1443 – Sergueï Lavrov : interview du 27 décembre 2016

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Réponses du Ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov aux questions de l’agence d’information Interfax*, Moscou, le 27 décembre 2016

Question: Considérez-vous la libération d’Alep des djihadistes comme un pas crucial vers le règlement syrien et un tournant dans la lutte contre les terroristes dans le pays? La Russie est-elle prête à soutenir la volonté de Damas de libérer le reste de la Syrie du terrorisme?

Sergueï Lavrov: La libération d’Alep est sans conteste une étape importante du nettoyage de la Syrie des terroristes. C’est un événement majeur d’un point de vue militaire, mais aussi politique car il s’agit de la plus grande ville du pays et de sa capitale économique.

La coopération avec la Turquie et l’Iran nous a permis d’assurer une évacuation volontaire de la population et un retrait organisé de l’opposition armée de l’Est d’Alep, ce qui a sauvé la vie de beaucoup de civils.

Malheureusement, nos accords précédents avec les États-Unis ont échoué à cause de nos partenaires américains. Washington n’a pas pu – ou voulu – garantir l’essentiel, c’est-à-dire établir la distinction entre l’opposition « modérée » d’une part et les terroristes de Daech, du Front al-Nosra et d’autres groupements extrémistes de l’autre. 

Nous allons continuer de développer notre partenariat avec Ankara, Téhéran et les autres pays de la région sur la question syrienne. Nous constatons avec satisfaction que tout le monde comprend plus clairement l’absence d’alternative au règlement politique et diplomatique de la crise syrienne via un dialogue national basé sur le Communiqué de Genève de 2012, la résolution 2254 du Conseil de sécurité de l’Onu et les décisions du Groupe international de soutien à la Syrie.

Nous soulignons depuis longtemps que l’élimination du foyer terroriste en Syrie concerne toute la communauté internationale. Le Président russe Vladimir Poutine a plus d’une fois appelé à former un large front antiterroriste sur la base du droit international, qui serait reconnu par tous et placé sous l’égide de l’Onu. Nous sommes prêts à un travail constructif dans ce domaine avec tous ceux qui s’intéressent au destin de la Syrie et de leur propre pays. Comme le démontrent de récents événements tragiques – notamment l’assassinat lâche d’Andreï Karlov, ambassadeur russe en Turquie, des drames sanglants en Europe et, avant cela, l’explosion de l’avion russe au-dessus du Sinaï – la menace terroriste a revêtu un caractère véritablement global.

Question: Peut-on encore espérer que la Syrie ne suivra pas l’exemple irakien et libyen et restera un État uni? Ou sa fédéralisation est déjà inévitable dans le contexte actuel?

Sergueï Lavrov: D’abord, je voudrais souligner que les problèmes de l’Irak et de la Libye ne sont pas liés à la structure étatique – unitaire ou fédérale – de ces pays.

Ces deux États, tout comme la Syrie, ont été victimes de manœuvres d' »ingénierie géopolitique », d’actions à courte vue et souvent intéressées visant à faire tomber des régimes indésirables, à imposer ses modèles de développement et ses valeurs sans tenir compte des traditions et des particularités nationales. Tout cela s’est soldé par un affaiblissement sérieux – voire un effondrement – des structures étatiques de ces pays, ainsi que par la transformation de leur territoire en base pour de très nombreux terroristes et extrémistes.

Nous nous prononçons régulièrement pour la souveraineté, l’indépendance et l’intégrité territoriale de la Syrie.

Nous soulignons sans cesse la nécessité qu’elle reste un État uni, multiethnique, multiconfessionnel, démocratique et laïque.

Concernant les formes concrètes de structure étatique, cette question – comme beaucoup d’autres – ne pourra être résolue que par les Syriens-mêmes dans le cadre d’un dialogue national inclusif. Lors de ma récente rencontre avec mes homologues iranien et turc à Moscou, nous avons adopté une déclaration commune confirmant la volonté de nos pays de favoriser l’élaboration et de nous porter garants du futur accord entre le gouvernement syrien et l’opposition actuellement en cours de négociation.

Question: Les contours de l’équipe du nouveau Président américain Donald Trump se précisent. La partie russe a-t-elle des raisons de penser – notamment sur la base des contacts déjà existants avec des proches du chef de l’État américain – qu’une partie de ses promesses électorales sera accomplie et qu’il sera possible de régler les divergences russo-américaines sur la Syrie, l’Ukraine et certaines questions bilatérales?

Sergueï Lavrov: La volonté affichée par le Président américain nouvellement élu Donald Trump de normaliser le dialogue bilatéral est positive. Comme l’a plus d’une fois souligné le Président russe Vladimir Poutine, nous sommes prêts à « parcourir notre part du chemin » afin que les rapports bilatéraux reviennent à une trajectoire stable. Rappelons que leur dégradation, ces dernières années, ne s’explique pas par des démarches russes mais par des actions ciblées de Washington. La Russie a toujours voulu créer une coopération prévisible avec les États-Unis sur la base des principes d’égalité, de respect mutuel et de prise en considération des intérêts des deux parties.

Dans le même temps, nous comprenons parfaitement qu’il faudra déployer des efforts sérieux pour surmonter les graves dégâts infligés à nos relations bilatérales sous la présidence de Barack Obama. Aujourd’hui, il est encore trop tôt pour formuler des pronostics concernant notre travail avec l’équipe républicaine sur des questions concrètes. Dans tous les cas, il faudra attendre l’investiture de Donald Trump le 20 janvier prochain et l’entrée en fonction des chefs des institutions responsables de la sécurité nationale et des affaires étrangères. Il ne sera possible d’établir des prévisions qu’après l’établissement de nos contacts officiels avec la nouvelle administration et ses premières initiatives concrètes.

Nous espérons qu’un dialogue pragmatique sera établi. D’abord, il faudra renouer les contacts interministériels qui ont été pratiquement abandonnés – nous avions une commission présidentielle bilatérale très efficace qui comprenait 21 groupes de travail sur un large éventail de questions relatives à la coopération mais Washington a « gelé » ses activités en mars 2014.

Si les États-Unis étaient prêts à mener une coopération constructive, nous serions en mesure d’avancer sur la résolution de plusieurs questions bilatérales et d’apporter une importante contribution commune au règlement de problèmes globaux et régionaux sensibles, notamment les crises syrienne et ukrainienne. Les conditions sont déjà réunies. La coordination des efforts de nos deux pays dans la lutte contre l’extrémisme et le terrorisme international semble être particulièrement demandée.

Nous avons également l’opportunité de mettre en œuvre des initiatives mutuellement avantageuses dans les domaines commercial, d’investissement, d’innovations et technologique. Les entreprises américaines sont restées sur le marché russe malgré les sanctions et la pression de la Maison-Blanche car ce dernier reste lucratif et attractif à leurs yeux. Les échanges culturels et humains ont également un potentiel très important.

Je le répète: une coopération constructive entre la Russie et les États-Unis est possible, à condition que Washington cesse d’utiliser des outils d’endiguement, le chantage et des tentatives d’imposer sa volonté. C’est aux Américains de prendre l’initiative.  

27 décembre 201614:26


Note Sans a priori :

Interfax* est une agence de presse russe privée située à Moscou.

Elle a été créée en juin 1989 par des employés de Radio Moscou et emploie environ 1 500 journalistes.

Elle se concentre sur les nouvelles d’Europe et d’Asie et dispose de bureaux à Londres, New York, Francfort, Hong Kong, Shanghaï, Pékin, Denver, Moscou, Varsovie, Budapest, Prague, Kiev, Minsk et Almaty.


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