1112 -L’Armée Chinoise se réforme, la Russie peine à moderniser son matériel militaire … les buts et les enjeux …

 

1/- Avec Xi Jinping, l’armée chinoise prend du galon

2/- La Marine chinoise devant la Flotte russe : la version navale du Puissance 4 ?


1/- Avec Xi Jinping, l’armée chinoise prend du galon

Des chœurs de l’Armée populaire de libération chinoise, place Tiananmen, le 3 septembre, commémorant le 70e anniversaire de la défaite du Japon. Photo D. Sagolj. Reuters

Par Arnaud Vaulerin, Correspondant en Asie — 24 avril 2016 à 18:51

Lutte contre la corruption, renforcement des capacités navales et aériennes : le Président met ses forces armées en ordre de bataille pour contrôler la région et renforcer son propre pouvoir.

  • Avec Xi Jinping, l’armée chinoise prend du galon

Il est apparu en treillis, entouré des hauts gradés du régime. Tous les regards convergeaient vers le président Xi Jinping en tenue de camouflage, jeudi, au nouveau centre de commandement interarmées. La propagande chinoise n’a pas manqué de signaler ce fait rarissime et de marteler que le pays est désormais dirigé par le «commandant en chef» Xi Jinping, un titre jusqu’alors inédit.

Jamais le numéro 1 chinois n’a concentré entre ses mains autant de pouvoirs.

  • Président de la république populaire,
  • il est par ailleurs secrétaire général du Parti communiste (PCC)
  • et dirige la Commission militaire centrale (CMC).

Le commandant en chef peut piloter d’une main très ferme les grandes manœuvres dans l’Armée populaire de libération (APL). Car depuis le début de l’année, la Chine a lancé de vastes changements au sein de ses troupes.

  • Découpage des régions, révision de la doctrine, modernisation des matériels, chasse aux sorcières corrompues, les leaders chinois multiplient les annonces et affichent leurs ambitions hégémoniques dans une Asie en effervescence sécuritaire.
  • Xi, à l’origine de ce grand bond en avant militaire, a évoqué une «décision stratégique majeure pour réaliser le rêve chinois d’une armée puissante» à l’horizon 2020. Celle-ci devra se «préparer au combat», et «gagner des «guerres».

La presse officielle a listé les «nouveaux défis auxquels la Chine fait face»,

  • évoquant la «lutte contre le terrorisme» dans l’Ouest, autrement dit dans la région du Xinjiang, où sont opprimés les Ouïghours,
  • et les «menaces» en mer de Chine méridionale, où Pékin militarise à tout va des récifs coralliens.

En mars, le Premier ministre, Li Keqiang, a entonné le même refrain martial :

  • «Il importe de nous préparer de façon planifiée à un affrontement militaire dans tous les domaines.»

Même si l’Armée populaire de libération vient d’annoncer une hausse de ses dépenses de seulement 7,6 %, contre 10 % l’année dernière, elle poursuit sa «montée en puissance».

Une réforme tous azimuts

Elle vise d’abord une réorganisation en profondeur de ses structures. Xi Jinping a démantelé les quatre départements généraux de l’APL en charge de la logistique, des armes, des recrues et de la politique. Trop autonomes et incontrôlables, ses fiefs clientélistes où s’achetaient les grades ont été fondus dans la Commission militaire centrale du Parti communiste.

Présidée par Xi, cette instance suprême est l’organe qui dirige l’armée. Dorénavant composée de quinze départements, la CMC supervisera notamment les questions de stratégie, de gestion du personnel, d’équipements et de lutte anti corruption.

  • Bras armé du PCC, la Commission va réorganiser ses sept régions militaires en cinq «théâtres de commandement», ou «zones de combat».
  • Début février, pour bien montrer qui était aux manettes, la télévision d’État a filmé Xi Jinping remettant solennellement les étendards aux cinq commandants régionaux.

Ensuite, l’APL sera organisée en plusieurs branches. Aux côtés des forces terrestres, navales et aériennes, un commandement général pour l’armée de terre sera créé, ainsi qu’une unité pour la cyberguerre.

  • Surtout, Pékin envisage de bâtir une «force des fusées», en charge des missiles balistiques.
  • Xi a attribué à cette nouvelle arme la mission d’être «au cœur de la dissuasion stratégique […] et un élément important dans le maintien de la sécurité nationale».

Xi Jinping veut aller vite. En septembre, il a annoncé la suppression, d’ici à 2017, de 300.000 postes, essentiellement civils, pour que l’APL se recentre sur son cœur de métier et se tourne vers la mer et les airs.

  • L’armée de l’air a investi dans les avions de chasse, notamment le J-10, un jet entièrement fabriqué en Chine, et des bombardiers pour les longues missions.

Même course de vitesse du côté de la marine, avec ses trois flottes qui ont multiplié les opérations et les entraînements d’ampleur en 2015.

  • Après avoir acheté son premier porte-avions à l’Ukraine, le Liaoning, Pékin a annoncé en décembre la construction d’un deuxième, made in China.
  • Un troisième est en projet.
  • «La marine s’est considérablement développée depuis dix ans, constate Shinji Yamaguchi, chercheur à l’Institut national pour les études de défense, à Tokyo. Elle a acquis de nouveaux modèles de destroyers et de frégates et, entre 2005 et 2014, a fait passer sa flotte de sous-marins de 10 à 45 submersibles. C’est du jamais-vu.»

Des buts politiques et géopolitiques

En quête de légitimité, Xi Jinping entend d’abord reprendre en main l’Armée populaire, qui doit devenir «totalement loyale», a-t-il déclaré le 21 avril. «L’un des premiers buts de cette réforme est d’asseoir l’autorité du Président, analyse Shinji Yamaguchi. Xi a tout fait pour démanteler le vieux système, qu’il juge corrompu et inefficace, afin de redonner plus de pouvoir au Parti communiste pour contrôler l’armée.»

Mais la réforme est loin d’être uniquement politique. L’hyperprésident Xi entend montrer qu’il a su

  • «doter la Chine d’une armée moderne et réactive, et non plus pléthorique et bureaucratique comme cela était le cas dans le passé»,

note un diplomate militaire en poste en Asie qui souhaite rester anonyme. L’APL est appelée à devenir plus mobile, moins organisée autour de l’armée de terre, qui englobe 73 % des effectifs, et plus apte à se projeter sur mer et dans les airs.

  • «Longtemps, les troupes étaient tournées vers la Russie, la Mongolie, pour défendre les frontières terrestres. Cette époque-là est révolue. Le « lider maximo » a besoin d’une armée capable d’entreprendre des actions conjointes air-terre-mer»

poursuit le diplomate.

L’APL avance ses pions en mer de Chine méridionale, sur laquelle elle entend affirmer la souveraineté chinoise et contenir les États-Unis. Dans les archipels Spratleys et Paracels, le régime s’est lancé dans une entreprise de «territorialisation de la mer», selon le diplomate.

Ports, pistes d’atterrissage, système de radars : Pékin militarise des îlots. Au grand dam des Philippines, du Vietnam, de la Malaisie ou encore de Taiwan, qui refusent que ces îles riches en ressources halieutiques et en hydrocarbures passent sous la bannière rouge.

La Chine «peut finir par avoir le contrôle opérationnel et tactique des voies maritimes et aériennes» de cette région clef pour le commerce mondial, avançait récemment l’amiral Harry Harris, le chef des forces américaines dans le Pacifique. Qui estimait que la région voyait transiter «5 300 milliards de dollars [4 700 milliards d’euros] de marchandises dont 1 000 destinées aux États-Unis».

Dans cette Asie sous-tension, Chine et États-Unis se défient en permanence sur mer.

  • «Pékin entend faire comprendre à Washington qu’il a désormais les moyens pour frapper l’Amérique durement et lui infliger des pertes, estime Shinji Yamaguchi, l’expert de l’APL. Il a développé des missiles intermédiaires, les fameux DF-21D, capables de couler des porte-avions. Le régime a bâti une force de missiles qui est cruciale pour le contrôle de la région.»

Ainsi, 1 200 engins à courte portée sont déployés en direction de Taiwan, l’île indépendante de fait depuis 1949 que la Chine entend réunifier.

  • Ces ambitions expansionnistes vont donc très au-delà de ses frontières. Pékin bâtira une «base logistique navale» à Djibouti pour mieux encadrer les opérations anti-piraterie.
  • «Il pourra également protéger les ressortissants et les entreprises installées en Afrique. On peut s’attendre alors à plus de cas d’évacuation de nationaux dans des environnements hostiles, des zones de guerre. Ce sera un test pour les forces projetées de l’APL, notamment ses troupes de marines», explique le sinologue Jean-Pierre Cabestan, basé à Hongkong.

2016.08.23 le président Xi visite l'Armée populaire de libération de Chine 2016072814425725485

Un calendrier opportun

Xi Jinping a besoin d’une APL au pas et en ordre de marche pour le 19e congrès du Parti communiste l’année prochaine. Car celle-ci reste avant tout le bras armé du PCC, et pas une armée nationale. C’est le rôle que lui avait assigné Mao Zedong à sa création, en 1927. «Elle est la clé de survie du régime», rappelle Jean-Pierre Cabestan. Soucieux de mettre ses pas dans ceux du grand timonier et de gagner en légitimité, Xi est d’ailleurs allé en novembre 2014 à Gutian, un petit village où Mao avait posé les fondations de l’APL.

Loyauté, tradition révolutionnaire, le président chinois a rappelé les principes originels. Ses lieutenants ont dénoncé les «forces ennemies» porteuses d’«idées politiques incorrectes», et appelé l’armée à «reconstruire son esprit militaire».

Depuis sa prise de fonction, il y a trois ans, Xi Jinping s’est lancé dans une purge généralisée dans tous les organes du pouvoir sous couvert d’une campagne contre la corruption. L’APL était l’une des institutions gangrénées visée par cette chasse aux sorcières : l’ex-général Guo Boxiong, le vice-président de la CMC, a été limogé en juillet et attend son procès. Le 5 avril, le régime a fait savoir qu’il avait détourné 10 millions d’euros.

Xu Caihou, un de ses prédécesseurs, avait été exclu du PCC en 2014. Il avait eu le tort d’être trop proche de Bo Xilai, le «prince rouge» condamné à la prison à vie en 2013, et de Zhou Yongkang, un membre du Politburo et ancien patron des services de renseignements. Très influents et puissants, ces deux derniers responsables étaient suspectés de vouloir renverser le pouvoir de Xi Jinping quand ils ont été arrêtés, jugés à la va-vite et emprisonnés.

Le commandant en chef a désormais les coudées franches pour se poser en leader incontesté. Il est à la tête d’une armée qui a affiché sa toute puissance lors du défilé du 3 septembre à Pékin. Ce jour-là, l’APL célébrait la victoire sur le Japon en 1945.

Arnaud Vaulerin Correspondant en Asie


source/http://www.liberation.fr/planete/2016/04/24/avec-xi-jinping-l-armee-chinoise-prend-du-galon_1448338


2/- La Marine chinoise devant la Flotte russe : la version navale du Puissance 4 ?

Publié le 1 mars 2016 par Caroline Galactéros

Landing Platform Dock de Type 071, un des plus imposants navires de la marine chinoise

Le Portail des Forces navales de Russie(lien1) a récemment relevé

  • que le tonnage de la Flotte de Guerre chinoise (712 100 t pour 90 navires) dépassait pour la première fois celui de la Flotte russe (632 700 t pour 157 unités).

Ces chiffres concernent la flotte de surface et ne prennent pas en compte les sous-marins pour lesquels les Russes ont encore une large avance sur les Chinois

  • (en prenant en compte les forces sous-marines, on arrive à 778 800 t pour la Russie contre 754 700 t pour la Chine).

Si le critère du tonnage, purement quantitatif, est imprécis pour juger de la puissance d’une force navale, il est cependant révélateur d’une tendance très significative :

  • depuis le début des années 2000, les Chinois se sont lancés dans la construction de grands navires, dont beaucoup ont déjà été mis en service (corvettes, frégates, destroyers, grands navires de débarquement)
  • et ont commencé la construction d’un porte-avions « indigène » de 50 000 tonnes(lien2) (l’actuel porte-avions Liaoning de conception et fabrication soviétiques, sert à l’entraînement des futures forces navales aériennes, mais n’est pas réellement opérationnel).

On parle souvent dans les médias de la course aux armements à laquelle se prêterait la Russie. En fait, la Russie « s’occidentalise » pour utiliser une expression employée récemment par Philippe Migault (IRIS), c’est-à-dire qu’elle cherche à monter en gamme qualitativement, en produisant moins d’armements mais d’une meilleure qualité.

  • Sa flotte aérienne ou ses projets d’infanterie sont l’illustration de cette tendance. Pour la flotte aérienne, je vous invite à aller voir notre dossier publié il y a quelques jours sur la question (lien3).
  • Quant aux forces terrestres, les meilleurs chars russes comme les T-72B3 ou les T-90MS sont relativement peu nombreux et réservés aux troupes d’élites, ce qui sera également le cas du futur T-14 Armata présenté l’année dernière au défilé de la Place Rouge comme “le meilleur char du monde”.

Les ambitions de la marine chinoise

La Chine, elle, est engagée dans une véritable course aux armements que reflète parfaitement la montée en puissance quantitative de sa marine. Pékin s’appuie en la matière sur la doctrine soviétique de l’Amiral Gorchkov :

  • « la quantité est en soi une qualité ».

Mais Pékin ne mise pas seulement sur la quantité, mais vise également à atteindre les standards qualitatifs occidentaux en se dotant notamment d’un bouclier anti-missile et anti-aérien à l’image du système américain Aegis (capable notamment d’intercepter des missiles intercontinentaux).

  • La construction d’un grand nombre de destroyers (notamment le très récent type 052D), équipés de radars à antenne active (dits « AESA ») et de systèmes de missiles à lancement vertical est en bonne voie pour que Pékin puisse créer ce bouclier dans un laps de temps assez court.

La Chine cherche également à se doter d’une flotte importante de frégates (type 054A) et de corvettes (type 056) afin d’assurer la protection de son large littoral.

  • Mais ce n’est pas tout : le conflit potentiel en Mer de Chine méridionale relatif à la délimitation des eaux territoriales entre les différents pays de la région lui impose de se doter de forces de projection importantes pour assurer une « dissuasion conventionnelle » et, le cas échéant, pour intervenir militairement.
  • Le développement d’un ou plusieurs groupes aéronavals autour d’un porte-avions et de son escadre sera l’aboutissement de cette force de projection, dont témoigne déjà le nombre important de grands navires de débarquement (de type 071 ou 072A), ce que les Américains appellent des LPD pour Landing Platform Dock.

Une année 2015 faste pour la Chine

L’année 2015 est particulièrement symptomatique de ces enjeux navals. La Chine a livré à sa marine quelques 15 navires de combat pour un tonnage de 80 000 tonnes tandis que la Russie, victime des dysfonctionnements de ses chantiers navals, enchaînait les retards pour ses différents programmes. Je vous propose un rapide panorama de la situation.

Voici la liste des navires mis en service par la marine chinoise en 2015. Les chantiers navals chinois lui ont livré trois grands navires de débarquement (dont un amphibie de 25 000 tonnes), trois destroyers, quatre frégates et cinq corvettes. A titre de comparaison, la flotte française, en plus de son porte-avions, peut compter comme navires de fort déplacement sur une quinzaine de frégates de 1er rang (dont certaines comme les FREMM ou les Horizon sont considérées par l’OTAN comme des destroyers) et trois porte-hélicoptères Mistral (proche en tonnage des LPD chinois de type 071).

· 1 navire amphibie de débarquement Type 071 – classe Yuzhao (25 000 tonnes) : Yimen Shan
· 2 navires de débarquement Type 072A – classe Yuting III (4800 tonnes) : Dabie Shan ; Taixing Shan
· 2 destroyers Type 052D – Classe Luyang III (7500 tonnes) : Changsha ; Hefei
· 1 destroyer Type 052C – Classe Luyang II (7000 tonnes) : Xi’an
· 4 frégates Type 054A – Classe Jianglai II (4050 tonnes) : Huanggang ; Daqing ; Yangzhou ; Handan
· 5 corvettes Type 056 – Classe Jiangdao (1440 tonnes) : Xinyang ; Huangshi ; Suzhou ; Suqian ; Qinhuangdao

En 2016, la marine chinoise devrait être dotée de :

· 3 destroyers de type 052D ;
· 3 grands navires de débarquement de type 072A ;
· 2 frégates de type 054A ;
· 3 corvettes de type 056.

La Chine est également en train de moderniser ses quatre destroyers russes de classe Sovremenny (projet 956). Humiliante nouvelle pour la marine russe contrainte de retirer du service actif ces destroyers touchés par des dysfonctionnements de leurs chaudières que Moscou ne peut se permettre financièrement de remettre à niveau.

En 2017, la Chine disposera au total d’une trentaine de destroyers (dont 9 très modernes Type-52D), d’une cinquantaine de frégates (dont plus d’une vingtaine de Type 054A) et d’une quarantaine de grands navires de débarquement (dont quatre navires amphibies de 25 000 tonnes de Type 071).

Parallèlement au projet de porte-avions, la Chine construirait un nouveau destroyer de Type 055, plus long et plus lourd que le Type 052D. Avec 190 m de long et 12 000 tonnes de déplacement, ce destroyer serait une nouvelle étape dans la montée en puissance de la marine chinoise. Les Américains estiment(lien4) qu’équipé de nouveaux missiles anti-navires, ce destroyer proche d’un croiseur par ses capacités pourrait jouer le rôle de « tueur de porte-avions » longtemps dévolu aux croiseurs soviétiques de classe Kara, Slava et Kirov. Il pourrait être aussi le premier navire chinois à être équipé d’armes laser.

Bref, c’est une véritable armada que Pékin souhaite construire. Une montée en puissance impressionnante qui ne doit pas seulement inquiéter les Américains, mais aussi les Russes, dont la Flotte fait face à des difficultés structurelles de plus en plus évidentes malgré plusieurs succès opérationnels en Syrie.

Disette pour la Marine russe

L’année 2015 a été marquée dans les médias occidentaux par le lancement de nouveaux missiles russes de croisière (Kalibr) lancés en Syrie depuis des frégates de la Mer Caspienne et des sous-marins diesel-électriques de la Flotte de la Mer noire passés en Mer Méditerranée. Ce lancement était surtout destiné aux États-Unis : il s’agissait de tirs de prestige pour saluer par le feu le grand retour diplomatique et militaire de la Russie sur l’échiquier mondial. Au-delà de la communication qui a entouré le lancement de ces missiles Kalibr, il s’agissait bien pour la Russie d’un succès technique et opérationnel. Un tel engagement de la marine n’avait pas eu lieu depuis … la fin de la Seconde Guerre mondiale. Tout sauf anecdotique donc.

Néanmoins, cette réussite ne doit pas cacher les difficultés grandissantes auxquelles la Marine russe est confrontée. Sur ce point, je vous conseille la lecture attentive

  • du blog Portail naval des forces de Russie (lien5) de l’historien Igor Delanoë
  • et, en anglais, du blog Russian Military Reform (lien6)de Dmitry Gorenburg, spécialiste de la Russie
  • et des questions navales au Davis center for Russian and Eurasian Studies (lien7) de l’Université Harvard.

La marine a toujours été le parent pauvre du secteur militaire en Russie malgré les ambitions de l’Amiral Gorchkov après la Seconde Guerre mondiale.

  • Les chantiers navals russes n’ont pas reçu d’investissements depuis la fin de la Guerre froide et sont tombés en déshérence, un déclin amplifié par une corruption endémique.
  • La situation commençait à s’améliorer depuis quelques années grâce à la collaboration avec des industriels européens, mais les sanctions occidentales ont gelé ces espoirs.
  • Pour pallier ce manque, le gouvernement russe a prévu au début des années 2000 d’importants d’investissements dans son State Armament Program (SAP) 2011-2020.
  • Néanmoins, les sommes engagées, déjà optimistes du temps de la forte croissance du pays, pourraient ne pas être reconduites pour le nouveau SAP 2016-2025 du fait de la crise économique et financière actuelle.
La Russie fait donc face à un risque important de « vide capacitaire » car les grands navires soviétiques atteignent l’âge de la retraite. Face à l’incapacité des chantiers navals d’assurer le renouvellement de la flotte par de nouveaux projets, la marine russe a fait le choix de la simple modernisation de certains grands navires concentrant son effort industriel et financier sur la construction de sous-marins (spécialement nucléaires) destinés à assurer la dissuasion nucléaire et de petits navires (corvettes et patrouilleurs) destinés à protéger les côtes et le littoral russes.

Akula

 

Dans ces deux domaines, la Russie s’en sort relativement bien.

  • Les nouveaux sous-marins nucléaires lanceurs de missiles balistiques (l’une des trois composantes de la dissuasion nucléaire) de classe Boreï (projets 955 & 955A) sont destinés à remplacer progressivement les anciens Delta III, Delta IV et Typhoon et sont considérés comme faisant partie des meilleurs au monde.
  • La mise en service des Boreï suit son cours (trois servent déjà au sein des Flottes du Pacifique et du Nord)
  • et grâce à la modernisation de ses Delta IV, Moscou peut aujourd’hui compter sur 14 sous-marins nucléaires lanceurs de missiles balistiques.

Le nouveau projet de sous-marins nucléaires d’attaque de classe Yasen (projets 885) rencontre plus de difficultés (notamment une dérive financière du programme), mais ce retard est compensé par la modernisation des anciens de classe Oscar II (projet 949A) et Akula (projet 971).

  • Quant aux sous-marins non nucléaires, Moscou est en retard pour la mise au point d’une propulsion dite « anaérobie » (permettant au sous-marin de récupérer de l’air sans faire surface).

Néanmoins, les anciens sous-marins diesel-électriques de classe Kilo continuent d’être produits dans une version modernisée (projet 636.3) en service dans la Flotte de la Mer noire et bientôt dans celle du Pacifique. Ils sont considérés comme les sous-marins diesel-électriques les plus silencieux au monde et sont surnommés « trous noirs » par l’OTAN. Ce sont ces Kilos modernisés qui ont frappé l’État islamique avec des missiles de croisière tirés depuis la Mer méditerranée en décembre 2015.

Pour les petits navires de surface, les chantiers navals russes semblent là aussi s’en sortir relativement bien.

  • Quatre nouvelles corvettes (classe Steregushchiy – projet 20380) sont déjà en service dans la flotte de la Mer Baltique et d’autres exemplaires de cette classe devraient faire leur entrée dans les flottes du Nord et du Pacifique.
  • Six sont actuellement en construction (dont deux légèrement modernisés pour la flotte du Nord).

Néanmoins, les sanctions occidentales ont posé problème car les nouvelles Steregushchiy devaient utiliser des turbines allemandes (meilleures que les turbines ukrainiennes), ce qui est aujourd’hui impossible.

  • L’entreprise russe Saturn est en train de pallier ce manque en proposant des turbines locales.
  • Ces corvettes sont relativement lourdes (avec plus de 2000 tonnes, elles sont considérées comme des frégates dans la classification OTAN) et la marine russe a besoin de navires de plus petit tonnage.
  • C’est le rôle dévolu aux corvettes Buyan et Buyan-M (projets 21630 & 21631) qui se sont illustrées en Mer Caspienne en tirant leurs missiles de croisière Kalibr en octobre dernier (huit corvettes actuellement en service ; quatre en construction).
Elles illustrent parfaitement la nouvelle stratégie russe : face à un déficit de grands navires hauturiers, Moscou préfère multiplier le nombre de petits navires (800 tonnes de déplacement pour les Buyan-M) pour saturer son littoral. Grâce à la portée considérable des nouveaux missiles de croisière (1500 km), ces corvettes permettent de sanctuariser une superficie déjà très importante aux frontières de la Russie. Comme les Buyan ne sont pas capables d’aller en haute mer, la Russie s’est lancée récemment dans la construction de nouvelles corvettes de classe Ouragan (projet 22800) pour pallier ce manque (contrat signé pour 10 navires, deux d’ores-et-déjà mis sur cale).

La situation est en revanche moins glorieuse pour les navires hauturiers de plus grande taille. Les frégates, destroyers et croiseurs actuellement en service sont d’anciens navires soviétiques dont les solutions de remplacement tardent à voir le jour.

Moscou mène de front deux projets de nouvelles frégates :

  1. la classe Amiral Grigorovitch (projet 11356) de 4000 tonnes, ultime version des frégates soviétiques de classe Krivak (projet 11355)
  2. et la nouvelle classe Amiral Gorchkov (projet 22350) de 4500 tonnes, censée symboliser le renouveau russe en matière navale.

Si le projet Grigorovitch ne semblait pas poser de problèmes (plusieurs frégates de ce type avaient déjà été versées à l’Inde), le programme Gorchkov a accumulé les retards, notamment pour mettre au point le système anti-aérien Poliment-Redut de toute dernière génération.

  • Puis, alors que les deux projets semblaient enfin rodés, la crise ukrainienne est passée par là et l’ukrainien Zorya MachProject (Nikolaïev), fournisseur des turbines, a décidé de rompre sa collaboration.

Normalement, trois frégates Grigorovitch devraient entrer en service dans la flotte de la Mer noire et une Gorchkov dans la flotte du Nord en 2016. Mais pour les autres en construction, le retard pourrait être considérable avant que le russe Saturn ne trouve une solution de remplacement pour les turbines.

 

L’objectif de la Marine russe de disposer d’une vingtaine de frégates ultra-modernes Gorchkov pour ses deux flottes principales (Nord & Pacifique) et de 6 voire 9 frégates modernes Grigorovitch pour la Flotte de la Mer noire (et donc la Méditerranée …) apparaît aujourd’hui inaccessible avant une bonne dizaine d’années. Il fut même question au début de l’année 2015 que la Marine russe achète pour pallier son vide capacitaire des frégates … chinoises de type 054A. En attendant, la Marine russe dispose de quatre frégates de conception aujourd’hui fort ancienne : deux Krivak (projet 1135) en Mer noire et deux Neustraschimy (projet 11540) en Mer Baltique. Ce qui est fort peu …

L’épine dorsale de la flotte hauturière russe repose aujourd’hui sur une dizaine de destroyers de fabrication soviétique.

  • Celle-ci compte huit ou neuf destroyers de classe Oudaloï (projet 1155) spécialisés dans la lutte anti-sous-marine et cinq destroyers de classe Sovremenny (projet 956) spécialisés dans la lutte anti-navire, mais qui sont le plus souvent à quai suite à des problèmes récurrents de chaudières.
  • Ces navires de 8000 tonnes environ ont été mis en service dans les années 1980 ou au début des années 1990. Faute de modernisation, ils seront bientôt inopérants. La Marine russe a décidé de moderniser les Oudaloï pour en faire des destroyers multi-missions, mais les destroyers Sovremenny seront définitivement retirés du service d’ici 2020 (contrairement aux Chinois qui sont en train de moderniser les leurs – cf. supra).
  • Les Oudaloï modernisés recevront de nouveaux radars et seront probablement équipés de systèmes de missiles à lancement vertical permettant notamment de tirer les désormais fameux Kalibr.

Cependant, au rythme des chantiers navals russes, la modernisation pourrait s’avérer longue et finalement beaucoup plus superficielle que les annonces du ministère russe de la Défense. Un contrat a d’ores et déjà été signé pour la modernisation de deux Oudaloï (par exemple, le contrat de modernisation du destroyer Maréchal Chapochnikov qui doit sortir en 2018 du centre de réparation navale Dalzavod (Vladivostok) prévoit l’installation de deux nouveaux radars déjà en dotation sur le destroyer Vice-Amiral Koulakov, mais ne prévoit pas l’installation de nouveaux systèmes lance-missiles ; idem pour le contrat relatif au destroyer Amiral Chabanenko dont la modernisation se poursuit au chantier naval n°35 de Mourmansk). Bref, d’ici 2025, la flotte russe pourrait ne compter que sur une petite dizaine de destroyers d’origine soviétique partiellement modernisés. Un tel destroyer de lutte anti-sous-marine – le Maréchal Chapochnikov – a été déployé en Syrie.

La Marine russe dispose enfin de quelques croiseurs datant de l’époque soviétique.

  • Il s’agit des trois croiseurs de classe Slava (projet 1164) de 186 m de long pour 12 500 tonnes de déplacement, équipés des systèmes anti-aérien et anti-missile S-300F,
  • et des gigantesques croiseurs nucléaires de classe Kirov (projet 1144) de 252 m de long pour 28 000 tonnes de déplacement.

Il est prévu que les trois croiseurs Slava soient modernisés. Le Maréchal Oustinov devrait déjà faire son retour dans la Flotte du Pacifique en 2016. D’ici 2020, les croiseurs Varyag (actuellement à Tartous en Syrie) et Moskva (navire-amiral de la Flotte de la Mer noire) devraient à leur tour être modernisés.

Kirov-class-battlecruiser
A starboard bow view of the Soviet Kirov Class nuclear-powered guided missile cruiser FRUNZE underway. (Soviet Military Power, 1986)

Quant aux Kirov, seul le Pierre le Grand, navire-amiral de la Flotte du Nord est actuellement en service. L’Amiral Nakhimov est en cours de modernisation et pourrait remplacer le Pierre le Grand en 2018, lequel partirait à son tour en modernisation. Le sort des deux derniers Kirov – l’Amiral Lazarev et l’Amiral Ouchakov – est très incertain. Leurs réacteurs nucléaires pourraient être trop endommagés pour que leur modernisation soit possible.

D’ici 2025, la dizaine de destroyers pourrait donc être épaulée par cinq ou six croiseurs, dont deux ou trois à propulsion nucléaire. Une telle flotte est loin d’être négligeable, mais quid de la suite, lorsque les anciens navires soviétiques devront définitivement prendre leur retraite ? La Russie s’est lancée dans un nouveau programme de destroyers nucléaires de très grande taille (près de 200 m) et de fort déplacement (plus de 15 000 tonnes).

  • Une réponse russe démesurée au destroyer américain Zumwalt tout droit sorti de Star Wars ?

Le destroyer nucléaire de classe Evgueni Primakov (Projet Lider) pourrait être mis sur cale en 2017, mais n’entrera certainement pas en service avant 2025. Quant à vouloir en fabriquer douze comme l’ont annoncé les autorités russes, cela ressemble beaucoup à du wishful thinking

Dans un tel contexte, la création d’un ou plusieurs groupes aéronavals constitués autour de nouveaux porte-avions n’est pas à l’ordre du jour, même si de nombreuses annonces vont dans ce sens.

  • Le porte-avions Amiral Kouznetsov sera modernisé dans les années qui viennent pour accueillir les nouveaux escadrons de Mikoyan Mig-29K qui remplaceront les anciens Soukhoï Su-33.

La Russie ne se dotera donc pas d’une capacité importante de projection. L’intervention en Syrie montre une flotte de navires de débarquement en piteux état.

  • Les navires de débarquement de classe Alligator (projet 1171) ou de classe Ropucha (projet 775) datent des années 1970-1980-1990 (le plus vieux des Alligator encore en service a été commissionné en 1966 !).
  • Le long défilé des navires russes le long du Bosphore, que les passionnés de marine prennent en photo et appellent le Syria Express, montre bien les difficultés de la marine russe en la matière.
  • La classe Ivan Gren (projet 11711) qui doit remplacer la vingtaine d’Alligator et de Ropucha est elle-même décriée au sein de la marine russe. Le premier navire, l’Ivan Gren, entrera en service cette année alors qu’il a été mis sur cale en … 2004 ! Un second navire sera construit mais ce sera le dernier de cette classe.
  • Avant de construire des porte-avions, la Russie devra se doter au plus tôt de grands navires de débarquement à l’instar des Type 071 & 072 que la Chine construit en grand nombre, ainsi que de porte-hélicoptères pour remplacer … les Mistral que la France a refusés de livrer à Moscou.
Ce panorama des dynamiques respectives des marines russe et chinoise est sans appel : s’il y a une course aux armements, elle est sans conteste du côté de Pékin. Moscou, faute de moyens, essaie de faire mieux, mais moins, ce que l’on pourrait appeler avec Philippe Migault “l’occidentalisation” de l’armement russe. Au contraire, la Chine connaît une montée en puissance exponentielle, à la fois qualitative et quantitative, qui ne peut qu’inquiéter tant la Russie que les Etats-Unis.
Mais l’Amérique, encore sclérosée par ses schémas mentaux de Guerre froide, préfère voir son ennemi principal à l’Est alors que le risque commun aux deux rivaux de la Guerre froide est en réalité l’imperium chinois. L’Europe, qui se retrouve entre Washington et Moscou, pourrait en prendre la mesure et voir là l’occasion de jouer les médiateurs d’une relation bilatérale à restaurer impérativement, ne serait-ce que dans les esprits.

 


le profil de Caroline Galactéros Docteur en Science politique, ancien auditeur de l’IHEDN, elle a enseigné la stratégie et l’éthique à l’Ecole de Guerre et à HEC. Colonel de réserve, elle dirige aujourd’hui la société de conseil PLANETING et tient la chronique « Etat d’esprit, esprit d’Etat » au Point.fr. Elle a publié « Manières du monde. Manières de guerre » (éd. Nuvis, 2013) et « Guerre, Technologie et société » (avec R. Debray et V. Desportes, éd. Nuvis, 2014). Polémologue, spécialiste de géopolitique et d’intelligence stratégique, elle décrit sans détours mais avec précision les nouvelles lignes de faille qui dessinent le monde d’aujourd’hui.


lien1/http://www.rusnavyintelligence.com/2016/02/revue-de-presse-navale-du-20-fevrier-2016.html
lien2/http://www.meretmarine.com/fr/content/la-chine-officialise-la-construction-dun-second-porte-avions

lien3/http://galacteros.over-blog.com/2016/02/aeronautique-militaire-les-dividendes-de-la-guerre-en-syrie-et-en-irak.html

lien4/http://www.defense.gov/Portals/1/Documents/pubs/2015_China_Military_Power_Report.pdf

lien5/http://www.rusnavyintelligence.com/

lien6/https://russiamil.wordpress.com/author/gorenbur/

lien7/http://daviscenter.fas.harvard.edu/about-us/people/dmitry-gorenburg


source/http://galacteros.over-blog.com/2016/03/la-marine-chinoise-devant-la-flotte-russe-la-version-navale-du-puissance-quatre.html

2 réflexions au sujet de « 1112 -L’Armée Chinoise se réforme, la Russie peine à moderniser son matériel militaire … les buts et les enjeux … »

  1. Il est vrai que les chantiers navals Russes sont très en retard.
    Le dernier lancement que j’ai vu en vidéo il y a environ 1 ou 2 mois, se faisait sur « cale inclinée » ce qui ne se fait plis depuis le milieu des années 60 chez nous.
    Il semble que le rendement soit au plus bas, on se croirait encore à l’époque Soviet lorsque l’on voit les plannings à rallonges de toute construction en cours.
    Mais est-ce que la marine est si importante pour la Russie ???, pas si sûr. Ce n’est pas un pays expansionniste, si elle est attaquée par l’Otan, elle a largement assez de sous marins nucléaires voire diesel/électriques, pour écraser tout pays de bombes atomiques sur la planète.
    Ne pas oublier que la Russie n’a pas le budget de la Chine, ou des USA, ou de l’Europe, et de loin.
    C’est un pays immense, mais de 140 millions d’habitants (Japon 120, Indonésie 200, Nigéria 150) seulement, impossible d’avoir une puissance égale avec les autres « grands ». De là en découle une stratégie différente, miser au maximum sur les missiles (divers et multiples) et l’aviation, et là ils sont très forts, celui qui va commencer à chatouiller l’Ours va goûter aux griffes et aux crocs.
    Comparer la Chine et la Russie, j’ai du mal à en comprendre le sens.

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