

  1. *Xu Ben, « Postmodern-Postcolonial Criticism and Pro-Democracy Enlightenment », Modern China, vol. 27, n°1, janvier 2001, p. 122.
  2. *Arif Dirlik propose une analyse de la société chinoise très proche de celle de Ringen en ce qui concerne le nombre de gens qui partagent leurs intérêts directement avec le Parti. L’interview où il développe cette idée – « Chinese Communist Party – World’s Biggest Corporation » pour le Macau Business Daily (25 juin 2013) – a disparu du web. Sun Liping, dans la même tonalité grave que Ringen développe la triste idée d’une possible « décadence sociale » ; un constat que prolonge Hung Ho-fung qui parle même dans article publié dans un journal hongkongais le 29 mars 2015, d’une possible « nordcoréeanisation » (beichaohua) de la République populaire.
  3. *Pour une vision plus historique du régime, Arif Dirlik, « Socialism in China – A Historical Perspective », in Kam Louie (éd.), Cambridge Companion to Modern Chinese Culture, Cambridge Mass., Cambridge University Press, p. 155-170.
  4. *Il faut insister sur l’importance que l’auteur donne au terme « deliver » qui revient à de nombreuses reprises et à la polysémie de sa traduction française : remettre, livrer, délivrer, mais aussi accoucher, rendre, assurer, tenir parole (cf. Larousse.fr).
  5. *Hannah Arendt, Les Origines du totalitarisme – suivi de Eichman à Jérusalem, trad. Jean-Loup Bourget et al., Paris, Gallimard, 2002. La première édition date de 1951 ; Raymond Aron, Démocratie et totalitarisme, Paris, Gallimard, 1965 ; Juan Linz, Totalitarian and Authoritarian Regimes, Boulder, Lynne Rienner Publishers, 2000.
  6. *On trouve par exemple une éclairante mise au point chez Shan Gao,Fazhi : « Rule bu Law » or « Rule of Law » ? A Common but Serious Mistake Among Many Writers.
  7. *Alan T. Wood, Asian Democracy in World History, Londres et New York, Routledge, 2004, p. 15.
  8. *Pierre Rosanvallon, La Société des égaux, Paris, Seuil, Points Essais, 2011, p. 170.
  9. *Dans cette veine, le projet de « Social Credit System » qui à terme voudrait « évaluer » le comportement des citoyens et des entreprises est assez effrayant, voir Sara Hsu, « China’s New Social Credit System », The Diplomat, 10 mai 2015. **Voir David Bartel, « 25 ans après Tiananmen, la Chine reste hantée par le 4 juin« , L’OBS/Rue 89, 12 juin 2014.
  10. *Voir sur le sujet l’enquête à peine croyable de l’International Consortium of Investigative Journalist (ICIJ) en janvier 2014.
  11. *Et dont on trouve une éloquente description dans « Entre présent et passé », l’introduction de Pierre-Etienne Will au livre de Philip A. Kuhn, Les Origines de l’État chinois (EHESS, 1999), p. 37.
  12. .*Sur la cooptation du Mouvement de défense du droit et des « ONG » chinoises, voir Chloé Froissart, « Les « ONG » de défense des droits des travailleurs migrants – Des organisations proto-syndicales qui contribuent à la stabilité dynamique du régime », in Perspectives Chinoises, 2011/2. **Michel Bonnin, « Comment définir le régime politique chinois aujourd’hui », in Yves Michaux (dir.), La Chine aujourd’hui, Paris, Odile Jacob, 2003, p. 234
  13. *Michel Bonnin, « Comment définir le régime politique chinois aujourd’hui », in Yves Michaux (dir.), La Chine aujourd’hui, Paris, Odile Jacob, 2003, p. 229, 231 et 232.
  14. *Carol Graham, Zhou Shaojie et Zhang Junyi, « Happiness and Health in China : The Paradox of Progress », Brooking Institution, 10 juin 2015
  15. *Traduire Zhongguo meng par « rêve de Chine » plutôt que par « rêve chinois » fait sens si on accepte l’idée que le rêve des dirigeants n’est peut-être pas celui de tous les Chinois. Une subtilité qui s’entend bien en anglais, quand on passe du « China Dream » au « Chinese Dream ». **On trouve une traduction en anglais de ce long article sur le site du China Digital Time.
  16. *Claude Lefort, Le Temps présent. Écrits 1945-2005, Paris, Belin, 2007, p. 268.

source 1&2 : https://asialyst.com/fr/2017/01/04/chine-dictature-parfaite-1/

& https://asialyst.com/fr/2017/01/05/chine-dictature-parfaite-2/