1283 – Les 25 ans de la dissolution de l’URSS

Réponses aux questions de Мир перемен

a-01-mir-peremen-logo-color

La revue scientifique russe Мир перемен (Monde en transformation), dont on trouvera le site ici, m’a soumis quatre questions autour du 25ème anniversaire de la dissolution de l’URSS et de ses conséquences. Mes réponses seront publiées dans le numéro de décembre de cette revue. Pour le lecteur français, je publie ici la version française de mes réponses.

par · 31 octobre 2016

  1. Il y a de cela un quart de siècle, les anciennes républiques soviétiques, après s’être engagées sur la voie d’un développement indépendant, ont dans le même temps déclaré leur volonté de changer radicalement de système socio-économique. Est-ce que les attentes répandues à ce moment-là coïncident avec les réalités actuelles? Qu’est-il advenu de particulièrement inattendu et de surprenant pour vous? Pourquoi espoirs de bien-être général se sont-ils révélés illusoires?

Le processus de démantèlement du système soviétique a suscité, il est vrai, d’immenses espoirs,

  • à la fois en ce qui concerne les libertés politiques et le développement de la démocratie,
  • mais aussi en ce qui concerne la possibilité de passer du système de planification centralisée à un système qui serait à la fois plus efficient et plus juste[1].

L’espoir d’un meilleur équilibre économique entre les régions et les Républiques fédérées était aussi important[2].

  • Mais, le contexte de ce processus a aussi coïncidé avec la montée de la vague néo-libérale en Europe et aux États-Unis.
  • Ce contexte a contribué à infléchir de manière importante le processus de démantèlement, ce que l’on appelle la « transition ».

Il convient de se souvenir que, depuis la fin des années 1980, le système de protection sociale de pays comme la Grande-Bretagne et les États-Unis était l’objet d’attaques constantes de la part des néo-libéraux.

  • C’était l’époque de Margaret Thatcher et de Ronald Reagan. Ces attaques contre le système de protection sociale allaient de paire avec une attaque générale contre le système économique qui s’était stabilisé en Europe et aux États-Unis depuis la fin des années 1950.

Souvenons-nous que dix ans auparavant, dans le début des années 1970, un Président Républicain, Richard Nixon pour le nommer, affirmait que tous le monde était devenu “keynésien”[3].

Le retournement de la pensée économique et politique au profit de thèses tant économiques que sociales qui avaient été considérées comme durablement invalidées dans les années 1940 et 1950, s’est ainsi produit au cours des années 1970 et des années 1980. Cela explique le décalage qu’il pouvait y avoir entre les attentes des populations, et le climat intellectuel dans lequel baignait les élites.

Les populations croyaient quitter le système soviétique avec son cortège de pénuries, de biens de qualités médiocres, mais aussi sa répression et son oppression politiques pour entrer dans le système qui,

  • de la social-démocratie allemande aux socialistes français et passant par la “grande société” de Lyndon B. Johnson aux Etats-Unis[4], semblait assurer aux citoyens à la fois la liberté politique, des avancées démocratiques, et une hausse importante du niveau de vie.

Il convient de se souvenir que, au milieu des années soixante-dix, pour l’ensemble des pays développés, on assiste au niveau le plus faible des inégalités de revenus comme de patrimoine[5].

Pourtant, dans le même temps, une large partie des élites, mais aussi des économistes sous l’influence de la contre-révolution des anticipations rationnelles[6], s’étaient, elles, converties à ce que l’on appellera dans années 2000 le “néo-libéralisme”,

  • soit un système économique dominé par les marchés financiers et par la privatisation croissante de l’ensemble du domaine public,
  • avec pour conséquence un système social très inégalitaire[7].

De fait, cela se traduira en Europe occidentale par la décision de mettre en place le système de l’Euro ce qui conduira à faire de cette région du monde un fardeau pour la croissance mondiale[8].

Cette dissociation entre les attentes des populations et les projets des élites est à l’origine des désillusions engendrées par ce que l’on a appelé la “transition”. Mais, ces désillusions ont été aggravées par une politique de “radicalisme économique” qui a largement contribué à rendre la “transition” plus douloureuse et moins efficace[9].

  • Ce “radicalisme”, dont ce que l’on appelle la “thérapie de choc” fut l’emblème[10], a contribué à plonger la Russie dans une crise profonde qui, d’abord latente, devait aboutir à la crise financière de 1998.

La première phase de la transition en Russie, soit les années 1992-1998, a donc constitué ce que l’on peut appeler une « expérimentation néo-libérale » d’une extraordinaire violence.

  • Ce que l’on appelle la « thérapie de choc » a été en réalité la mise en œuvre d’une pensée radicale et sectaire qui visait à faire de la Russie le champ d’expérimentation d’une idéologie néo-libérale[11], dont les propres promoteurs occidentaux se sont, en général, bien gardés d’appliquer les prescriptions dans leurs propres pays.

Il faut ici souligner le fait que rapidement cette politique économique a été très sévèrement critiquée par de nombreux spécialistes réputés, à la fois en raison de son inadaptation aux conditions de la Russie mais aussi en raison des graves erreurs théoriques que le raisonnement des néo-libéraux contenait[12].

Ces désillusions, en particulier pour les pays issus de l’ex-Union soviétique, ce que l’on appelle les “Nouveaux États Indépendants”, furent à la fois économiques, politiques et sociales.

  • D’un point de vue économique, même si la Russie a retrouvé son niveau de PIB par habitants vers 2003, la croissance reste insuffisante.
  • L’économie russe, si elle devenue plus efficiente que celle de l’ex-Union soviétique, reste en retard par rapport aux progrès de la Chine et des pays de l’Ouest de l’Union européenne.

Dans le domaine social, la croissance des inégalités a été énorme, essentiellement durant les dix premières années de la transition, et ces inégalités ne ce sont pas réduites après 2000. Ceci signe l’échec des politiques inspirées par le “Consensus de Washington” en Russie[13].

En ce qui concerne les institutions politiques, on a assisté, de 1992 à 1998, à une destruction des institutions et à une crise de l’État, dont les conséquences ont été très grave[14].

Il y a des phénomènes importants de collusion oligarchiques et une corruption qui reste importante.

Globalement, on a assisté à une “primitivation” de l’économie avec des pertes importantes que ce soit dans le capital humain ou le capital matériel[15]. Le besoin de modernisation est important, que ce soit dans l’économie où le comportement des entreprises a certes évolué depuis 1991, mais pas toujours de la manière attendue[16], et aussi dans la société.

Ce besoin de modernisation reste toujours important même s’il est aujourd’hui contrebalancé par un besoin de stabilité qu’exprime une large partie de la population.

Rien de ce qui survint alors ne constitua véritablement une surprise, car les effets négatifs, et même pathologique des politiques menées de 1992 à 1998 avaient été parfaitement prévus et même anticipés[17].En un sens, on peut dire que les “libéraux” russes, et leurs alliés occidentaux, se sont livrés à une expérimentation sur un pays de 150 millions d’habitants[18]. Les résultats en ont été catastrophiques.

Par la suite, l’évolution de l’économie et de la société russe après 1998 et surtout après 2000 a validé des travaux théoriques, comme par exemple ceux concernant l’importance du taux de change pour la croissance et l’investissement.

  • Ces prescriptions néolibérales ont rendu inévitable la crise de 1998[19]. Cette dernière a fait césure dans l’histoire de la transition, mais aussi au sein de l’idéologie économique dominante.

Les voix critiques qui s’étaient fait entendre, mais qui avaient été opprimées et réprimées, ont retrouvé avec cette épisode une nouvelle légitimité, tant en Russie qu’en occident. Le retour d’expérience en provenance de la Russie fut à cet égard particulièrement important. Il passa par une crise violente entre le Banque Mondiale et le Fond Monétaire International et jeta les bases d’une révision progressive d’une partie de l’idéologie économique dominante

On voit bien que le système “néo-libéral”, qui constitue toujours aujourd’hui le contexte mondial dans lequel la Russie est obligée de s’insérer s’avère un système qui ne peut permettre aux espoirs de la majorité de la population en matière de progrès social et économique de se réaliser.

Ce système est aujourd’hui en partie contesté, et même une organisation comme le FMI exprime publiquement des doutes en particulier sur la libre circulation des capitaux qui est un des piliers fondamentaux de ce système[20]. Ce qui pose le problème d’une possible forme d’insertion de la Russie qui soit différente par rapport à ce contexte mondial. En fait, cela pose la question d’une possible forme de retrait partiel de la Russie de la globalisation[21].

2016-10-26-la-russie-apres-la-disparition-de-lurss-image

  1. La mise en place des régimes autoritaires dans la plupart des nouveaux États indépendants (NEI) est-elle naturelle et comment, de votre point de vue, les systèmes politiques vont-ils évoluer dans l’espace post-soviétique? Est-il possible de distinguer et de souligner ici le commun du spécifique?

 Le problème de la nature des régimes politiques est lié a de nombreux facteurs, comme l’intensité des conflits dans la société, la question de la légitimité des autorités politiques (problème qui se posait aussi sous le régime soviétique[22]) et des institutions, le degré d’émiettement ou au contraire de consolidation de la société, enfin la culture politique dominante[23].

Se pose aussi la question de savoir ce que l’on appelle un régime autoritaire.

  • En un sens les premières années de la Vème République en France, quand le Général de Gaulle est revenu au pouvoir, pourraient aujourd’hui être classées dans la catégorie des régimes dits “autoritaires”, et pourtant les formes démocratiques étaient respectées.
  • D’ailleurs, le Général de Gaulle s’inclina devant le suffrage populaire et abandonna le pouvoir lorsqu’un référendum qu’il avait provoqué vit une majorité de réponses défavorables à la politique qu’il proposait.

On a souvent tendance à qualifier d’autoritaire un régime dont les options politiques nous déplaisent, et qui montre de l’autorité. Le qualificatif “autoritaire” est fréquemment appliqué à la Russie depuis ces dernières années, mais le fit qu’un conflit géopolitique entre les pays de l’OTAN et la Russie n’y est pas étranger. Ce n’est pas ainsi que l’on doit procéder à une véritable analyse politique.

Il est incontestable que les conflits politiques, sur la répartition des richesses, sur la stratégie socio-économique, sur la nature de l’intégration internationale, ont été intenses dans les États issus de l’ex-URSS.

  • Il est tout aussi évident que ce sont posés des problèmes de légitimité de l’autorité publique.

La collusion entre les intérêts oligarchiques et le pouvoir politique fut portée à un niveau inconnu jusqu’alors lors des élections présidentielles de 1996[24].Or, on le sait, l’autorité ne peut exister sans une légitimité.

Enfin, il est indéniable que l’on a été confronté à des sociétés très éclatées, et que le discours individualiste tenu de manière dominante de 1992 à 1998 a certainement aggravé cet état des choses, et que la culture politique était marquée par les années de l’Union soviétique.

Tout cela rendait difficile l’émergence de structures démocratiques similaires à celles des pays occidentaux. La démocratie ne s’impose pas ; elle résulte d’un long processus de construction institutionnelle et de la constitution de la culture politique qui y correspond[25]. De plus, la question de la souveraineté nationale et populaire a été au cœur du débat politique dans les années 1990.

Tout ceci peut permettre de comprendre pourquoi la démocratie de type occidentale a du mal à s’imposer dans les États de l’ex-URSS. Mais on peut aussi se poser la question de savoir à quel point la “démocratie” des pays occidentaux correspond bien aux principes de la démocratie.

  • Des institutions comme l’Union européenne théorisent une légalité qui n’est plus connectée à la légitimité[26]. On voit se multiplier dans ces derniers pays ce que l’on peut appeler des dénis de démocratie.
  • Les déclarations de Jean-Claude Juncker lors de l’élection grecque de janvier 2015 en témoignent[27].

Le comportement de l’UE et celui des institutions de la zone Euro appellent implicitement une réaction d’ensemble parce qu’elles contestent cette liberté qu’est la souveraineté[28]. La montée de ce que l’on appelle, à tort ou à raison, les mouvements “populistes” dans ces pays est un signe incontestable de ce qu’il y a eu une divergence profonde entre le discours tenu par les autorités et la réalité des politiques.

Le “populisme” n’est pas une maladie[29], c’est un symptôme; clairement, la démocratie est, elle aussi, gravement malade dans les pays occidentaux. On le voit en particulier si l’on se penche sur la montée des mouvements dits « populistes » dans nombre de pays occidentaux.

  • S’il y a bien quelque chose de commun dans ces différents mouvements, c’est probablement la volonté des différents peuples de retrouver ce qui fait l’essence de la souveraineté populaire, c’est à dire la capacité de décider par soi-même, mais aussi la possibilité de dégager des responsabilités précises pour les divers politiques mises en œuvre et aujourd’hui tellement contestées.

Ces différents mouvements ont donc en commun un déni de démocratie,

  • qu’il s’agisse de la domination de « Wall street » sur « main street » comme l’on dit aux États-Unis,
  • du poids politique indue de l’Union européenne,
  • ou encore de la manière dont les élites politiques traitent les votes populaires quand ils ne vont pas dans leur sens,
    • comme on l’a vu en France après le référendum sur le projet de Constitution européenne de 2005,
    • ou comme on le voit dans les tentatives désespérées pour imposer le traité CETA sans débat.

Ces mouvements ont donc en commun une aspiration très profonde à la démocratie, et la compréhension – en particulier en Europe – qu’il ne peut y avoir de démocratie sans souveraineté. C’est pourquoi la revendication de la souveraineté est en train d’occuper une telle place dans les débats politiques européens.

Une analyse plus systématique des régimes des États ex-soviétiques montrerait que derrière des similitudes, un dirigeant fort, une alternance politique faible, voire inexistante, on trouve des différences importantes dans les structures politiques.

  • De ce point de vue, l’usage du mot “autoritarisme”, la construction d’une catégorie politique, dont les contours restent nécessairement flous, peut certainement s’avérer un obstacle à la compréhension réelle de ce qui se joue en matière de transition politique depuis près de vingt-cinq ans.

Dans le cas de la Russie, si l’on peut considérer que le système politique n’est pas satisfaisant, il convient alors de se rappeler des problèmes concrets que le pays a dû affronter depuis 1992, problèmes qui ont contribué à construire une forme de culture politique particulière.

2016-10-31-cei

  1. Quel est le rôle du monde extérieur dans l’économie et de la politique des pays de la CEI? Quels sont les avantages et les inconvénients de l’équilibre atteints? Y avait-il des erreurs dans la politique russe à l’égard de la SNI? Si oui, quelles étaient-elles?

Les interactions entre le monde extérieur et les déterminants internes étaient quelque chose que les États de l’Ex-URSS, qui avaient vécu dans un système relativement fermé. Ces pays ont brutalement découvert avec la dissolution de l’Union soviétique ce que signifiait l’intégration et la confrontation tant économique, politique que culturelle.

  • Cette confrontation aurait pu se faire dans un état d’esprit très différent de la “Guerre Froide”. Cela n’a pas été le cas, et de ce point de vue la responsabilité des pays occidentaux a été grande dans la perpétuation d’une logique de confrontation.

On peut considérer que le principal problème de la Russie, si l’on regarde le rapport au monde extérieur et non simplement l’état intérieur du pays, est que ce dernier a pu avoir le sentiment qu’il était l’objet d’une politique de démembrement de la part des États-Unis et de leurs alliés.

La question de l’élargissement de l’OTAN, élargissement qui avait été exclu lors des discussions entre R. Reagan et M.S. Gorbatchev, mais qui a été mis en place dès les années 1990, a crée un sentiment très fort d’encerclement chez les dirigeants russes.

Les interventions, directes et indirectes, des États-Unis sur la politique économique de la Russie dans les années 1990 ont aussi provoqué le sentiment que l’on cherchait à dépecer la Russie. Tout cela explique, sans nécessairement la justifier, la vision qui se constitue alors des Nouveaux États Indépendants depuis la Russie.

La notion “d’étranger proche” qui a été développée en 1992-1993 correspondait à l’époque à un fait.

Mais, la politique occidentale a abouti, en réaction, à faire de cette notion un pivot de la pensée stratégique et politique de la Russie, justement parce qu’elle pouvait avoir le sentiment de faire face à un monde occidental hostile, à une politique d’encerclement de la part de l’OTAN.

L’intervention de l’OTAN dans les Balkans dans les années 1990, la question du Kosovo[30], et la reconnaissance unilatérale de l’indépendance du Kosovo, ont achevé de convaincre les dirigeants russes que les pays de l’OTAN ne respectaient pas le droit international qu’ils avaient pourtant eux-mêmes contribué à mettre en place.

Signalons que la situation créée par l’intervention de l’OTAN et par le protectorat qu’ont exercé les Nations unies a eu des répercussions dramatiques sur les structures sociales du Kosovo, structures déjà largement fragilisées dans la période antérieure.

  • Un des phénomènes les plus marquants a été une explosion de la prostitution, ou plus exactement d’un esclavage sexuel, largement contrôlé par des bandes armées liées au nouveau pouvoir[31]. Cette situation honteuse a été décrite dans un rapport d’Amnesty International rendu public le 6 mai 2004[32].

L’intervention de l’OTAN, il faut le rappeler, avait eu lieu officiellement pour prévenir une « purification ethnique » et en prétendant respecter la présence du Kosovo au sein de la Serbie, comme l’indiquait une résolution du Conseil de sécurité de l’ONU votée le 10 juin 1999[33].

  • Or, non seulement l’intervention a abouti à une « purification ethnique »,
  • mais l’administration des Nations unies s’est rapidement comportée comme si l’indépendance du Kosovo devait être la solution ultime du problème.

L’invasion en 2003 de l’Irak par les États-Unis et leurs alliés[34], a convaincu les dirigeants russes que les États-Unis ne respecteraient que la force.

  • L’intervention des États-Unis a été décidée sur un faux prétexte, celui des armes dites “de destruction massive”[35]. De ce point de vue, le discours prononcé par le Président Vladimir Putin en 2007 à la conférence sur la sécurité à Munich apparait comme prophétique[36].

Mais, la notion “d’étranger proche” ne permet pas à la Russie de penser des relations entre elle-même et les autres États ex-soviétiques sur une base égalitaire. La politique de la Russie a donc évolué vers une position où elle considère que ses intérêts stratégiques sont directement menacés si des changements politiques surviennent dans les anciennes républiques soviétiques (à l’exception des Pays Baltes).

  • Il en résulte, en réaction, la montée d’un sentiment anti-russe, en particulier en Ukraine.
  • On a vu ce sentiment anti-russe se développer dans les derniers mois de 2013 et jusqu’au coup d’État de 2014 justement parce que la Russie s’opposait, et du point de vue de ses intérêts cela pouvait être compréhensible, à l’accord de libre-échange entre l’Union européenne et l’Ukraine.

Ce qui était un différent commercial est devenu, à la fois en raison de l’imprudence évidente des dirigeants européens et de la politique russe une question géopolitique majeure. La montée des mouvements extrémistes et néo-nazis en Ukraine, l’aveuglement des autorités de l’Union européenne sur ce sujet, ont provoqué la situation dramatique que nous connaissons.

Il est désormais évident que la Russie cherche, au travers du projet d’intégration Euro-Asiatique qu’elle développe et promeut, à constituer un glacis tant géopolitique qu’économique et militaire pour s’opposer aux politiques de l’OTAN et des États-Unis.

C’est une logique de confrontation, qui est aux antipodes de ce que l’on pensait voir se développer au début des années 1990. Mais, si nous sommes revenus dans une situation de quasi-Guerre Froide, il faut reconnaître que la responsabilité principale fut celle des États-Unis, en particulier quand ce pays n’a pas respecté les engagements pris par Ronald Reagan vis-à-vis de Mikhail Gorbatchev.

2016-10-31-eurasiatique-55cb59f1c461882a438b4580

  1. Quelles sont les perspectives d’interaction politique et économique entre les anciennes républiques soviétiques? Il y aura une intégration à part entière dans le format EAEU?

 

Si l’on peut regretter que les priorités géopolitiques se soient imposées dans la question des relations entre la Russie et les pays de l’ex-URSS, cela n’empêche que les questions économiques restent extrêmement importantes[37].

De ce point de vue, la notion d’intégration “Euro-Asiatique” fait sens. On le constate en particulier dans le développement des infrastructures de transport, même si les logiques de développement de ces infrastructures doivent être mieux pensées dans le projet d’intégration[38]. Au-delà de cette question, il était évident, en 2014, que nombre de pays de l’ex-URSS, et en premier lieu l’Ukraine[39], restaient très dépendants de la Russie.

Au-delà se pose la question de savoir ce que l’on entend par intégration. L’Union européenne a voulu construire un modèle politique où l’intégration économique aboutissait à la constitution d’un État fédéral. Or, ce projet est aujourd’hui profondément en crise.

Le référendum sur la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne, ce que l’on appelle le “Brexit”, a montré l’importance des doutes qui aujourd’hui existent en ce qui concerne l’avenir de l’UE.

L’union économique eurasienne se présente quant à elle sous la forme d’un accord d’intégration régionale signée par cinq pays membres (Biélorussie, Russie, Kazakhstan, Kirghizistan et Arménie). L’année 2015, on le sait, a été marquée par la succession de deux événements géo-économiques majeurs:

  • -l’entrée en vigueur de l’Union Economique Eurasienne (EEU) le 1er janvier 2015 et la mise en place par la Chine de la stratégie économique dite « One Belt-One Road » (OBOR) recouvrant les deux projets de développement asiatique reliant la Chine à l’Occident et dénommés The Silk Road Economic Belt (SREB) pour sa version terrestre et The 21st Century Maritime Silk Road pour sa version maritime vers l’océan Indien,[40]
  • -la signature à Moscou par les présidents chinois et russe Xi Jinping et V. Poutine, de la déclaration d’intégration de l’Union Économique Eurasienne (EEU) dans les projets de la Silk Road Economic Belt (SREB).[41]

Aussi séduisant que soient ces projets, en décidant de la mise en place conjointe d’un « espace économique commun » en Eurasie ainsi et d’une zone de libre-échange entre l’Union économique eurasienne et la Chine, ils posent de véritables problèmes d’exécution pour les pays concernés. Le projet de réalisation de projets d’infrastructure intercontinentale à caractère essentiellement logistique reste à matérialiser.

L’intégration Euro-Asiatique se doit de tirer les leçons de l’UE[42]. L’intégration ne peut avoir lieu de manière durable que si la souveraineté de chaque pays est respectée. C’est une des leçons majeures que l’on peut tirer de la crise actuelle de l’Union européenne.

Notes

[1] Boyer R., « La grande transformation de l’Europe de l’Est », préface à l’édition japonaise de, T.Yamada et R.Boyer,(édits.), La Grande transformation du Socialisme, Fujiwara, Tokyo, 1993.

[2] Sapir J., « La dimension fédérale de la crise de l’Union soviétique », in Économie ProspectiveInternationale, n°46, 2ème trimestre 1991

[3] Discours pour les « primaires » de l’élection de 1972, cité dans Daniel J-M., Histoire vivante de la pensée économique, Paris, Pearson, 2010, p. 354.

[4] Voir Fernlund, K. J. Lyndon B. Johnson and Modern America (Vol. 25 of The Oklahoma Western Biographies). Norman, University of Oklahoma Press, 2009. Voir aussi Ellis, S. Freedom’s Pragmatist: Lyndon Johnson and Civil Rights. Gainesville, FL: University Press of Florida, 2013.

[5] T. Piketty and E. Saez, “Income Inequality in the United States”, Quarterly Journal of Economics, February 2003.

[6] Robert E. Lucas, « Expectations and the neutrality of money », Journal of Economic Theory, 4, 1972, p 103-124; R.E. Lucas et T.J. Sargent (eds.), Rational Expectations and econometric practice, vol.1, University of Minnesota Press, Minneapolis, 1981

[7] G. Irvin, “Growing Inequality in the Neo-liberal Heartland,” Post-Autistic Economics Review, 43 September 15, 2007, pp. 2–23, <http://www.paecon.net/PAEReview/issue43/Irwin43.htm&gt;; M. Brewer, A. Goodman, J. Shaw, and L. Sibieta, Poverty and Inequality in Britain: 2006, Institute for Fiscal Studies (London, 2005).

[8] J. Bibow, “Global Imbalances, Bretton Woods II and Euroland’s Role in All This,” in J. Bibow and A. Terzi (eds), Euroland and the World Economy: Global Player or Global Drag? , New York, Palgrave Macmillan, 2007.

[9] V.V. Ivanter, « La transition macroéconomique et politique » in Sapir J. (edit.), La transition russe 20 ans après, Paris, Editions des Syrtes, 2012, pp. 23 à 68.

[10] Dornbush R. (1991), “Priorities of economic reform in Eastern Europe and the Soviet Union”, Occasional paper n° 5, CEPR, London. Berg A. & Sachs J. (1992), “Structural adjustment and international trade in Eastern Europe: The case of Poland”, Economic Policy, n° 14, pp. 182-207.

[11] On en trouve un exemple dans : Fisher S. (1994), “Prospects for Russian stabilization in the Summer of 1993”, in A. Åslund (Ed.), Economic Transformation in Russia, New York : St. Martin’s Press, pp. 8-25.

[12] Portes R. (1993), “From central planning to a market economy”, in S. Islam and M. Mandelbaum (Eds.), Making Markets – Economic Transformation in Eastern Europe and Post-Soviet States , New York : Council on Foreign Relations, pp. 16-52. Taylor L. (1994), “The market met its match: Lessons for the future from the transition’s initial years”, Journal of Comparative Economics, Vol. 19, n° 1, August, pp. 64-87.

[13] Sapir J., « Le consensus de Washington et la transition en Russie: histoire d’un échec », in Revue Internationale de Sciences Sociales, n°166, décembre, pp. 541-553.

[14] Sapir J., “Transition, Stabilization and Disintegration in Russia: The Political Economy of Country Unmaking” in Emergo , Vol.2 (1995), n°4, pp. 94-118.

[15] A.D. Nekipelov, « L’instauration d’une économie de marché » in Sapir J. (edit.), La transition russe 20 ans après, Paris, Editions des Syrtes, 2012, pp. 69-120.

[16] D.B. Kuvalin, « Les entreprises russes, évolution des modèles de comportement », in Sapir J. (edit.), La transition russe 20 ans après, Paris, Editions des Syrtes, 2012, pp. 121-182

[17] Sapir J., « A l’épreuve des faits…Bilan des politiques macroéconomiques mises en oeuvre en Russie », in Revue d’études comparatives est-ouest, vol.30, n°2-3, 1999, pp 153-213.

[18] Petrakov, N.Ya, Russkaya Puletka, Moscou, Ekonomika, 1998.

[19] Panfilov V. S. (1999), Finansovyj krizis : trebovanija k reformirovaniju nalogovoj systemy (La crise financière : l’exigence d’une réforme du système fiscal), Problemy Prognozirovanija, n° 1, pp. 3-16. Glaz’ev S. (1998), Krakh ‘stabilizacionnoj programmy’ i imperativ perekhoda k mobilizacionnoj modely (L’échec du ‘programme de stabilisation’ et le passage impératif au modèle de mobilisation), Rossijskij Ekonomiceskij Zurnal, n° 9-10, pp. 12-23. Nekipelov A. (1999), Rossijskij krizis i racionalizacija ekonomiceskoj strategii (La crise russe et la rationalisation de la stratégie économique), Rossijskij Ekonomiceskij Zurnal, n° 1, pp. 3-15.

[20] Ostry J. et al., (2010) ‘Capital Inflows: The Role of Controls’, International Monetary Fund Staff Position Note, Washington (D. C.), FMI. Voir aussi Buiter W., (2009), “The return of capital Controls”, in VoxEU, February 20th, 2009, URL: http://www.voxeu.org/index.php?q=node/3104 . Blanchard, O. and J.D. Ostry, (2012), ‘The Multilateral approach to capital controls’ on Vox EU, 11 Décembre, URL: http://www.voxeu.org/article/multilateral-approach-capital-controls . Beattie A. (2012), ‘IMF drops opposition to capital controls’, in Financial Time, 3 décembre, URL: http://www.ft.com/intl/cms/s/0/e620482e-3d5c-11e2-9e13-00144feabdc0.html

[21] Sapir J., « Russie-Europe : de la convergence à la divergence » in Recherches Internationales, n°102, Janvier-Mars 2015, pp. 25-38.

[22] Breslauer G.W., 1982, Khrushchev and Brezhnev as leaders – Building Authority in Soviet Politics, George Allen & Unwin, Londres

[23] Lewin M., La Grande Mutation Soviétique, La Découverte, Paris, 1989. J. Sapir, « Penser l’expérience soviétique », in J. Sapir, (ed), Retour sur l’URSS – Économie, société, histoire , L’Harmattan, Paris, 1997, pp. 9-44; Idem, Le Chaos Russe , La Découverte, Paris, 1996

[24] Wedel J., Collision and Collusion – The Strange Case of Western Aid to Eastern Europe, 1989-1998, St. Martin’s Press, New York, 2000

[25] Przeworski A., « Democracy as a contingent outcome of conflicts », in J. Elster & R. Slagstad, (eds.), Constitutionalism and Democracy, Cambridge University Press, Cambridge, 1993, pp. 59-80

[26] Jakab A., « La neutralisation de la question de la souveraineté. Stratégies de compromis dans l’argumentation constitutionnelle sur le concept de souveraineté pour l’intégration européenne », in Jus Politicum, n°1, p.4, URL : http://www.juspoliticum.com/La-neutralisation-de-la-question,28.html

[27] Jean-Jacques Mevel in Le Figaro, le 29 janvier 2015, Jean-Claude Juncker : « la Grèce doit respecter l’Europe ». http://www.lefigaro.fr/international/2015/01/28/01003-20150128ARTFIG00490-jean-claude-juncker-la-grece-doit-respecter-l-europe.php Ses déclarations sont largement reprises dans l’hebdomadaire Politis, consultable en ligne : http://www.politis.fr/Juncker-dit-non-a-la-Grece-et,29890.html

[28] Evans-Pritchards A., « European ‘alliance of national liberation fronts’ emerges to avenge Greek defeat », The Telegraph, 29 juillet 2015, http://www.telegraph.co.uk/finance/economics/11768134/European-allince-of-national-liberation-fronts-emerges-to-avenge-Greek-defeat.html

[29] Mouffe C., Le politique et ses enjeux Paris, La découverte/MAUSS, 1994.

[30] Voir Elsässer, La RFA dans la guerre du Kosovo, chronique d’une manipulation, Paris, L’Harmattan, 2002.

[31] Ian Traynor, « Nato force ‘feeds Kosovo sex trade’ », The Guardian, 7 mai 2004.

[32] Rapport consultable sur http://web.amnesty.org/web/web.nsf/print/BFE76880D43FBC980 . Voir aussi, http://www.peacewomen.org/news/Losovo/newsarchives02/kosovose

[33].Résolution 1244 de l’ONU qui affirme que l’intervention militaire ne remet pas en cause la souveraineté de Belgrade sur le Kosovo et confirme les frontières de la Serbie dans leur état d’avant l’intervention.

[34] Voir Primakov E, Le Monde après le 11 septembre et la Guerre en Irak, Paris, Presses de la Renaissance, 2003,

[35] Scott Ritter, « Les inspections détruisent plus d’armes que les bombardements », propos recueillis par Aziz Zemouri in Le Figaro Magazine, samedi 1er mars 2003, p. 14-15. Voir aussi Scott Ritter et William R. Pitt, Guerre à l’Irak. Ce que l’équipe Bush ne dit pas, Paris, Le Serpent à Plumes, 2003.

[36] Voir La Lettre Sentinel, n° 43-44, janvier-février 2007.

[37] Alturki, F., Espinosa-Bowen J., et Ilahi N., (2009), « How Russia Affects the Neighbrhood : Trade, Financial and Remittance Channels », Working Paper WP/09/277, Fonds Monétaire International, Washington DC.

[38] Lehmacher, W. et Padilla-Taylor V., ‘The New Silk Road – Idea and Concept’ ISPSW Strategy Series No. 390, 2015. Libman A, «Linking the Silk Road Economic Belt and the Eurasian Economic Union: Mission Impossible?» in Caucasus International, 25 Juillet 2016 http://cijournal.az/post/linking-the-silk-road-economic-belt-and-the-eurasian-economic-union-mission-impossible-alexander-libman

[39] Sapir J., « Quel avenir pour l’Ukraine? », note publiée sur le carnet RussEurope, le 13 mars 2014, https://russeurope.hypotheses.org/2086

[40] Vision and Actions on Jointly Building Silk Road Economic Belt and 21st-Century Maritime Silk Road – http://www.chinausfocus.com/finance-economy/belt-and-road-initiative-makes-strong-progress/#sthash.885aNiYT.dpuf

[41] Zuenko I., «Connecting the Eurasian Economic Union and the Silk Road Economic Belt : current problems and challenges for Russia,October» in, China in Central Asia, n° 30, 2015, , http://chinaincentralasia.com/2015/10/30/connecting-the-eurasian-economic-union-and-the-silk-road-economic-belt-current-problems-and-challenges-for-russia/

[42] Dragneva, R. and Wolczuk K. (2015) ‘European Union Emulation in the Design of Integration’, in Lane, D., and Samokhvalov V. (eds.) The Eurasian Project and Europe: Regional Discontinuities and Politics. Basingstoke: Palgrave, pp. 135-152.


source/https://russeurope.hypotheses.org/5387