Entretien de Jean-Pierre Chevènement à Marianne, propos recueillis par Hervé Nathan, jeudi 22 décembre 2016.
Jean-Pierre Chevènement : Nous ne sommes plus au temps de Napoléon. J’espérais que, dans une République laïque, les musulmans se mettraient d’eux-mêmes d’accord sur les objectifs et les moyens et sur les règles de fonctionnement de leur culte.
- le CFCM qui a déjà son histoire,
- la Fondation de l’islam de France que vous présidez
- et bientôt, sans doute, une association cultuelle selon la loi de 1905.
Est-ce qu’enfin on peut espérer un édifice institutionnel vraiment représentatif des musulmans ?
Il faut distinguer ce qui a été fait et ce qui reste à faire. L’instance légitime élue de représentation des musulmans, c’est le CFCM, créé en 2003 sur la base de la consultation que j’avais lancée en 1999 qui a donné lieu à une déclaration de toutes les sensibilités de l’islam et du ministre de l’Intérieur, déclaration intitulée :
«Principes régissant les rapports entre le culte musulman et les pouvoirs publics».
C’est donc l’instance religieuse, l’équivalent de la Conférence des évêques, du Consistoire central, de la Fédération du protestantisme.
La fondation est d’une nature tout à fait différente : laïque, elle n’a d’objet que profane, sa vocation est d’abord culturelle, éducative, sociale.
Elle est conçue comme un pont entre l’islam et la République, un pont de l’islam vers les Français pour leur faire connaître la religion de 4,5 millions de Français et de 1,8 milliard de personnes dans le monde, religion de plusieurs grands pays voisins auxquels nous unissent des liens particuliers : Maroc, Tunisie, Algérie, pays de l’Afrique subsaharienne qui sont musulmans, mais aussi pays du Proche- et du Moyen-Orient.
L’égalité hommes-femmes est une conquête à laquelle toutes les religions ont dû se plier.
La France étant une République laïque, nous nous interdisons de former religieusement des imams.
Dans le débat public, NKM milite pour l’interdiction du salafisme en France. Au nom de la défense des valeurs de la République. Qu’en pensez-vous ?

La République, c’est cela : la liberté de religion, mais aussi la liberté de l’individu face aux pressions que peuvent exercer sur lui des groupes d’appartenance. C’est ce qui différencie le modèle républicain du modèle communautaire.
L’identité d’un peuple, c’est toute son histoire. L’identité de la France n’est pas un problème : 1789 est le produit de notre histoire. Depuis la Révolution française, nous sommes à la fois la France et la République, c’est-à-dire une nation de citoyens soudés par l’adhésion aux principes posés par la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen.
Or, beaucoup d’hommes politiques aujourd’hui n’évoquent que le peuple au sens ethnique du terme ou alors les droits de l’homme, en oubliant les droits du citoyen qui garantissent les premiers.
Ils oublient le civisme qui ne peut exister sans le patriotisme.
A force d’oublier la nation, les droits-de-l’hommistes européistes et postnationaux ont ouvert un boulevard au Front national. La nation française est une communauté de citoyens. Elle a une histoire derrière elle et un avenir devant elle.

- J’observe cependant que Montebourg porte une critique forte des politiques menées depuis trente ans qui ont conduit à la désindustrialisation de la France.
- Valls porte des valeurs régaliennes incontestables. Il a eu des phrases fortes : «Tous les salafistes ne sont pas des djihadistes, mais tous les djihadistes sont des salafistes.»
Mais il faut rentrer plus avant dans la problématique de l’islam de France, dans ses difficultés concrètes, dans le fait qu’il y a incontestablement davantage de chômeurs parmi les jeunes de culture musulmane que chez les autres, en évitant de passer du discours antidiscrimination au discours victimaire propre à légitimer tous les comportements déviants, y compris terroristes.
Il faut trouver le point juste dans l’expression et dans la pratique, et il faut le trouver tous ensemble.
Nous devons désamorcer les processus de surenchère et d’escalade qui peuvent dresser une partie des Français contre une autre.
Cette pente est plus facile à dévaler qu’à remonter.
Nous avons à ouvrir des voies nouvelles de réussite et à favoriser l’édification pour des jeunes privés de repères, de parcours d’élévation morale et spirituelle qui leur manquent aujourd’hui.
Au moment de l’affaire du burkini, vous avez appelé les musulmans à la discrétion…
C’était avant l’affaire du burkini. J’ai appelé les musulmans à la discrétion, comme toutes les autres religions, dans l’expression de leur foi dans l’espace public de débat.
La laïcité, c’est aussi l’acceptation d’un espace commun de citoyenneté où, quelle que soit leur religion, les citoyens doivent s’exprimer d’une manière argumentée, à la lumière de la raison naturelle, sans chercher à imposer les dogmes qui leur sont propres. Sans exercer une emprise excessive sur la vie de la cité qui nuirait à la liberté d’expression individuelle.
Chacun enfin doit faire un effort du point de vue de l’intégration aux us et coutumes de la communauté nationale.
Il est souhaitable que, comme toutes les vagues de l’immigration qui se sont succédé dans notre pays depuis un siècle et demi, les plus récentes fassent un effort pour se rapprocher du modèle historique dominant. Je crois cet objectif accessible. C’est affaire de pédagogie collective.
La République a été longtemps assimilationniste. Vous pensez que ce concept peut retrouver de la validité ?
Le mot existe toujours dans le code civil, puisque l’assimilation est la condition de la naturalisation.
Mais, dans l’usage, ce mot a été plus ou moins délaissé. Je reprends l’analyse de Jacques Berque. La France a toujours accepté des apports extérieurs, par exemple
- italien au XVIe siècle,
- espagnol au XVIIe,
- germaniques ou anglo-saxons au XIXe et au XXe siècle ou arabe aujourd’hui.
Mais ces apports ne doivent pas nuire au maintien de la personnalité structurée de la France et à son corpus de principes fondamentaux.
Je ne suis pas de ceux qui considèrent que l’intégration a définitivement échoué.
Il faut qu’elle se poursuive, car elle signifie la maîtrise des codes sociaux qui permettent, en République, l’exercice de la liberté. Pour réussir pleinement, elle a besoin d’être soutenue par l’émergence d’un islam respectueux des principes républicains.
Raisonnons plus largement : la montée du fondamentalisme religieux dans le monde musulman est l’envers de l’échec de la Nahda, c’est-à-dire de la «Réforme» en pays d’islam. Ou on reste sur cet échec dans lequel l’Occident a eu sa part, ou on considère que la Nahda a encore l’avenir devant elle. C’est le défi de notre coexistence harmonieuse.
Nous avons nous-mêmes fait descendre le ciel sur la Terre avec la Révolution française qui a fondé l’ordre humain sur les principes des droits de l’homme et du citoyen. Nous n’avons pas à aider ceux qui veulent rétablir à leur manière le droit divin, et revenir sur une conquête historique qui ne concerne pas que la France mais toute l’humanité.
Etymologie : du grec apostasia, abandon, défection, venant d’apostasis, se tenir loin de.
L’apostasie est la renonciation, l’abandon volontaire et public, de la part d’un adulte responsable, d’une confession, d’une foi, plus particulièrement catholique, au profit d’une autre ou d’aucune. Celui qui fait oeuvre d’apostasie est un apostat.
Par extension l’apostasie est aussi la trahison, le reniement ou l’abandon d’une idéologie, d’une doctrine, d’un parti, etc.
Pour l’Église catholique, celui qui quitte cette religion en connaissance de cause, commet un acte de désertion et se trouve en état de péché mortel. La débaptisation est la démarche d’apostasie pour ceux qui veulent quitter l’Église catholique.
Pour les Pères de l’Église, l’apostat était plutôt assimilé à l’hérétique, qui dévie des dogmes et des enseignements de l’Église, qu’à l’infidèle, jamais baptisé et professant une autre religion. Il était toujours considéré comme justiciable des tribunaux d’Église et, notamment de l’Inquisition. En Occident, la sécularisation des États et la reconnaissance de la liberté de conscience ont transformé l’apostasie en une question d’ordre uniquement spirituel entre l’individu et l’Église.
Pour l’Islam, l’apostasie est le rejet de la religion islamique par un musulman, comme renier sa foi publiquement, insulter Dieu ou les Prophètes de l’islam, professer des dogmes hétérodoxes… Les définitions de l’apostasie et les punitions encourues ne sont pas homogènes et varient selon les époques, les pays et les régimes politiques.
source/http://www.toupie.org/Dictionnaire/Apostasie.htm

