1574 – Plaidoyer pour une politique respectant l’éthique

1 – Plaidoyer pour une politique respectant l’éthique du 06/02/2017

2 – L’action autodéterminée, fondement du droit et de la paix du 09/01/2017

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1 – Plaidoyer pour une politique respectant l’éthique du 06/02/2017

Remarques concernant les événements actuels

par Karl Müller

Les résultats électoraux des quatre dernières années dans la plupart des pays d’Europe, les quelques votations populaires nationales au sein des membres de l’UE, mais aussi les élections aux États-Unis, ont montré qu’une grande partie des populations du monde «occidental» cherche des alternatives aux dirigeants politiques et à leurs décisions.

Il est même devenu possible, dans notre monde actuel, d’obtenir des majorités pour des sujets politiques et des personnes, sans qu’elles ne disposent d’aucun soutien mais soient au contraire violemment combattues par les tenants des positions dominantes en politique, en économie et dans la société.

D’une part, tout un chacun étant à la recherche d’une voie permettant un changement fondamental au niveau de la société, de l’économie et de la politique peut s’en réjouir. Il y a, en effet, de nombreuses raisons d’analyser de manière critique l’état de notre société, de notre ordre économique et de notre vie politique et de vouloir apporter des changements.

Le changement à lui seul ne garanti pas d’amélioration

Par ailleurs, le changement ne garanti pas automatiquement une amélioration. L’Histoire est malheureusement pleine de soi-disant changements qui ne tinrent pas leurs promesses.

Il suffit de se rappeler les changements radicaux des 250 dernières années, menés au nom d’idéaux sublimes, mais laissant l’éthique de côté sous les coups de la lutte pour le pouvoir. Et c’est précisément quand la raison et l’humanisme n’ont plus la cote qu’il faut être particulièrement vigilant.

Actuellement, il s’agit de se faire entendre: les voix portant la raison et l’humanisme – si nombreuses dans chaque pays – ne doivent pas laisser les choses suivre leur cours, de se contenter de lamentations silencieuses et d’abandonner le champs des affrontements publics à d’autres.

Il est vrai que les débats publics sont rudes et que les spécialistes de la polarisation et les partisans du soft totalitarisme  mènent le bal, il ne reste plus que les combats pour le pouvoir et les manipulations pour endoctriner les populations à souhaiter un nouveau «Führer».

A propos des Allemands

J’ai trouvé récemment un petit livre, dont la version originale en anglais remonte à l’année 1944. 70 ans plus tard, en 2014, il fut publié en allemand: «Lignes directrices pour les soldats anglais en Allemagne 1944». On y trouve des considérations sur les Allemands:

«Il va de soi que les Allemands ont beaucoup de qualités. Ils sont très appliqués et vont au fond des choses. Ils sont obéissants et ils aiment particulièrement la propreté et l’ordre. Ils apprécient surtout l’éducation formelle et sont fiers de leur ‹culture› attribuant une grande place à la musique, aux arts et à la littérature. Mais depuis des siècles, ils ont pris l’habitude de se soumettre à des chefs autoritaires – non pas parce qu’ils trouvent que leurs chefs sont sages et justes, mais parce que leur obéissance a été obtenue par la force.»

C’est un jugement remarquable, formulé en l’an 1944 et de surcroît par l’ennemi de guerre.

  • N’était-ce que de la propagande de guerre?
  • La préparation d’une «rééducation» planifiée?
  • Ou plutôt un bout de diagnostic réaliste?
  • Et qu’en fit-on?
  • S’est-on contenté de remplacer les anciennes «autorités» par des nouvelles – sous le couvert d’un mouvement «anti-autoritaire»?
  • Et où en sont les Allemands en l’an 2017?
Le fait, en réalité, est que nombre d’Allemands ont quelque peine à savoir trouver une orientation autonome en eux-mêmes. C’est fortement lié à l’histoire allemande et à la façon dont les vainqueurs de deux guerres mondiales, voire certains Allemands eux-mêmes, ont traité leur histoire et le peuple allemand.

On n’a toujours pas d’histoire honnête, sérieuse et complète de l’Allemagne et des Allemands. Il y avait trop de préjugés politiques – alors que l’historiographie d’en face était entachée d’un esprit d’opposition et de révisionnisme.

Dans l’Allemagne actuelle, il n’y a plus de débat public sur les tentatives de présenter l’histoire allemande avec amour du pays et de ses habitants, en mettant en avant leurs qualités – mais aussi, avec sincérité, leurs défaillances. Et pourtant, il semble indispensable de remettre le nez dans les livres, en ces temps agités, et de les lire.

Klaus Hornung: «Liberté ou despotisme»

Klaus Hornung professeur émérite ès sciences politiques de l’Université de Stuttgart fêtera cette année ses quatre-vingt-dix ans. Il est un savant protestant aux fondements conservateurs-libéraux. Il continue toujours à s’exprimer. Son dernier livre paru en 2015 intitulé: «Liberté ou despotisme. Expériences faites au XXe siècle» et regroupe les écrits de l’auteur parus au cours de trois décennies.

Dans l’introduction, on peut lire que Klaus Hornung se considère comme «partisan d’une politique concrète fondée sur l’éthique et honnêteté». Il ne paraît pas opportun de s’attarder ici sur le contenu du livre. Tout au plus peut-on inciter à le lire, car Klaus Hornung montre dans ses réflexions sur divers domaines politiques (totalitarismes du XXe siècle, politique allemande de sécurité et formation politique) ce que représente pour lui la pensée conservatrice, libérale et honnête et combien cette façon de penser est à nouveau précieuse de nos jours.

Il est bon de rappeler l’article paru pour la première fois en 2007 et intitulé «Démocratie libérale et menace totalitaire – le conflit de notre époque», qui malgré ses dix ans d’âge a gardé toute son actualité (cf. l’encadré).
L’introduction du livre présente parfaitement le profond désir de Klaus Hornung de «redonner du profil et de la conviction à la culture de la liberté politique et philosophique face aux anciens et aux nouveaux despotismes».

Bernard Sutor: «Ethique politique»
Un peu plus jeune que Klaus Hornung, Bernard Sutor est né en 1930, il est lui aussi professeur émérite ès sciences politiques de l’Université d’Eichstätt.

En 1991, il a publié le livre intitulé «Ethique politique. Présentation complète reposant sur les sciences sociales chrétiennes». Sur la couverture de l’ouvrage, on peut lire:

«Ce livre fait le lien entre la doctrine sociale catholique, son développement scientifique en tant que sciences sociales chrétiennes et les questions de la politique actuelle. Il développe une éthique politique en partant de cette doctrine et la transpose dans les trois grands domaines de la politique: la politique intérieure, la politique économique et sociale, la politique internationale. Il donne ainsi une orientation éthique fondamentale à la formation politique.»

Bernhard Sutor termine son texte de la manière suivante:

«Quiconque veut faire ses preuves en politique en tant que chrétien doit être prêt à s’immiscer dans les disputes quotidiennes entre les groupes et les pouvoirs; il doit être prêt de s’engager en faveur de ce qu’il estime être mieux et plus juste. Il doit le faire avec intelligence et patience sans pour autant prétendre détenir la plus haute vérité politique. […] Les chrétiens ne doivent pas être des fondamentalistes de la religion en politique; il est préférable qu’ils restent raisonnables afin d’assurer au niveau institutionnel la paix et la liberté pour offrir davantage de justice sociale. C’est l’amour qui exige du chrétien d’aspirer à l’aide de la politique à un tel succès.»

Dignité humaine, indépendance et démocratie directe

Les positions de Bernard Sutor et de Klaus Hornung manquent dans le débat public actuel, alors même que de telles voix seraient très précieuses.

Pour promouvoir leurs objectifs, les protagonistes de positions politiques douteuses tentent actuellement d’instrumentaliser même le Pape – probablement pour démanteler toute éthique. Il faut donc d’autant plus des voix s’impliquant ouvertement en faveur de l’éthique en politique.

L’éthique en politique signifie aussi de respecter et de protéger la dignité de l’Homme.

C’est ce qui est mentionné dans l’article 1 de la Loi fondamentale allemande comme obligation de tout pouvoir étatique … il faut cependant impérativement discuter et concrétiser davantage les conséquences engendrées. Celles-ci sont le respect des droits humains, de l’État de droit et de la démocratie.

La démocratie c’est l’indépendance et la souveraineté – la souveraineté du peuple et la démocratie directe. Hans Köchler a explicité cela dans ce journal [article suivant ], dans la première édition de la nouvelle année . Y réfléchir et agir avec plus de conséquences dans cette direction feraient du bien tant aux pays européens qu’à leurs populations et faciliteraient la solution de bien des problèmes.


deux livres•

«L’alliance entre Jacobins et Chicago-boys»

«De manière presque inaperçue de la plupart des citoyens et trop peu prise en compte par les sciences spécifiques, une transformation de la politique constitutionnelle a lieu depuis la fin du siècle passé dans les États européens dont on ignore encore l’impact historique: le changement de la démocratie libérale et absolument anti-totalitaire de la fin de la Seconde Guerre mondiale aux formes nouvelles d’un ordre politique dirigé où les principes fondamentaux de la souveraineté populaire, la séparation des pouvoirs et la garantie des libertés fondamentales du citoyen perdent leur valeur ou sont transformés en une autre réalité constitutionnelle.
Ceci se déroule dans le cadre d’un processus formellement démocratique avec des élections libres, des parlements et des gouvernements élus.
Toujours est-il qu’on réalise que dans les coulisses il y a depuis longtemps des nouvelles alliances de pouvoir, des puissances économiques, médiatiques et idéologiques globales qui possèdent non seulement les moyens de production mais dominent aussi les idées, les opinions et les débats publics.
Se référant à la notion du «complexe militaro-industriel» d’il y a cinquante ans, on pourrait parler de nos jours d’un complexe de pouvoir «politico-économique-idéologique-médiatique» se servant principalement de la pratique du politiquement correct pour tenir sous contrôle les sociétés industrielles et de  consommation modernes. Des sanctions de convictions particulières, par exemple pour «racisme», «xénophobie» ou «révisionnisme historique» rappellent le retour à un nouveau Moyen-Age afin de conditionner le comportement et l’opinion des masses. Le conservateur américain Paul Gottfried parle très justement «d’un État thérapeutique» postmoderne représentant une manière particulière de faire revivre les dictatures totalitaires du XXe siècle sous de nouvelles formes manipulatrices de pouvoir.

Cela dit, on observe les principes fondamentaux suivants:
–    L’Etat se voit réduit à une agence d’intérêts économiques et idéologiques d’ordre mondial où s’allient bizarrement les Jacobins et Chicago-boys […];
–    L’intention d’anéantir les frontières culturelles et politiques au sein d’un marché global infini et d’un «progrès» inexorable et sans alternative, représentant une sorte de nouvelle Providence;
–    lié à cela un nivellement et renversement systématique des acquis historiques, la destruction des cultures, des religions et des ethnies en une culture unifiée universelle de mode américano-occidentale […].

Hornung, Klaus: La démocratie libérale et les dangers totalitaires – le conflit de notre époque. in: Liberté et despotisme. Les expériences faites au XXe siècle, 2015, p. 95s.


La promotion de la paix

«La culture de la paix est une tâche qui va bien au-delà des possibilités de la politique. Elle prend en compte les relations, les diverses forces sociales au sein et entre les Etats ainsi que les comportements individuels dans les petits groupes. Une société qui est en disharmonie, qui ne peut gérer et régler ces conflits internes, ne peut pas non plus produire des institutions et des représentants politiques transmettant des messages de paix.
Sachant cela, il s’ouvre un vaste champ de possibilités et de tâches individuelles et sociales pour contribuer à la promotion de la paix.
Il y a des possibilités dans la famille et à l’école, dans les communautés et réunions religieuses, dans les clubs et les entreprises. Il existe aussi des possibilités par le biais de grands groupes, leurs associations et institutions, à leurs tour pour faire entendre la voix de la paix par delà les frontières de l’État, afin de promouvoir la communication, la coopération et la compréhension entre les peuples et les cultures.
[…] La paix n’est pas un sujet nouveau de la coopération sociale, pour lequel il faudrait concevoir de nouveaux spécialistes avec une nouvelle répartition des tâches dans des domaines spéciaux.
La paix est plutôt une façon de se comporter les uns envers les autres dans tous les domaines sociaux: une attitude, se caractérisant, avant tout lors de conflits et dans des situations de violence imminente, par la raison et les efforts de compréhension à l’aide de procédures adéquates prédéterminées. Là, où l’entente humaine réussit de cette manière, il y a la paix sociale, et celle-ci peut devenir un pilier pour la paix politique.
Bien sûr, cela nécessite une disposition à la paix ou une préparation à la paix.
  • Et pour cela, il doit y avoir l’éducation à la paix. Là aussi, il faut préciser, contrairement à certaines idées idéalistes et naïves, ce qui est sensé. Il ne s’agit pas d’une tâche éducative en plus d’une autre, mais en fin de compte d’une approche pratique et allant de soi au niveau de la communication et de la coopération. Les enfants doivent apprendre à éviter la violence dans les conflits, à chercher et trouver des compromis, à contrôler leurs émotions à suivre les règles du jeu, à accepter la défaite, à accepter autrui avec toutes ses différences et à coopérer avec ces différences.

Il en va donc de la construction des dispositions comportementales, en vertu de la capacité à gérer les conflits (vaillance), la maîtrise de soi (mesure) et la coopération (justice), des valeurs toujours et partout nécessaires dans la vie sociale, et devant bien entendu être pratiquées également dans la vie adulte.»

Sutor, Bernhard. L’éthique politique. Vue d’ensemble sur la base de l’enseignement chrétien social, 1991, p 295s.

source / http://www.zeit-fragen.ch/fr/ausgaben/2017/nr-34-31-januar-2017/plaedoyer-fuer-eine-politik-mit-ethik.html


 No 1, 9 janvier 2017

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2 – L’action autodéterminée, fondement du droit et de la paix

Pour commencer l’année

par Hans Köchler, professeur de philosophie politique*

Mon intervention sera divisée en trois parties. Comme l’indiquent les termes du sujet, il s’agira de questions fondamentales. Je ne traiterai pas en détail de l’actuelle configuration politique.

  1. Je me permettrai tout d’abord une brève remarque philosophico-anthropologique au sujet de la notion d’autodétermination.
  2. Je la mettrai en rapport avec des réflexions sur ce que j’appelle les implications juridiques et politiques de l’autodétermination.
  3. Je conclurai mon intervention sur un plaidoyer pour une nouvelle conscience de la démocratie ou, autrement dit, sur un appel à plus d’honnêteté terminologique en ce qui concerne l’usage du mot démocratie et les discours politiques qui s’y rapportent.

La détermination individuelle – aspects philosophico-anthropologiques fondamentaux

Premièrement: commençons par les aspects philosophico-anthropologiques: la thématique que j’expose ici se rapporte à la nature et la raison d’être de la démocratie.

Sur ce point, ma réflexion est la suivante:

c’est seulement dans la liberté et l’égalité que l’individu peut appréhender le sens de la communauté, c’est-à-dire, comme étant sa propre réalisation à l’intérieur de la synergie du groupe, ce à quoi est incapable d’accéder l’individu isolé.

La «détermination individuelle» – j’ai choisi ce terme consciemment, pour le différencier de l’«autodétermination» décrit donc l’état de la communauté qui s’y conforme. Cependant, il s’agit avant tout d’une attitude individuelle.

La détermination individuelle n’est cependant en rien de l’autocréation – cela serait l’illusion de l’autodéification – mais plutôt l’épanouissement des possibilités inhérentes à chaque individu en communauté avec d’autres, perçus comme égaux en droits.

Elle est le résultat des priorités que chaque individu établit selon ses propres convictions et dont il endosse la responsabilité et la réalisation. C’est à mon avis aussi le sens profond de la liberté – certes pas au sens de l’action arbitraire résultant de l’humeur et de l’inspiration du moment, mais au sens de l’expression de la liberté individuelle, ainsi qu’elle ressort de la philosophie idéaliste allemande.

Cela nous montre aussi l’importance, pour l’action autodéterminée, de l’éducation qui consiste à canaliser l’intelligence et le discernement impartis à chaque individu jusqu’à l’âge adulte – sans endoctrinement idéologique, et pour ainsi dire assimilée à un support de l’effort personnel de l’individu sur la voie de la détermination individuelle.

En ce sens, l’âge adulte – compris philosophiquement comme l’action dirigée par le logos – est l’essence de la citoyenneté dans une communauté apaisée fondée sur la raison et non sur l’irrationalité et l’affect.

Dans ce contexte, l’âge adulte ainsi conçu est aussi l’essence même de la démocratie. Telles sont mes explications sur les aspects philosophico-anthropologiques fondamentaux de ce concept.

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La détermination individuelle – aspects juridico-politiques

Deuxièmement: cela m’amène à la question sur les implications politico-juridiques de la détermination individuelle: quelle sorte de système politique faut-il pour que la détermination individuelle, dans le sens qui vient d’être décrit ici, soit réalisable pour chaque individu?

Lorsqu’on considère réellement la détermination individuelle de l’individu comme celle d’un citoyen – membre en cela d’une communauté, dont ni son existence, ni son identité ne doivent jamais être isolées de façon abstraite – il s’ensuit nécessairement une conception de la communauté bâtie sur l’idéal athénien classique de la démocratie directe.

D’une part cette forme d’organisation du vouloir commun est la seule à être compatible avec le statut de l’individu comme sujet ou – pour parler comme Kant – avec l’autonomie du citoyen.

D’autre part ce n’est que cette forme d’organisation qui permet l’Etat de droit et une politique de paix, à l’intérieur tout comme à l’extérieur des frontières.

La relation avec le droit et la paix comme objectif commun est la suivante:

Le droit requiert l’absence de l’arbitraire

En ce qui concerne le droit, celui-ci requiert en premier lieu l’absence de l’arbitraire. C’est l’alfa et l’oméga de l’État de droit. Dans ce cadre, le droit a précisément besoin d’une coopération sur la base de la liberté et de l’égalité de tous – donc des conditions impliquant elles-mêmes des citoyens autodéterminés, et ne subissant pas d’influence extérieure.

En ce qui concerne la paix considérée comme un objectif politique, ce dernier exige – que ce soit entre les individus vivant dans le pays ou entre les collectivités au niveau international – le respect, c’est-à-dire l’acceptation sur la base de la réciprocité.

Ceci n’est à son tour possible que si chaque citoyen est capable d’agir de façon autodéterminée, c’est-à-dire, s’il n’agit pas comme l’une des extensions d’intérêts extérieurs dissimulés, donc de groupes de pression plus ou moins complexes, ceux qu’on appelle aujourd’hui en nouvel anglais les Pressure groups.

Ce n’est sans doute pas un hasard que dans les études empiriques entreprises surtout depuis les années quatre-vingts, on a toujours pu établir une corrélation entre le système politique – qu’il soit décrit comme démocratique ou autoritaire ou plus exactement, dictatorial – et les penchants belliqueux d’une communauté.

A ce propos, une enquête a été publiée à ce sujet par Aaron Wildavsky – qui avait, déjà en 1985, présenté un article dans la revue Social Philosophy & Policy sous le titre «No War without Dictatorship, no Peace without Democracy». Voilà très exactement le lien structurel sur lequel, uniquement en style télégraphique, je peux attirer l’attention ici.

Plaidoyer pour une redéfinition de la démocratie

Troisièmement: cela m’amène enfin au plaidoyer, indiqué plus haut, pour une redéfinition de la démocratie, et pour une plus grande honnêteté terminologique dans l’usage de ce terme.

L’identification, d’un point de vue anthropologique, juridique et de politique nationale, de l’importance de la valeur de la détermination individuelle devrait, dans la situation actuelle – et je pense à la crise du système social aussi bien à l’intérieur de l’Etat qu’au niveau interétatique –, permettre de mettre en cause le paradigme de la démocratie, tel qu’il est caractérisé par le discours global, défini par la grande puissance hégémonique occidentale.

On peut parler ici, sans aucune fausse prétention, de la nécessité d’une «critique de l’idéologie» de la démocratie.

Il y a déjà plus de trois décennies qu’ici même, en Suisse, à Genève, j’ai soumis cette problématique à la discussion, dans le cadre d’une conférence de table ronde sur la crise de la démocratie représentative. (The Crisis of Representative Democracy. Frankfurt a. M./Bern/New York, Peter Lang AG, 1985)

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La démocratie n’est pas synonyme de démocratie représentative

Entre temps – depuis la fin de la guerre froide – cette problématique est devenue beaucoup plus évidente. Dans le discours officiel aussi bien que dans le discours politique général et dans les médias, la démocratie est comprise – la plupart du temps de façon totalement irréfléchie – comme une «démocratie représentative», bien que cette association du mot de «démocratie» avec l’adjectif «représentative» soit stricto sensu une auto-opposition, puisque le concept même de démocratie renferme déjà en soi la doctrine de représentation.

Donc, le terme de «représentation» signifie au sens littéral la présence toujours actuelle de quelque chose qui n’est pas présent.

Ce qu’on entend par là, c’est que le peuple dans son ensemble, initialement absent, doit faire acte de présence, et même devenir visible, de façon à ce qu’il puisse s’exprimer en matière politico-juridique.

Cela se produit, comme Carl Schmitt l’a entre autre indiqué dans sa «Théorie constitutionnelle», chaque fois que ce droit est attribué à un individu.

  • Cela peut être un chef d’État décidant dans le cadre de l’autorité absolue,
  • mais aussi un député d’une assemblée législative – et par conséquent naturellement aussi le groupe de tous ces individus.

L’important est qu’en tous les cas des individus aient le pouvoir de décider au nom de tous les citoyens. Ceci est justifié par une doctrine explicitement formulée selon laquelle justement ces représentants à titre individuel pourraient faire en sorte que l’ensemble des citoyens proprement dit soit, à travers eux, «présent» et qu’ils aient ainsi le droit de décider pour l’ensemble en leur nom. Comme exemple de cette conception de l’État, on peut citer l’œuvre de Gerhard Leibholz sur «La nature de la représentation» (1929) qui connut plusieurs rééditions, jusque dans l’Allemagne d’après-guerre. A ce sujet, il faut toutefois souligner, en raison de la précision conceptuelle – pour ce qui concerne l’usage du mot «démocratie» –, qu’on ne peut conceptuellement assimiler la domination du peuple à la domination exercée sur le peuple ou plutôt, exercée au nom du peuple.

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La souveraineté populaire dans le cadre d’une constitution représentative est une fiction

S’il s’agit réellement de justifier la domination sur le peuple, alors qu’on l’exprime ouvertement et qu’on utilise une autre expression pour ce rapport de force. Je ne suis d’ailleurs pas le seul à en faire la remarque. Ainsi, Hans Kelsen, l’un des principaux philosophes du droit du XXe  siècle, le «père» de la Constitution autrichienne d’après la Première Guerre mondiale, avait déjà expliqué, il y a des décennies dans son traité «De la nature et de la valeur de la démocratie» (1920), que le discours de la souveraineté populaire dans le cadre d’une constitution strictement représentative est une pure fiction.

Pour des raisons de légitimation envers le peuple, selon Kelsen, on fait comme si ce peuple, c’est-à-dire chaque citoyen pour lui-même, décidait directement alors qu’en réalité seul un individu, ou un groupe d’individus, décide au nom de tous. Dans ce cas, le terme adéquat serait plutôt monarchie ou oligarchie.

Cependant, il est évident que le fait de parler dans le cas d’un système parlementaire, vis-à-vis de l’opinion publique, d’une «oligarchie représentative», lui enlèverait toute légitimité, bien que ce serait plus honnête.

Il est cependant déterminant que dans un tel système représentatif l’individu ne peut justement pas se voir comme un citoyen libre et égal aux autres, puisque en fin de compte quelqu’un d’autre décide pour lui. Il peut uniquement participer – sous forme de scrutins périodiques – à l’élection de ceux qui doivent le gouverner pour un temps déterminé.

Généralement cela se passe seulement de façon très indirecte, car dans la plupart des pays le droit de vote uninominal est très peu développé.

On devrait donc, si l’on considère réellement l’action autodéterminée comme la base de la démocratie, persister dans l’exactitude conceptuelle, et nommer avec précision le modèle d’Etat prédominant qu’on caractériserait explicitement comme la domination exercée par quelques-uns sur la base de la doctrine de la représentation.

On doit maintenant ajouter ici d’une manière réaliste – et cela me semble à juste titre tout à fait adapté au lieu où se déroule notre congrès, ici, en Suisse – qu’en raison de l’indéniable division du travail nécessaire à notre société industrielle moderne, il nous faudra finalement nous contenter d’un mélange des mécanismes de décision représentatifs et démocratiques.

Démocratie directe: correctif du pouvoir sous forme de représentation

Le terme de «démocratie directe» est, comme cela a été mentionné plus haut, certes, non une opposition, mais un pléonasme.

  • Si le terme de démocratie désigne la domination du peuple, cela implique que chacun décide directement.
  • Dans la réalité des sociétés industrielles développées, on opposera donc la prise de décision sous forme de «représentation» à celle sous forme de «démocratie», comme cela est justement pratiqué avec succès en Suisse.

L’essentiel est comme suit: la démocratie «directe» est, si l’on me permet une fois encore d’appliquer ce pléonasme, quelque chose comme un correctif de la domination sous forme de représentation.
Fondamentalement, il est possible que dans chaque domaine – que ce soit au niveau local, régional ou national – le peuple intervienne et interfère par des mesures correctives sous forme de référendum.

Lorsque cette possibilité n’existe pas, ou qu’elle est fondamentalement exclue par la Constitution (comme par exemple au niveau national en République fédérale d’Allemagne), il y a alors, en ce qui concerne la propagation de l’idéal démocratique, un problème avec la crédibilité de la politique nationale. [souligné par la rédaction]

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Les décisions concernant la guerre et la paix doit se trouver entre les mains des citoyens

La démocratie en tant que décision directe des citoyens est vraiment toute aussi importante au niveau mondial lorsqu’il s’agit d’éviter des guerres, c’est-à-dire de promouvoir une politique de la paix durable qui ne soit pas seulement à même d’apaiser une situation conflictuelle dans une optique de realpolitik tacticienne, mais qui tende vers un ordre universel basé sur le respect mutuel des peuples dans le sens de l’idéal démocratique de la liberté et de l’égalité.

C’est uniquement si le pouvoir décisionnel concernant la guerre et la paix se trouve entre les mains de ceux qui ressentiront physiquement les conséquences éventuelles d’une telle décision – et là, je pense aux citoyens eux-mêmes – que peut exister l’espoir d’une prévention durable des guerres. Dans un environnement non démocratique, les guerres sont plus facilement déclenchées parce que les «représentants» responsables ne doivent pas, normalement, répondre corps et âmes des conséquences de leurs décisions.

Plaidoyer pour une démocratisation des relations internationales

Ainsi, l’action autodéterminée de chaque individu en tant que citoyen est, aussi au niveau interétatique, l’unique moyen de garantir un système durablement pacifique. Emmanuel Kant a désigné cela comme la constellation de la «paix éternelle» – ce qu’il ne faut pas comprendre dans le sens de l’éternité en tant qu’espace-temps absolu et infini, mais dans le sens de la durabilité.

Cela signifie en fin de compte qu’il faudrait peu à peu démocratiser l’organisation des relations entre les États et les institutions que les États créent dans ce but.

  • Il faudrait de même créer par la réforme des statuts des organisations internationales telles l’ONU, un système dans lequel les citoyens ne soient pas pleinement «médiatisés» par leurs États.

Dans les circonstances actuelles, il est complètement indifférent, dans le cas des décisions prises au niveau interétatiques, qu’une collectivité (État) compte 10 000 ou 1 milliard de citoyens.

Chaque entité étatique a sauf pour les organisations monétaires internationales pour ainsi dire le même poids, alors qu’au Conseil de sécurité des Nations Unies certains pays en raison de motifs historiques – bien que cette constellation de pouvoirs soit aujourd’hui dépassée – possèdent des privilèges particuliers n’étant pas compatibles avec la démocratie dans le sens de l’«immédiateté», telle que je l’ai décrite ci-dessus.
Avec ce plaidoyer pour une démocratisation des relations internationales, mais aussi et surtout les organisations régionales – comme celle que nous avons créée pour nous ici en Europe, où la participation civique est le problème de crédibilité par excellence –, je voudrais conclure mon intervention et vous remercier pour votre attention.    •
(Traduction Horizons et débats)

*    Texte d’une conférence tenue dans le cadre du Congrès «Mut zur Ethik» du 2– 4 septembre 2016


source/ http://www.zeit-fragen.ch/fr/editions/2017/no-1-9-janvier-2017/laction-autodeterminee-fondement-du-droit-et-de-la-paix.html