1466 – Erdogan a revu toute sa diplomatie.

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Plus que l’Otan; la Turquie mise sur la Russie

Les trente-neuf morts de la discothèque Reina à Istanbul sont venus grossir le bilan des victimes d’attentats terroristes en Turquie. Le tribut est lourd: plus de 400 morts au cours des deux dernières années. Les auteurs sont divers car la Turquie est à l’épicentre du conflit proche-oriental qui oppose le pouvoir turc aux Kurdes du PKK (le parti des travailleurs du Kurdistan), les sunnites aux chiites, la coalition internationale à Daech, les Occidentaux à Bachar el-Assad, la Russie et l’Iran aux adversaires du dictateur de Damas.

L’État islamique a revendiqué la récente attaque d’Istanbul. Ce n’est pas son habitude. Jusqu’à une date récente, il avait évité de se présenter en ennemi ouvert de la Turquie même s’il était derrière des attentats sanglants. La rapidité avec laquelle Recep Tayyip Erdogan les attribuait au PKK épargnait Daech. Tout comme le réflexe du président turc de charger son ex-allié, l’imam Fetullah Gülen, devenu son ennemi numéro un. Les djihadistes, si prompts d’ordinaire à tirer gloire de leurs sanglants exploits, se montraient relativement discrets afin de ne pas nuire à leurs relations ambigües avec l’État turc [1]. Mais il ne fait guère de doute que d’autres attaques terroristes leur soient imputables.

Une ambiguïté longtemps entretenue avec Daech

Le tournant a été pris en 2014-2015.

Jusqu’alors, les Turcs manifestaient une certaine complaisance vis-à-vis de l’État islamique. Celui-ci avait l’avantage d’empêcher la constitution d’une zone autonome dans le nord de la Syrie, le long de la frontière avec la Turquie, au profit des Kurdes de Syrie du parti YPG considéré par Ankara comme une succursale du PKK. Daech luttait aussi contre Bachar el-Assad qui, après les printemps arabes, était devenu un adversaire d’Erdogan après en avoir été un partenaire sinon un allié.

De l’autre côté, la Turquie servait de base arrière à Daech, pour les hommes et les armes, ainsi que de passage obligé pour les ventes du pétrole qu’il récupérait au fur et à mesure de sa progression en Irak.

La situation a changé quand la coalition internationale a fait pression sur la Turquie pour qu’elle mette fin à ses relations ambivalentes avec l’État islamique et qu’Ankara s’est retrouvé dans une position délicate avec tous ses voisins.

Certes Recep Tayyip Erdogan a fait pression avec succès sur les Européens pour obtenir de sérieuses contreparties à la fermeture des frontières turques aux réfugiés attirés par l’Europe mais il n’a obtenu que des demi-concessions et il menace régulièrement de mettre fin à l’accord.

Quant aux États-Unis, ils abritent l’imam Gülen, le responsable de tous les maux de la Turquie, instigateur, selon la thèse officielle du coup d’État manqué du 15 juillet 2016, que Barack Obama a refusé d’extrader vers la Turquie.

Le tournant du coup d’État

Avec la Russie, les relations se sont tendues fin 2015 après que la chasse turque eut abattu un avion russe qui s’était égaré pendant quelques secondes dans leur espace aérien.

Après avoir échangé quelques paroles musclées avec Vladimir Poutine, Erdogan a dû aller à Canossa et présenter ses excuses, non pas à la Russie mais aux familles de deux pilotes abattus, a-t-il tenu à préciser comme pour atténuer son humiliation. Entretemps, il a trouvé les responsables: le pilote turc était un partisan de Gülen.

Vladimir Poutine est le premier chef d’État étranger à avoir assuré Erdogan de son soutien après la tentative de putsch, au contraire des Occidentaux qui ne se sont pas précipités.

Le président turc leur en veut et accuse même à mots couverts la CIA d’avoir trempé dans le complot. Le rapprochement avec la Russie avait commencé avant mais il s’est accéléré depuis juillet dernier. Erdogan compense ses mauvaises relations avec ses alliés traditionnels de l’Otan en coopérant avec la Russie et avec l’Iran. Il le fait toutefois à partir d’une position de faiblesse dont profite Moscou.

Poutine au centre du jeu

Dans la corbeille, la Turquie apporte des liens avec quelques groupes rebelles qui peuvent garnir l’opposition à Assad dont la Russie a besoin pour donner quelque légitimité à sa tentative de solution négociée.

Elle obtient ce qui compte le plus pour elle, la garantie qu’il n’y aura pas de région autonome kurde sur sa frontière méridionale. En contrepartie, elle accepte le maintien au pouvoir de Bachar el-Assad, soutenu par l’Iran, la puissance chiite de la région qui enterre les prétentions d’Erdogan à régner sur le monde arabo-musulman. Et elle enfonce un coin dans l’Alliance atlantique pour la plus grande satisfaction de Vladimir Poutine.

Non content d’être devenu un interlocuteur indispensable des Occidentaux, le président russe est en passe de les évincer de la négociation sur la Syrie.

Avec l’aide d’un des leurs alliés historiques. Loin d’accuser la Turquie après l’assassinat de son ambassadeur à Ankara par un policier turc qui voulait «venger Alep», il a dénoncé ceux qui voulaient «saboter» les relations entre les deux pays.

Lorsqu’il était conseillé par Ahmet Davutoglou, Recep Tayyip Erdogan rêvait d’une politique étrangère avec «zéro ennemi» parmi ses voisins. Ce fut un fiasco. Au début des années 2010, la Turquie donnait l’impression d’être entourée de pays hostiles. Erdogan sort de ce relatif isolement en donnant l’impression de se renier, au prix d’une déstabilisation de son pays que ne saurait masquer la tentation autoritaire de son régime.

 


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