1279 – Vladimir Poutine à Valdaï – Vidéo 30:00 + Compte rendu de J.Sapir – 27.10.2016

Diffusé en direct le 27 oct. 2016 – durée 30:00

Comme chaque année, Vladimir Poutine s’exprime face aux experts internationaux réunis à Sotchi à l’occasion de la 13e édition du club de discussion Valdaï, en abordant les sujets brûlants de l’actualité internationale.

Le Président Vladimir Poutine a fait dans l’après-midi du 27 octobre une brève présentation de ce qu’il conçoit être les principaux problèmes posés par une philosophie du développement international pour la création d’un ordre mondial qui soit à la fois juste et stable. Puis il a répondu pendant près de trois heures aux questions de la salle. Il intervenait dans la dernière session de la 13ème rencontre internationale du Club Valdaï qui se tenait à Krasnaya Polyana du 24 au 27 octobre. Avec lui, sous la direction de Timothy Colton, Professeur de Government and Russian Studies, à l’université de Harvard (Etats-Unis) qui jouait le rôle de modérateur, on comptait comme autres intervenants :

  • Heinz Fischer, Président de la République d’Autriche (2004-2016)
  • Tarja Halonen, Présidente de la République de Finlande (2000-2012)
  • Thabo Mbeki, Président de la République d’Afrique du Sud (1999-2008)

L’intervention de Vladimir Poutine a couvert un grand nombre de problèmes, que ce soit dans son intervention liminaire ou dans ses réponses aux questions, que l’on peut ainsi résumer (et ceci, j’insiste sur ce point, n’est pas une traduction verbatim de ses propos).

 

Les institutions et les questions politiques

Le Président Poutine a commencé par mettre en lumière la résistance des pays anciennement dominants (les Etats-Unis et certains pays d’Europe occidentale) qui cherchent à maintenir en état des institutions désormais dépassées (comme l’OTAN) ou qui cherchent à affaiblir les nouvelles institutions nées de la fin de la guerre froide, qu’il s’agisse de l’OMC ou d’autres organisations.

  • Il a insisté sur le rôle négatif pour les institutions économiques internationales des sanctions imposées par les États-Unis.
  • Il a aussi dénoncé le fait que l’on cherche à réanimer le mythe d’une « menace militaire russe » en particulier aux États-Unis mais aussi dans certains pays de l’OTAN.
  • Et il a souligné l’écart entre les niveau démographique et économique de ces pays avec la Russie.
  • En fait, a-t-il ajouté, il semble que les dirigeants de ces pays n’ont pas grand chose à dire à leurs populations. Ils n’abordent pas les problèmes de niveau de vie ou de sécurité. Est-ce que nous devons continuer dans cette direction s’est-il demandé ?

Vladimir Poutine souligne qu’en 1991/1992, il y avait de grands espoirs. On allait sortir du « système de la guerre froide ». Mais, le changement dans l’équilibre des forces ne s’est pas fait de manière équilibrée.

Il a ensuite souligné que l’on veut créer une atmosphère d’incertitude qui servira à influencer les populations dans le cadre des démocraties.

Même si ces pays sont formellement des démocraties, on voit que la population a de moins en moins son mot à dire. Les résultats des votes, des référenda, ne sont plus respectés.

Ce que l’on appelle « populisme » est le fait que les citoyens de base ont de moins en moins confiance dans les élites politiques, que ces élites sont compromises dans des scandales ou simplement incompétentes.

L’érosion de la « classe moyenne » est un phénomène général. Il donne naissance à un pouvoir oligarchique et bureaucratique qui aujourd’hui n’est plus contrebalancé par le pouvoir du peuple.

Répondant à une question posée par un intervenant (russe) du MGIMO, il a précisé que la Russie n’avait pris aucune position dans l’élection présidentielle. Il considère que les accusations provenant de la part d’Hillary Clinton sont complètement infondées, et que la justice américaine le démontrera. La Russie cherchera à coopérer avec les États-Unis que ce soit sous une présidence Clinton ou une Présidence Trump. Mais, il a aussi souligné le caractère de « révolte populaire » que l’on peut trouver dans une partie de l’électorat de D. Trump.

La menace terroriste

Le problème du terrorisme vient alors s’ajouter à cette situation. Le terrorisme est multiforme, il peut utiliser des armes très primitives (un camion à Nice). Le danger du terrorisme vient de notre incapacité à identifier clairement l’ennemi. Il en résulte une division du front anti-terrorisme qui devrait être uni. Nous voyons ce qui se passe en Irak, en Afghanistan, en Libye. Il n’y a pas de véritable front anti-terroriste. Certains tentent même d’utiliser des groupes terroristes pour leurs propres intérêts, ce qui est extrêmement dangereux.

Il est donc important que la communauté internationale se concentre sur les problèmes les plus importants, les conséquences économiques et écologiques de la globalisation, la sécurité, et qu’elle le fasse dans le cadre des Nations Unies. Ce cadre est essentiel. Les Nations Unies ont été créées après la seconde guerre mondiale.

  • Mais, depuis la guerre contre la Serbie, dans les années 1990, on a vu le mandat des Nations Unies être régulièrement tourné par certaines puissances.
  • Ceci est devenu évident lors de l’agression de l’Irak par les Etats-Unis, puis dernièrement dans le cas de Libye.
  • Ce même scénario est en train de se reproduire dans le cas de la Syrie où la menace terroriste est née de la quasi-destruction de l’État légitime. Il a insisté avec une certaine forces sur ces points en répondant à une question de Thimoty Colton.
  • Il a aussi insisté sur la guerre au Yémen, qui fait bien plus de morts que ce qui se passe actuellement à Alep, mais dont, de manière significative, la presse des pays occidentaux ne parle pratiquement pas.

La destruction ou l’affaiblissement des Nations Unies serait un drame pour l’ensemble des pays.

Nous avons cherché à séparer les forces d’opposition en Syrie des organisations ouvertement terroristes. Nous avons beaucoup discuté de ce problèmes avec les États-Unis. Ces derniers avaient accepté d’appuyer cette position. Mais, dans les faits, le bombardement par l’aviation américaine des forces de l’armée syrienne à Deir El-Zor a tout remis en question. Les discussions avaient été au départ assez favorables. D’où la décision d’un cessez-le-feu. Le raid de l’aviation US (et nous avons des doutes qu’il s’agisse d’une erreur) a tout remis en question. Nous n’intervenons plus depuis 9 jours au-dessus d’Alep, ni l’aviation syrienne. Mais, sur le terrain, on ne voit aucune dissociation entre forces modérées et terroristes.

Le cadre des relations internationales

Le Président Poutine a aussi insisté largement sur le système des relations internationales, un système qu’il considère aujourd’hui comme non fonctionnel en raison de la volonté d’un pays (les États-Unis très clairement, mais il ne les a pas désigné nommément).

  • Dans le système des relations internationales il importe de garantir la souveraineté de chaque pays, de ne pas chercher la domination, l’hégémonie.
  • Il est important de ne pas interférer avec la situation interne de chaque pays.

C’est la seule base possible pour une politique de sécurité globale, sinon nous irons au chaos et au conflit.

Il a insisté aussi sur la question des relations entre la Russie et la Finlande. Ces questions ont pu être résolue de manière plus ou moins satisfaisante. Il a aussi exprimé son admiration pour l’action des organisations humanitaires qui interviennent sur les différents champs de bataille, mais il a précisé qu’il était important qu’aucune de ces organisations ne puisse être instrumentalisé par l’une des parties en présence ni ne prenne des positions qui en feraient un allié de l’une des parties combattantes. (NB Sans a priori : d’où l’exigence de la « neutralité  » prôné par la Croix Rouge Suisse depuis sa création ! )

Répondant à une question sur la « CyberGuerre » il a affirmé son attachement à la liberté de l’Internet, et dit qu’il était en désaccord avec la politique du gouvernement turc qui aujourd’hui réprime l’Internet. Mais, il a aussi souligné la nécessité d’assurer la sécurité des infrastructures et en particuliers des infrastructures financières.

Dans la lutte antiterroriste, il a ajouté qu’il est essentiel qu’il y ait une bonne coopération entre les pays (et il a mis en avant la coopération entre la France et la Russie) mais il a regretté que cette coopération soit devenue l’otage de stratégies politiques cherchant à imposer un point de vue.

La question du développement

Le Président Poutine a ensuite insisté sur lr besoin de développer des programmes de développement à long terme (des nouveaux « Plans Marshall ») qui incluent le plus grand nombre d’acteurs possibles, de faire en sorte que ce ne soit pas toujours les « mêmes » qui gagnent. Le développement économique doit se faire dans l’intérêt de tous, et les droits de chaque pays doivent être respectés.

  • Nous espérons développer ces programmes à l’échelle de l’Eurasie. Il est aussi important de développer ce que l’on appelle le capital humain, car de cela dépendent les gains de productivité et la hausse des revenus du travail. Il est aussi important d’assurer la santé pour tous, la prise en charge des personnes âgées.

L’Ukraine et les accords de Minsk et l’accord sur le plutonium

Sur la question des conséquences de la crise en Ukraine, le Président Poutine a rappelé son attachement à ce que l’on appelle le « format de Normandie » et aux accords de Minsk. Il a dénoncé l’attitude de certains secteurs du gouvernement ukrainien, qui ont saboté l’application de ces accords. Mais, il a souligné qu’en dépit de ces tentatives, une partie des accords avait été effectivement appliquée. Le problème du manque de concertation entre l’Ukraine et les régions de Lugansk et Donetsk reste aujourd’hui le problème principal.

  • De ce point de vue, il signale une convergence entre la position de la Russie et celle de l’Allemagne.
  • Mais, le gouvernement ukrainien a refusé le compromis proposé par l’Allemagne et soutenu par la Russie.
  • Il en découle que la responsabilité du blocage actuel repose entièrement sur le gouvernement ukrainien.

La conséquence de cette situation est un blocage dangereux de la situation militaire sur le terrain, quelque chose que les « occidentaux » se refusent de voir.

  • Le refus de la part du gouvernement ukrainien de faire le moindre compromis pourrait être une cause d’aggravation de la situation.
  • Plus généralement, le conflit entre la Russie et l’Ukraine est un conflit fratricide, qu’il convient de régler au plus vite.
  • Nous avons pour base de notre politique aussi le respect des droits de propriétés, en particulier dans ces périodes compliquées.
  • Ainsi M. Poroshenko (Président de l’Ukraine) possède une grande entreprise dans la région de Lipetsk et nous n’intervenons absolument pas sur cette entreprise.

Vladimir Poutine déclare alors que quand le Président Poroshenko a demandé que le mandat de l’OSCE soit étendu, la Russie l’a soutenu. C’était en théorie une bonne mesure, surtout pour éviter des provocations quand de nouvelles élections auraient lieu. Mais, les autres puissances (i.e. L’Allemagne et la France) ont refusé cette extension du mandat de l’OSCE. Par ailleurs, la Russie est prête a livrer du gaz à l’Ukraine, aux prix mondiaux, mais compte tenu du comportement de l’Ukraine en matière de respect du droit des contrats, elle exigera un prépaiement.

En ce qui concerne l’accord sur la question des stocks de plutonium, le Président Poutine déclare que ce n’est pas la Russie qui a décidé de se retirer de l’accord mais ce sont les Etats-Unis qui, en se retirant du traité ABM ont détruit la base diplomatique et militaire de l’accord qui avait été signé.

  • C’est une action irresponsable du gouvernement américain. Il déclare alors que « nous avons fait notre part dans cet accord, nous avons pris tout une série de mesures ». Mais, le Président Poutine insiste sur le fait que ce sont les États-Unis qui ont rendu impossible le fonctionnement de l’accord.

La question de l’Asie

La situation en Asie est en train d’émerger comme une question importante. La position de a Russie n’est pas liée à un conflit, latent ou ouvert, entre la Russie et les États-Unis, mais au fait qu’une grande partie du territoire de la Russie est en Asie. La Russie a un intérêt vital à de bonnes relations avec à la fois la Chine et l’Inde. Plus généralement, la gestion des conflits en Asie doit se faire du point de vue de la prise en compte des intérêts de toutes les parties en question. Le Président Poutine a insisté sur le contenu des bonnes relations entre l’Inde et la Russie et l’importance de ces relations.

La communauté internationale a connu un grand nombre de « systèmes » depuis un siècle.

Le monde du XXIème siècle ne sera pas la continuation du XXème siècle.

La Chine s’affirmera comme une puissance majeure. Mais, à terme, l’Afrique émergera aussi. Nous devons inventer ce que sera l’organisation du monde à venir. Aurons nous le courage et le bon sens d’inventer ce nouveau système, de la faire évoluer de manière souple ?

 

  • En fait, je ne vois qu’un principe général pour ce système : le respect de la souveraineté de chacun.

— Cela implique de prendre en compte les intérêts nationaux de chaque pays.

—  Cela implique un dialogue permanent entre les pays, dans le cadre du respect du droit international, et ce droit international ne peut avoir d’autres bases que le respect de la souveraineté.

Le Président Vladimir Poutine aura, dans le cadre de son intervention et de ses réponses aux questions, largement insisté sur cette question de la souveraineté…

source/https://russeurope.hypotheses.org/5374