1316 – Grandir dans une région de montagne

C’est merveilleux de grandir en montagne. Les enfants y jouissent d’une grande liberté et du plein air et apprennent à apprécier la nature. Mais les régions de montagne ne resteront dynamiques qu’à condition que ces derniers puissent y apprendre un métier et trouver ensuite un emploi. Jetons un coup d’œil sur cinq projets familiaux, soutenus par l’Aide Suisse aux Montagnards œuvrant dans ce sens.

par Max Hugelshofer, Aide Suisse aux Montagnards

La petite Carina ne sait pas encore vraiment parler. Elle fait «Muuh» quand elle voit des vaches et elle appelle Ivana, sa sœur aînée, «Ivi». Carina sait cependant déjà jodler comme une grande. Lorsque Ramona, sa sœur aînée, la prend sur ses genoux et entonne la chanson «Gloggejodel», la petite du haut de ses deux ans se met à chanter avec elle de tout cœur.

Chez les Buchs, une famille de paysans de montagne d’Im Fang dans le canton de Fribourg, on a la musique dans le sang. Patrick, le père, a jodlé en son temps et tous ses enfants font ou ont fait partie du club de jodlers. En fait, les Buchs auraient pu fonder leur propre chœur, car ce ne sont pas les chanteuses et chanteurs qui manquaient dans la famille. Patrick et Monika ont dix enfants, cinq filles et cinq garçons âgés de 19 ans pour Samuel à 6 mois pour Lukas. Personne ne trouve cela extraordinaire dans la famille. Commentaire de Monika: «A côté, vit une famille ayant douze enfants, et au village plus haut, une autre qui en a huit. J’ai moi-même grandi avec dix frères et sœurs. C’est assez courant ici.» Pour Monika et Patrick, c’était une évidence d’avoir beaucoup d’enfants.
Combien exactement n’était pas l’essentiel. «J’ai besoin d’avoir de la vie autour de moi. Et c’est passionnant de découvrir les différentes personnalités de nos enfants car chacun d’eux se développe d’une façon qui lui est propre.»
Les enfants eux-mêmes s’étonnent de nos questions par rapport à leurs nombreux frères et sœurs. Ils n’ont pas encore conscience que leur famille dépasse la moyenne. Stefan, 14 ans, qui n’est pourtant pas très loquace, précise: «Parfois, l’un ou l’autre nous tape sur les nerfs, mais c’est chouette d’avoir toujours près de soi quelqu’un qu’on aime bien.»
Les enfants ont tous leurs propres amis et leurs hobbies: Magaly (11) et Ivana (12) jouent de la guitare, Christelle (9) et Yannick (7) adorent les Lego. Ivana fait partie du club de ski et rêve de faire de la compétition. Mais ce que tous préfèrent, c’est être avec la famille. Cela est sans doute dû au fait que la famille Buchs a au quotidien beaucoup à faire. Et tous mettent la main à la pâte.

Il n’y a rien de plus beau que d’être ici dans ce magnifique paysage de montagne

Notre visite chez les Buchs a eu lieu un dimanche, car en semaine il est difficile de trouver tout le monde à la maison. «Le dimanche, nous ne faisons que les travaux qui sont indispensables», explique Patrick.

C’est-à-dire qu’il se lève à 4h du matin, se rend en voiture à l’alpage de ses parents pour y traire les vaches qui y estivent en ce moment, puis sur l’alpage de Gerstera qu’il loue à bail, où il doit traire les chèvres.

— A 6h30 Samuel arrive pour nettoyer l’étable pendant que Patrick descend les boilles de lait à la maison pour y livrer le lait de chèvre dans la petite fromagerie où Monika est déjà en train de faire le fromage. Patrick amène ensuite le lait de vache à Charmey pour le livrer directement à la fromagerie.

— Vers 8 heures, il est de retour à la maison. Peu à peu, les enfants les plus jeunes se sont aussi levés et pointent leur nez autour de la table du petit-déjeuner. Patrick repart bientôt pour aller travailler à la fromagerie, lorsque Monika se rappelle soudain qu’Ivana et Magaly doivent se rendre à la messe du dimanche pour y jouer de la guitare. Le transport s’organise alors dare-dare.
Entre-temps, Patrick se rend déjà avec Stefan et Carina à l’étable toute proche abritant deux veaux qu’il faut nourrir. Lorsqu’ils reviennent, Emmanuel, le deuxième des fils, vient d’arriver. Il fait un apprentissage de paysan à Rossens, dans la partie francophone du canton. Il doit travailler aujourd’hui mais est venu spécialement à la maison pour la séance photo avec toute la famille. Et il profite de sa venue pour se rendre avec Patrick, Stefan et Carina sur le deuxième alpage situé plus en amont pour surveiller les moutons qui y paissent.

—  Quand à 12h30 ils prennent leur repas de midi, tous les membres de la famille ont déjà travaillé davantage que bien d’autres toute une journée de semaine. Cela fait partie de leur quotidien et personne ne s’en offusque, même pas Emmanuel. Ce jeune homme de 17 ans ne fait pas de différence entre loisirs et travail. «Quand j’ai congé, j’aide aussi à la ferme ici», dit-il. «Les sorties ne me manquent pas, et glandouiller à la maison, je n’aime pas ça. Il n’y a rien de plus beau que d’être ici dehors dans ce magnifique paysage de montagne.» Il veut absolument rester dans cet environnement, là où il a grandi et où il se sent à la maison. Près de Fribourg, où il fait son apprentissage, tout est trop plat pour lui. «Depuis peu, tout le bétail est à l’alpage. J’étais vraiment jaloux des vaches, qui pouvaient grimper à la montagne alors que je dois rester en plaine.»

Trouver un bon emploi est difficile

Grandir et vivre en montagne n’est pas toujours une sinécure, surtout quand on a des enfants. Il est aussi plus difficile de trouver un bon emploi en montagne qu’en plaine, et pour les jeunes mères, de le conserver après leur premier enfant, car les structures d’accueil font défaut.

Dans le Haut-Valais, des personnes se sont associées pour remédier à cet état de choses. Il en est résulté une garderie de jour appelée «Gogwärgi», nom que l’on donne traditionnellement aux petits nains de jardin. Elle accueille des enfants à partir de 6 mois jusqu’à leur entrée à l’école. Elle propose également des repas de midi pour les écoliers jusqu’à douze ans. Actuellement, Brigitte Furrer, la directrice de la garderie, et deux stagiaires, Kerstin Zurbriggen et Jessica Amstutz, s’occupent de quatre enfants le matin. Peu avant midi, deux autres enfants les rejoignent. Ils ont passé la matinée au jardin d’enfants qui se trouve dans le même bâtiment – une ancienne école. Tout ce petit monde mange ensemble à midi. Les enfants doivent ensuite se brosser les dents avant d’aller jouer. Les deux garçons construisent une voiture de course en Lego en diverses variantes et les deux petites filles se courent après, infatigables, à travers la salle de jeux et sur le petit toboggan.

Même s’il y a souvent des larmes quand il faut se séparer de leur maman, les enfants se plaisent bien au Gogwärgi, où ils se font de nouveaux camarades de jeu. «Mes propres enfants n’avaient à cet âge-là que peu de contacts avec des gamins de leur âge», déclare Dagmar Furrer, conseillère municipale de Fischertal et présidente de l’association de la garderie Gogwärgi. «C’est notamment pour cela que j’aurais apprécié qu’il y ait, de mon temps déjà, une crèche. J’aurais été ravie de pouvoir compter de temps en temps sur une prise en charge.» Pour Dagmar Furrer, la crèche est aussi un moyen important pour lutter contre l’exode rural. «Si l’on veut que les jeunes familles restent vivre ici ou viennent s’y établir, il faut pouvoir leur offrir l’infrastructure nécessaire.» Par ailleurs, la crèche est bénéfique pour la vallée de Conches, car elle a créé quatre nouveaux emplois. La directrice Brigitte Furrer qui est de la région avait dû déménager en plaine pour pouvoir exercer son métier, mais elle est revenue vivre en montagne maintenant.

Encadrement d’enfants et d’adolescents dans l’Oberland bernois

Les garderies pour les enfants dans les régions de montagne ne sont pas les seules à offrir des solutions très recherchées. Dans le Gadmental, dans l’Oberland bernois, un autre type de prise en charge d’enfants et d’adolescents a vu le jour. A Grin près de Gadmen, Christian Feuz et Isa Oggier ont créé un foyer dans une ferme qui tombait en ruines, pour eux, leurs trois enfants et une poignée d’adolescents et de jeunes adultes qui ont de la difficulté à trouver leurs marques dans la société.

Dans la cuisine de cette maison, Wuli se bat avec la machine à pétrir la pâte. Le batteur ne veut pas s’enclencher et la pâte ne prend pas bien, car il a mal calculé la quantité d’eau nécessaire. Mais Wuli ne baisse pas les bras. Il apprécie de pouvoir réaliser quelque chose par lui-même, même si c’est fastidieux. Ce jeune de 16 ans, dont le nom entier est Abduwali Dhiblawe, a grandi dans divers homes et a passé jusqu’ici l’essentiel de sa vie sur des canapés. Il était incapable de structurer son quotidien. Le fait de travailler de façon concentrée est donc une notion nouvelle pour lui.

Il lui faut cependant apprendre ces rudiments s’il veut avoir une chance de trouver une place d’apprentissage, d’accéder ensuite à une vie professionnelle et de s’intégrer dans la société. Dans le hameau reculé de Grin, Christian et Isa lui offrent cette chance. «C’est dur, mais cela me plaît bien», témoigne-t-il.

Actuellement, Wuli est l’un des trois jeunes qui vivent et travaillent dans ce centre en bénéficiant d’un encadrement. L’ancienne ferme est aussi la demeure de Christian et Isa et de leurs trois enfants: Lola, Elio et Maël. Ce sont eux qui, avec un ou deux civilistes et Pedro Burri, un employé, sont le moteur du Team Evergrin. Un team qui manque cependant de place, car il n’y a pas suffisamment de chambres dans la maison. Un membre du service civil et Wuli sont donc contraints de vivre pour l’instant dans une roulotte de chantier aménagée. «Nous avons eu recours à notre première roulotte de chantier quand nous avons commencé à manquer sérieusement de place», explique Christian, qui a fait de nécessité vertu en construisant une chambre sur roues. Entre-temps, lui et ses gens sont devenus une référence pour ce type de roulotte qu’ils aménagent pour des clients. «C’est un travail idéal pour nos pensionnaires. C’est un job artisanal très varié et gratifiant car les résultats sont probants.» Et surtout, le travail physique est pour les personnes prises en charge une étape essentielle sur le chemin de l’autonomie.

Le Team Evergrin exécute aussi pour des tiers des travaux de jardinage, d’entretien des chemins et rénove des murs de pierres sèches. La moitié des revenus de la famille Feuz-Oggier provient de ces travaux, l’autre moitié, des dédommagements qu’ils reçoivent pour les missions d’encadrement. Actuellement, les membres d’Evergrin sont occupés à la transformation d’une nouvelle roulotte de chantier. Des travaux qui pressent car un nouveau civiliste va arriver incessamment et il va falloir le loger. A midi, tout le team d’Evergrin se retrouve autour de la table. Ils parlent de leur travail du matin, plaisantent et planifient les tâches de l’après-midi. Et ils ont un bon coup de fourchette, car tout est délicieux. Une nouvelle expérience couronnée de succès pour Wuli.

Apprenti fromager à Luthern. (photo Yannick
Andrea, Aide Suisse aux Montagnards)

Places d’apprentissages dans des régions reculées

Il est particulièrement important que la jeunesse qui vit dans les régions de montagne dispose d’une offre étendue en ce qui concerne les places d’apprentissage.

Or, dans beaucoup de régions reculées, ces dernières font défaut. Joel Wechsler de Luthern, dans la région du Napf, a eu de la chance. Il a pu faire un apprentissage de technologue du lait dans la fromagerie de son village. Dès son plus jeune âge, il rêvait de devenir fromager. Pour son dixième anniversaire, il a souhaité recevoir un petit chaudron à fromage et a commencé à faire des expériences dans la ferme de ses parents. «Cela me fascinait que l’on puisse fabriquer autant d’aliments à partir du lait», dit Joel, qui aime aussi les déguster. «Dans la famille, je suis de loin celui qui consomme le plus de produits laitiers. Au moins quatre kilos de yogourt par semaine et beaucoup de fromage aussi.»

Le fait d’avoir pu entrer en apprentissage à la fromagerie du Napf a été une chance pour lui. D’abord parce que ce n’était pas loin de chez lui, mais surtout parce que le maître fromager, Markus Stirnimann, n’a cessé de développer la coopérative fromagère au cours des dernières décennies et de développer son assortiment en créant de nombreuses spécialités. La formation de Joel est de ce fait très diversifiée. «Nombreux sont mes collègues de l’Ecole professionnelle qui font plus ou moins toujours la même chose. Je suis bien content qu’il en soit autrement pour moi.»
Joel restera donc fidèle à la fromagerie locale. Il a déjà discuté avec son patron de la suite de sa carrière. Il envisage d’aller travailler dans un premier temps dans d’autres entreprises afin d’acquérir de nouvelles expériences et d’élargir son horizon. Ensuite, il retournera à Luthern, car il ne peut s’imaginer vivre ailleurs.

L’attachement à leur coin de terre est un sentiment que partagent de nombreux adolescents et enfants des régions de montagne. Mais qu’en pensent les jeunes de plaine? Pourraient-ils vivre en montagne? Des apprentis de Reishauer AG de Wallisellen près de Zurich ont tenté l’expérience. Une fois par an, ils s’investissent en montagne. Cette firme industrielle organise, depuis 1972 déjà, des camps de travail en montagne pour ses apprentis. Les engagements sont coordonnés par des «volontaires montagne» du SAB (Groupement suisse pour les régions de montagne), organisation financée par l’Aide Suisse aux Montagnards. Cette année, c’est chez la famille Barbüda à Luchsingen, dans le canton de Glaris, que les jeunes se sont investis.

Les lamas de la famille Barbüda jettent un regard quelque peu dédaigneux par-dessus la barrière de leur enclos. Des jeunes gens transportant des poutres et des portes passent devant l’enclos. Et des gravats jetés à travers une fenêtre atterrissent dans une benne. Les Barbüda rénovent leur maison d’habitation. Pour les travaux de démolition, les Barbüda ont obtenu de l’aide. 14 apprentis de première année sont là, dans le cadre de leur camp d’apprentissage. Pendant une semaine, ils habitent dans un chalet du voisinage et donnent un coup de main aux Barbüda. Ils s’investissent pleinement dans les travaux de chantier et font plus ample connaissance avec leurs formateurs et leurs camarades. «Un tel engagement soude une équipe», commente Raymond Schneider. Il est bien placé pour le savoir, car il conduit ses apprentis depuis 30 ans dans des camps. «Nous avons déjà réalisé divers genres de travaux», dit-il, mais la démolition c’est idéal, car elle permet aux jeunes de libérer leurs énergies. Les jeunes apprécient le changement par rapport à leur quotidien professionnel et prouvent, malgré les courbatures qui se font sentir, leur volonté de s’investir à fond. Certains connaissent les régions de montagne pour y avoir fait des vacances, mais pour d’autres, c’est une expérience totalement nouvelle. «C’est super, mais je suis content de ne pas devoir vivre ici», s’exclame l’un d’eux. Un autre témoigne: «Les gens sont tous sympas et je suis impressionné par tout ce que Christian et sa femme Barbara font sur le chantier.»

Bien que le travail soit pénible et pas toujours très amusant, cette mission de travail restera un bon souvenir pour eux. Fabian Bucher, coordinateur des «volontaires montagne» atteste: dans les engagements en faveur des montagnards, tout le monde est gagnant. Les jeunes vivent une expérience unique, et la population de montagne sait qu’elle peut compter à long terme sur leur empathie et leur solidarité. Le mandant peut quant à lui réaliser des travaux qu’il n’aurait pas pu se payer. Les chiffres que nous révèle Christian Barbüda sont éloquents: «Une entreprise de construction m’a fait une offre pour les travaux de démolition pour plusieurs dizaines de milliers de francs. Nous n’aurions jamais pu les financer.» Pour la famille Barbüda, les apprentis de Reishauer ont donc déplacé des montagnes. Et ils ont pris conscience qu’il est merveilleux de grandir en montagne mais que cela implique aussi de nombreux défis.

Ces exemples démontrent toute l’importance des projets de l’Aide Suisse aux Montagnards pour garder les régions de montagne en vie. «Si des enfants et des adolescents peuvent profiter de notre soutien, ses effets se feront sentir à long terme», explique Regula Straub, la directrice de l’Aide Suisse aux Montagnards. «Lorsque je vois cette relève, je ne me fais aucun souci pour l’avenir de nos régions de montagne.»     •
Réimpression avec l’aimable autorisation de l’Aide Suisse aux Montagnards. Première parution dans «Le Montagnard», numéro 93 / automne 2016. © Max Hugelshofer, Aide Suisse aux Montagnards

Aide Suisse aux Montagnards

L’Aide Suisse aux Montagnards est une organisation financée exclusivement par des dons, qui s’est fixé pour objectif d’améliorer les bases d’existence et les conditions de vie dans les régions de montagne.
Elle contribue ainsi au développement d’espaces économiques et de vie, ainsi qu’à la sauvegarde du patrimoine régional et à l’entretien des paysages, ce qui permet de lutter contre l’exode rural. En 2015, l’Aide Suisse aux Montagnards a soutenu 513 projets pour un montant de 23,8 millions de francs.
www.berghilfe.ch

Les projets

Vous trouverez pour chacun des projets présentés dans cette édition des compléments d’information, une galerie photo, et pour certains d’entre eux également une vidéo sur: www.aideauxmontagnards.ch

Famille Buchs, Im Fang/FR
www.aideauxmontagnards.ch/imfang

Kita Gogwärgi/VS
www.aideauxmontagnards.ch/gogwaergi

Evergrin Gadmen/BE
www.aideauxmontagnards.ch/grin

Napf-Chäsi, Luthern/LU
www.aideauxmontagnards.ch/luthern

Engagements volontaires chez la Famille Barbüda, Luchsingen/GL
www.aideauxmontagnards.ch/luchsingen

SOURCE/http://www.zeit-fragen.ch/fr/numbers/2016/no-24-7-november-2016/growing-up-in-the-mountains.html