1157 – L’euro et la prise de conscience des économistes & L’euro est condamné à disparaître

1 -L’euro et la prise de conscience des économistes

2 -L’euro est condamné à disparaître


1 -L’euro et la prise de conscience des économistes

Les différentes interventions de Joseph Stiglitz, dans le cadre de promotion de son ouvrage  L’Euro – Comment la monnaie unique menace l’avenir de l’Europe, enfoncent désormais de manière récurrente le clou: l’euro s’avère une catastrophe, que ce soit pour la France ou pour l’Union européenne. Que ce soit sur BFMTV ou dans les colonnes du Monde ou encore dans Le Point, il développe ses arguments.

Il est désormais rejoint par d’autres économistes comme Patrick Artus et même le prudent François Lenglet s’y met avec son dernier livre. On notera que pour l’instant seul un responsable politique suisse a réagit, pour approuver ces positions. En France, que ce soit au P « S » ou chez les « Républicains », l’omerta demeure la règle, et il n’y a guère que Jacques Myard, Nicolas Dupont-Aignan, Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen pour oser aborder la question.

par Jacques Sapir · 13 septembre 2016

Un débat ou le religieux l’emporte sur la raison

Le débat sur l’Euro est désormais sorti du registre de la raison.

  • Si vous vous y opposez, on ne cherchera pas à débattre ou à argumenter, mais à vous déconsidérer, à vous excommunier.

Les arguments renvoient alors à un dogme :

  • « l’Euro protège ». Mais, de quoi, et comment, cela n’est jamais dit, et pour cause…
  • « L’Euro favorise la croissance » est un autre point du crédo, que démentent pourtant les faits les plus évidents.

Attaquez l’Euro sur un point et, si l’on consent à vous répondre, ce sera sur tout autre chose. Nous sommes donc sortis du débat rationnel, et il y a une raison à cela :

  • c’est que l’Euro n’est pas – et ne peut pas être – un objet économique.
  • Il n’est même pas un objet politique.

Il est devenu un fantasme, celui qui dévoile en réalité ce grand désir de nombreux responsables et dirigeants politiques de se fondre dans une masse indifférenciée pour échapper à leurs responsabilités, à poursuivre, en toute impunité, un but d’enrichissement personnel. Mais il s’agit d’un fantasme inconscient. Car nul ne peut objectivement avouer de telles pulsions. Il faut les déguiser avec les habits de la décence. Et cela explique bien la violence des réactions que provoque toute remise en cause de la monnaie unique.

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Je publierai le 7 octobre un livre sur ce sujet, livre qui s’inscrit dans la suite de celui publié en 2012 (Faut-il sortir de l’Euro?), de l’ouvrage rédigé avec Cédric Durand et Philippe Murer en 2013 (Les scenarii d’une dissolution de l’Euro) et de nombreux articles.

Un autre livre collectif, publié sous les auspices de l’institut Pomone, est en préparation pour le 14 octobre.

  • Dans ce débat, où les partisans de l’euro n’ont eu de cesse de déformer, de caricaturer nos positions, de mentir effrontément, nous – car les économiste lucides furent nombreux,
    • en France avec Frédéric Lordon,
    • en Italie avec Alberto Bagnai,
    • en Grande-Bretagne avec Brigitte Granville
  • – n’avons eu de cesse de rappeler un certain nombre de faits et de raisonnements.

Nous nous sommes toujours situés sur le terrain de la raison face aux fantasmes et aux mensonges.

Les temps des mensonges

Il faut donc répéter que les effets positifs d’une union monétaire ont donc été largement surestimés, à l’évidence pour des raisons politiques. Les annonces les plus extravagantes sur les effets positifs de l’Union économique et monétaire ont été faites en effet au moment même de l’introduction de l’Euro. Le mensonge était effectivement très gros.

A cela, il faut ajouter l’idée que l’Union monétaire et financière réduirait les risques des à-coups de la conjoncture économique. C’est ce que l’on appelle le risk-sharing qui est devenu aujourd’hui l’un des arguments des défenseurs de l’Euro.

  • Ces arguments sont régulièrement convoqués pour expliquer que l’Euro « protège ». Mais, le risk-sharing, quand il peut être mesuré, est bien plus le fait de mécanismes budgétaires que de l’unification d’un marché monétaire et financier. Dans le cas de notre zone, il n’est pas évident que l’on ait un quelconque effet de cette sorte.

Sur ce point aussi, il est clair que les partisans de l’Euro ont menti. Les économistes soutenant l’Euro ont raisonné comme si les conditions permettant la matérialisation de ces avantages étaient nécessairement réunies et comme si les avantages potentiels de l’Euro devaient toujours l’emporter sur les désavantages.

  • C’est là que se situe leur responsabilité.

En cela ils se sont faits les porteurs d’une « bonne nouvelle » qui s’est avérée être, pour les peuples, un véritable cauchemar.

L’Euro étouffe l’économie française

L’Euro a joué un mauvais tour à l’économie française.

  • En liant la parité de sa monnaie à celle des autres pays européens, il l’a défavorisée (par rapport à l’Allemagne ou au Pays-Bas) alors même qu’il avantageait l’Allemagne qui, sans l’Euro, aurait eu à affronter une forte hausse de son taux de change. C’est ce qui explique largement le fort excédent commercial de ce pays.

De plus, l’Euro s’appréciant par rapport au Dollar américain à partir de 2002, il a fait subir à l’économie française un fort choc de compétitivité vis-à-vis des pays extérieurs à la zone Euro.

  • La croissance du Produit intérieur brut (PIB) qui était en moyenne supérieures à 2,5% à la fin des années 1990, baisse autour de 2% dans les années qui suivent l’entrée en vigueur de l’Euro puis, même en tenant compte de l’effet de la crise de 2008-2010, tombe, environ, à 1%.

L’Euro a placé l’économie française dans un contexte de très faible croissance.

  • Or, la France, qui maintient des gains de productivité importants et qui se trouve dans une situation démographique plus expansive que ses voisins, à besoin d’un taux de croissance d’environ 1,4% pour créer des emplois.

La production industrielle n’évolue plus de 2002 à 2007.

  • De fait, en juillet 2008, à la veille du déclenchement de la crise dite des « subprimes », la production industrielle n’a progressé que de 3 points (de 111,5 à 114,5) par rapport à 2001.

Elle s’effondre de fin 2008 à l’été 2009 et n’a toujours pas retrouvé son niveau de 1990 à la fin de 2015.

  • Nous avons là l’une des explications du chômage de masse qui sévit dans notre pays. Non seulement la faible croissance de l’économie et la stagnation de l’industrie entraînent un chômage important mais nous avons aussi l’une des explications des déficits budgétaires récurrents que notre pays connaît.

Les exemptions de cotisations, mais aussi les recettes manquantes du fait de la stagnation de la production, et la nécessité de constamment stimuler une économie qui sans cela sombrerait dans la récession, expliquent pourquoi les dépenses sont constamment supérieures aux recettes.

  • Cette situation se justifie quand des événements extérieurs viennent perturber l’économie, ce qui fut le cas de la crise de 2008-2010.

Mais, de 1999 à 2007, rien ne le justifiait. Rien, si ce n’est l’effet dépressif qu’exerçait l’Euro sur l’économie française et que les gouvernements connaissaient. Ces gouvernements ont cherché à masquer l’impact récessif exercé par la monnaie unique par une stimulation budgétaire permanente. Nous en payons le prix aujourd’hui.

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Le coût social de l’Euro

Depuis l’introduction de l’euro, il y a dix-sept ans, les effets négatifs se sont accumulés.

Cette monnaie pousse l’économie réelle à réduire sans cesse ses coûts.

  • C’est l’Euro qui conduit les agriculteurs au suicide, en les forçant à travailler à pertes.
  • C’est l’Euro qui organise l’abandon des campagnes et des territoires dits « périphériques ».

Pour « sauver l’Euro », à la suite de la crise de 2010, on a mis en œuvre des politiques qui ont aggravé les problèmes.

Depuis le printemps 2011, les politiques d’austérité, il faut le souligner, ont été décidées dans le cadre de la zone Euro avec pour objectif le maintien de la France dans la zone Euro.

  • Ce n’est pas par hasard si François Fillon a décidé de ces politiques, mais bien contraint et forcé par l’existence de la zone Euro. Il a provoqué un accroissement direct de 700 000 demandeurs d’emplois.
  • Les effets se sont faits sentir un an après l’élection de François Hollande. Mais, ce dernier n’est nullement revenu sur les mesures décidées par l’ancien Premier ministre.
  • Il fit voter, en septembre 2012, le traité « Merkozy » (ou Merkel-Sarkozy) qui avait été négocié par Sarkozy à l’hiver 2011-2012.

Cette continuité décidée par un gouvernement se disant « de gauche », a provoqué une nouvelle hausse de 400 000 demandeurs d’emplois. Directement, c’est bien 1,1 millions de personnes qui se sont retrouvées dans les catégories « A », « B » et « D » du fait l’attachement fanatique de nos dirigeants à l’Euro.

C’est cela le coût social direct de l’Euro.

Au-delà, l’inégalité croissante de la société met en cause la démocratie.

  • La concentration d’une pouvoir monétaire et financier immense entre les mains de quelques uns, alors que le plus grand nombre en est exclu, leur donne la possibilité de truquer et de fausser le procès démocratique.

La question de la compatibilité entre l’Euro et un système démocratique se pose donc avec acuité.

  • Cette monnaie a imposé à la France de céder sa souveraineté monétaire à une institution non élue, la Banque centrale européenne. Ce processus avait déjà commencé dans la période antérieur (de 1993 à 1999) avec l’établissement d’un statut d’indépendance de la Banque de France.
  • Mais il ne faisait sens qu’en raison de la mise en place à venir de l’Euro.
  • L’indépendance des Banques centrales résultant du processus de sa mise en place.

Or, ce qu’implique ce premier abandon de souveraineté est encore plus important que cet abandon lui-même. Une fois que vous avez laissé à d’autres le choix de la politique monétaire, vous devez admettre que ces « autres » vont déterminer par leurs actions les règles budgétaires que vous devrez suivre.

L’Euro condamne la démocratie

Ne pouvant plus ajuster la politique monétaire aux besoins de l’économie, le gouvernement découvre qu’il doit se plier à des règles strictes dans le domaine budgétaire et fiscal.

Si un pouvoir extérieur fixe désormais la politique monétaire, il faudra à terme que le même pouvoir fixe les règles budgétaires et fiscales.

C’est ce que le TSCG, ou traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance, adopté en septembre 2012, a institutionnalisé.

  • Si le processus budgétaire échappe au contrôle du gouvernement il en va de même pour le processus fiscal.

Or, le fondement de TOUTE démocratie réside dans le fait que la représentation du peuple, le parlement, doit avoir – et lui seul – le dernier mot en matière de budget et d’impôt.

Nous sommes donc revenus à la situation d’avant 1789.

  • C’est la cause de la crise de la démocratie.
  1. Elle se manifeste d’abord par une abstention importante lors des différents scrutins.
  2. Cela se manifeste aussi par un repli vers différentes communautés et la montée du « communautarisme ».

Les français, se sentant désormais de moins en moins citoyens, et ce d’autant plus que l’on a de cesse de galvauder ce mot dans des emplois qui sont autant de contre-sens, se replient sur ce qui semble leur offrir une protection : communautés religieuses, communautés d’origines…Ce faisant ils se précipitent vers la guerre civile. C’est là la critique la plus radicale que l’on peut faire à l’Euro : celle de déchirer de manière décisive le tissu social et de dresser, à terme, les français les uns contre les autres. Il n’est dans la logique de l’Euro d’autre avenir que celui décrit par Hobbes : la guerre de tous contre tous.


source/https://russeurope.hypotheses.org/5235

2 – L’euro est condamné à disparaître

Pierre Kunz, président de l’Institut national genevois et ancien député PLR, plaide pour une refonte complète du projet européen et l’abandon de la monnaie unique, dont les conditions de survie, selon lui, n’ont jamais été remplies

L’Europe est en crise, profonde même. Elle menace d’imploser sous l’effet des conséquences sociales, économiques et politiques qu’elle ne parvient pas à surmonter parce que son modèle, dont elle semble ne pas vouloir changer, n’est plus en adéquation avec le monde nouveau.

Ce monde nouveau est celui des nouvelles technologies et de l’information instantanée et universelle, certes. C’est aussi celui de la «fin de la mondialisation» selon le raccourci de François Lenglet, celui du retour des peuples, de l’intérêt national, du protectionnisme régional, celui de la concurrence «administrée» entre les grands blocs économiques.

Orientations inconsidérées et irrationnelles

Les candidats à l’élection présidentielle française, s’ils en étaient capables, prendraient la hauteur voulue, s’écarteraient des impératifs électoraux immédiats et admettraient honnêtement ce constat et cette conclusion. Et, comme Emmanuel Macron semble s’y apprêter, ils axeraient leur campagne sur les indispensables et profondes réformes que devront «nolens volens» engager l’Union européenne et chacun de ses membres.

Le défi est colossal puisqu’il s’agit de corriger dans un grand élan réformateur les décennies d’orientations inconsidérées, irrationnelles, précipitées ou encore utopiques qui lui ont été données par ses élites politiques. Il s’agit de débâtir ce qui a été mal construit, de repenser ce qui doit l’être et de reconstruire autrement.

Prioritairement, il est indispensable que ses dirigeants remettent en cause les fondements de ce qui fut la «politique» européenne de ce dernier demi-siècle, de ce qui a été désigné par «le progrès social», autrement dit de l’Etat-providence, et qu’ils repensent le modèle économique auquel ils se sont conformés, à savoir celui de la croissance par la consommation.

Un projet économiquement fondé sur le producteur et plus sur le consommateur

C’est le premier volet, le plus essentiel. Dans le viseur des réformateurs il doit avoir priorité. Il ne s’agit pas de se préparer à la décroissance, source d’inégalités de revenus et de troubles sociaux bien plus considérables que ceux qui sont attribués par les écologistes au capitalisme et à la croissance. Pour que l’Europe soit de nouveau en mesure de rivaliser avec les puissances émergentes il est indispensable que soit mis en œuvre un nouveau projet de société.

Restant certes organisée autour la solidarité sociale il sera fondé économiquement sur le producteur et non plus le consommateur. Autrement dit, doit renaître une société construite sur l’intérêt général, le labeur, l’épargne, l’investissement, la responsabilité individuelle et non plus sur les droits individuels, le consumérisme, les loisirs et l’Etat-providence.

Ignorance des peuples, de leurs espoirs et de leurs problèmes

S’agissant de l’Union européenne, la raison commande que ses dirigeants renoncent à l’Europe des procédures, des directives et des règlements, celle des technocrates «hors sol», vivant à Bruxelles dans l’ignorance des peuples, de leurs espoirs et de leurs problèmes. Elle exige moins d’utopie, moins d’activisme idéaliste et d’avantage de réalisme, notamment s’agissant de l’intégration politique de ses membres.

L’Europe fédéraliste qui naîtra de cet aggiornamento aura redistribué à ses membres une bonne partie des pouvoirs et de la fiscalité ponctionnés par Bruxelles aux nations membres et mettra un terme à la libre circulation des personnes telle qu’elle est comprise aujourd’hui et qui a suffi pour conduire au Brexit.

Par contre elle aura réorganisé son marché intérieur, sera revenue à une saine gestion du libre-échangisme avec les autres parties du monde et aura réintroduit une dose de protectionnisme à ses frontières extérieures.

Un libre-échange non plus planétaire mais régional

En agissant ainsi, l’Union européenne n’aura fait que se conformer aux injonctions de l’économiste américain Lester Thurow qui, voici déjà près de trente ans, effaré par les ambitions des apprentis sorciers de ce qui était encore le GATT, en appelait à la raison et à la construction de ce qu’il désignait par «un commerce administré», autrement dit un libre-échangisme non plus planétaire mais cultivé à l’intérieur des grandes zones économiques relativement homogènes existantes ou à venir (union européenne, North American Free Trade Agreement, Association of Southeast Asian Nations, etc.).

Le deuxième volet concerne la monnaie unique condamnée à disparaître parce que les conditions de sa survie, à savoir la rigueur budgétaire des membres de l’Union, n’ont jamais été remplies.
Dans la foulée disparaîtra aussi la BCE. A moins qu’on lui trouve un rôle moins ambitieux. Le déversement, au titre «d’assouplissement quantitatif», de centaines de milliards d’euros dans les économies européennes et l’abaissement des taux d’intérêt à zéro n’ont pas permis d’approcher les objectifs annoncés.

Inégalités de revenus accentuées

A quelques exceptions près, parce que l’argent ainsi distribué n’est que rarement descendu jusqu’à ses destinataires, à savoir les entreprises, la croissance est restée infime, les programmes d’austérité n’ont pu être détendus et le chômage n’a pas baissé. De surcroît, au lieu de contribuer à réduire les inégalités de revenus au sein des populations, ces programmes ont eu pour conséquence de les accentuer en élargissant les opportunités d’un enrichissement supplémentaire dans les classes les plus fortunées. Le renoncement à la monnaie unique permettra aux banques centrales nationales d’assumer plus efficacement, en se coordonnant bien sûr, leurs interventions dans l‘économie.

Joseph Stiglitz, prix Nobel d’économie, note dans un ouvrage publié récemment que la monnaie unique européenne n’a jamais répondu aux attentes et qu’il est très improbable qu’elle apporte les bénéfices promis. Pourquoi? Simplement, dit-il pour expliquer son pessimisme, parce que «personne n’imagine les Allemands s’engager institutionnellement à éponger année après année les déficits budgétaires des pays du Sud de l’Europe».

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Le seul moyen de sauver l’euro, serait de «faire plus d’Europe politique», ce qui est hautement improbable. Stiglitz console ceux qui pourraient être attristés par la fin programmée de la monnaie unique européenne en rappelant que «ce ne sera pas la fin du monde, les monnaies aussi naissent et meurent».


Pierre Kunz est président de l’Institut national genevois et ancien député PLR au Grand Conseil.

source/https://www.letemps.ch/opinions/2016/09/12/leuro-condamne-disparaitre