1311 – L’euro, cette monnaie qui nous voulait du bien

Hier encore symbole de la réussite du projet européen, la monnaie unique serait devenue, la crise aidant, un fardeau pour les économies du continent. C’est la thèse que soutient l’économiste Jacques Sapir dans un essai percutant, L’Euro, contre la France, l’euro contre l’Europe, tout juste paru aux éditions du Cerf.

par Pierre-Henri Paulet – reprise du 10.10.16

Décidément, le temps tourne à l’orage au-dessus de la zone euro. Quelques jours après le cri d’alarme poussé par le prix Nobel Joseph Stiglitz (1), Jacques Sapir synthétise ses propres griefs contre la monnaie unique dans un court essai de la jeune mais remarquable collection « Le Poing sur la Table » (2). Pour conclure que la sortie de l’euro présenterait une solution salvatrice pour les pays du continent (notamment la France et l’Europe du sud), l’économiste revient à la fois sur les soubassements intellectuels de l’euro et le bilan qui peut lui être attribué.

Malgré sa modeste taille, le texte ressortit à l’argumentaire et non au pamphlétaire.

Sa lecture finit de convaincre que l’Union européenne est surtout une construction mythologique dont l’euro est devenu un dieu olympien.

Rien d’étonnant, dès lors, à ce que tout débat sur l’euro quitte « le registre de la raison ». Jacques Sapir le constate :

« Si vous vous y opposez, on ne cherchera pas à débattre ou à argumenter, mais à vous déconsidérer, à vous excommunier  » (3).

Les gouvernements français successifs ont sciemment maintenu l’omerta pour dissimuler l’inconsistance des arguments qui, depuis l’ère Jacques Delors, ont conduit à fonder l’Union monétaire alors même que les conditions du succès d’une telle opération n’étaient pas réunies.

Dans une région aux économies diversement développées, la monnaie unique ne pouvait se concevoir – comme sur le modèle fédéral des États-Unis – qu’à la condition de prévoir en même temps une Union des flux, que l’Allemagne ne veut ni ne peut mettre en œuvre. Comme si cela ne suffisait pas, les principales études favorables à la création d’unions monétaires (Mundell, McKinnon et Kennen) se sont révélées erronées, faute de rigueur méthodologique. Elles ont pourtant motivé les gouvernements européens à construire l’Europe et à persuader les peuples des gains à en attendre (croissance, emploi, investissement…).

Derrière les crises : l’euro

Parmi les lieux communs servis par les laudateurs de la construction européenne, l’idée du rôle protecteur de l’euro n’est pas le moindre. Jacques Sapir est persuadé du contraire.

Il est vrai que les statistiques du FMI ne plaident pas en faveur de la zone euro :

  • à l’exception de l’Allemagne, seule économie à bénéficier des rares avantages que peut procurer cette devise, tous les autres États présentent depuis la crise de 2007-2008 une croissance extrêmement poussive et un investissement productif à l’arrêt.

La comparaison avec des pays dotés de leur propre monnaie (Suède, Royaume-Uni par exemple) finit de détricoter l’argument de l’effet protecteur de l’euro (4).

  • Au contraire, ses principes directeurs, la fixité du taux de change et l’impossibilité d’une dépréciation monétaire, seraient à l’origine d’un véritable effet domino qui retarderait la sortie de crise.

L’enlisement de l’économie française en est l’illustration : à vouloir sauver à tout prix la zone euro, les gouvernements de Nicolas Sarkozy et François Hollande ont opéré des choix budgétaires agressifs, à l’instar des exonérations de prestations sociales, censés compenser la panne de croissance.

  • Il en a résulté la hausse des dépenses publiques (donc l’augmentation de la dette),
  • la stagnation de la production industrielle,
  • l’accélération du processus de financiarisation de l’économie
  • un surcroît de nouveaux chômeurs

que Jacques Sapir estime à environ 2 millions depuis 2007 (5).

L’autre intérêt de cet essai – qui est un condensé de la pensée de Sapir, notamment de ses réflexions sur l’avenir de la démocratie – réside dans le lien direct qu’il établit entre l’euro et la crise citoyenne que traversent bien des pays de l’Union.

La construction de l’euro a dépossédé l’État de deux pouvoirs régaliens que sont la politique monétaire et la détermination des règles de la fiscalité,

  • confiés à des institutions non élues, principalement à la Banque centrale européenne.

S’il faut maintenir une certaine réserve sur cet argument avancé par Jacques Sapir en ce qu’il tend à faire de l’euro le grand responsable de l’actuelle crise démocratique, il est indéniable que la construction de l’Union monétaire a contribué à rompre le lien de confiance entre les citoyens et leurs dirigeants.

Irresponsables, ces derniers se sont débarrassés des moyens d’action de l’État et ainsi liés les mains.

Les peuples d’Europe seraient-ils épargnés du pessimisme quant à leur avenir et des tentations populistes sans la monnaie unique ?

On peut sérieusement en douter puisque la démocratie représentative est en crise bien au-delà des frontières de l’Europe, comme le confirme le désir de rupture avec le « système » éprouvé par une bonne partie de l’électorat américain.

L’euro est un facteur local d’appauvrissement des populations (politiques d’austérité), de stagnation de l’économie et de technocratisation de la prise de décision politique. Mais il n’est qu’un élément apparu dans le cadre de la mondialisation, phénomène général qui est lui, plus vraisemblablement, la cause majeure du retour des communautarismes identitaires et du rejet d’élites sous l’influence de la haute finance.

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La fin de l’euro… et des idées reçues ?

Le bilan réel de l’Union monétaire est loin, bien loin du paradis de croissance et d’emploi promis aux temps de la ratification du Traité de Maastricht.

Les citoyens européens en ont pleinement pris conscience. Les gouvernements eux, font mine de croire encore à leurs propres fadaises. Reste tout de même une barrière psychologique qui ne tombe pas : celle de la peur de la sortie de l’euro. Autrement dit, la crainte que le remède soit pire que le mal.

En épilogue de son exposé, Jacques Sapir livre les données qui renversent les préjugés sur la fin de la monnaie unique. Et la démonstration séduit. Non, la dette des ménages n’exploserait pas avec la conversion en franc. Seules les grosses entreprises qui ont emprunté en devises étrangères pourraient partiellement souffrir du retour à la devise nationale et de la dévaluation qui s’ensuivrait. Mais tout réside justement dans la dépréciation, arme monétaire cruciale d’un État débarrassé de l’Euro. Pour l’auteur, elle serait de nature à doper la croissance pendant trois à cinq ans, donc à créer des emplois, améliorer les recettes fiscales et dégager des marges budgétaires pour l’État (6).

L’angoisse du chaos doit-elle empêcher cette solution radicale à la crise chronique de l’Union européenne ? Pour Jacques Sapir et pour des économistes de plus en plus nombreux (7), le chaos nous attend de toute façon… si les États s’obstinent à maintenir un système monétaire absurde et mortifère.


Notes sans a priori en complément relire Jacques Sapir

1226 – La sortie de l’euro est nécessaire jacques Sapir :J’ai donné ce printemps une longue interview à Philippe Plassart du Nouvel Économiste que l’on peut retrouver ici, et qui est publiée à l’occasion de la sortie de mon livre L’euro contre la France, l’euro contre l’Europe. J’en publie le texte, avec le lien au site du Nouvel Économiste pour ceux de mes fidèles lecteurs qui ne seraient point des fidèles de ce journal.,,, lire la suite

1202 – Sortir de l’Euro … Mode d’emploi … Jacques Sapir : L’éventuelle sortie de l’Euro polarise aujourd’hui une partie du débat politique. Avec la sortie de la traduction en français du livre de Joseph Stiglitz[1], et de quelques autres, cette question a désormais acquis sa légitimité. On sait, et je l’ai d’ailleurs écrit, que l’Euro était un problème non seulement économique mais aussi politique, qu’il concernait non seulement la France mais aussi l’Union européenne[2].,,lire la suite


Référence de l’ouvrage : Jacques SAPIR, L’Euro contre la France, l’euro contre l’Europe, Cerf, coll. « Le Poing sur la table », 2016, 66 pages. Paru en librairies le 7 octobre 2016. Prix éditeur : 5,00 EUR.

Notes :

(1) Joseph STIGLITZ, L’Euro : comment la monnaie unique menace l’avenir de l’Europe, éd. Les Liens qui Libèrent, 2016, 512 pages.

(2) Inaugurée en octobre 2014 par Régis Debray (Erreur de calcul), cette collection compte actuellement neuf ouvrages. Le format choisi – un argumentaire exposé en une cinquantaine de pages – et le prix fixé (5 EUR l’exemplaire) permettent d’ouvrir un vaste lectorat aux sujets polémiques.

(3) Jacques SAPIR, L’Euro contre la France, l’euro contre l’Europe, Cerf, coll. « Le Poing sur la table », 2016, p. 9.

(4) Ibidem, tableaux des pages 35 et 37 établis à partir des données du FMI.

(5) Ibid., p. 28.

(6) Ibid., p. 55

(7) Outre Stiglitz, Sapir et le regretté Bernard Maris, peuvent cités parmi les plus critiques du système monétaire européen Jacques Généreux, Frédéric Lordon et Vincent Brousseau.