1022 – L’Euro, ce talisman qui nous a déjà détruit

1/-La monnaie comme outil de construction de la souveraineté

2/-La monnaie comme outil de déconstruction de la souveraineté.

3/- Présentation de Jean Claude Werrebrouck par article de Médiapart

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Résumé: La monnaie est fondamentalement d’essence politique, une caractéristique jamais dévoilée dans la plupart des manuels de sciences économiques.

  • Elle fût historiquement l’arme essentielle de la construction des États, voici plusieurs milliers d’années,

  • puis des États-nations au 20ième siècle.

Parce que fondamentalement politique, cette arme fût l’objet d’enjeux contradictoires dans la recherche, le maintien et la transformation de ce qu’on appelle la souveraineté. La fin du système de Bretton-Woods va enclencher un processus d’érosion par éloignement de l’arme monétaire de la main du peuple souverain. C’est l’Europe qui ira le plus loin dans ce processus d’éloignement avec une monnaie devenue idéologiquement un Talisman :

  • l’Euro. La monnaie Talisman est devenue une arme de destruction massive du vivre ensemble européen.

 

3 août 2016

Nous voudrions montrer dans ce chapitre que la monnaie est un marqueur fondamental de la forme de société dans laquelle on vit. En ce sens il ne serait pas idiot de s’exprimer en ces termes simplistes : « Dis-moi quel type de monnaie tu utilises et je te dirais dans quel monde tu vis ». Pour comprendre toute l’épaisseur de ce marqueur, nous interrogerons l’Histoire et verrons que la monnaie fut d’abord un instrument de construction des États et qu’elle est aujourd’hui devenue aujourd’hui un instrument de son affaissement. Avec en arrière-plan l’idée de souveraineté que l’on construit, puis que l’on détruit petit à petit en transformant l’outil monétaire. Et puisque derrière la souveraineté se cache l’enjeu fondamental de la démocratie, nous montrerons qu’un ordre démocratique ne peut se concevoir sans un certain type d’ordre monétaire en tant que condition nécessaire sinon suffisante.

Nous tenterons ainsi de montrer que les nations au 21-siècle  ne pourront survivre que sur la base d’une restauration des pouvoirs monétaires aujourd’hui largement abandonnés.

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  1. La monnaie comme outil de construction de la souveraineté

Si des formes monétaires sont apparues avant les premiers États il est aujourd’hui démontré que les constructeurs des dits États les ont façonnés aux seules fins de s’affirmer et se construire

  • La monnaie comme enfant du sacré et de l’État[1]

Les premières formes de ce qu’on appelle encore aujourd’hui la dette ne s’affichaient pas comme dette monétaire mais comme dette de vie envers une extériorité radicale : L’au-delà de la condition terrestre. Les dieux ont donné une vie qu’il convient de rembourser notamment par l’institution du sacrifice, institution que l’on rencontre dans toutes les sociétés dites primitives. Et bien évidemment quand on parle de dette de vie, il s’agit d’un patrimoine culturel et social que chaque sujet rencontre à sa naissance comme « capital avancé », simplement remboursé par des rituels sacrés dans lesquels on trouve l’institution du sacrifice.

Ce que l’on peut appeler le « Big Bang » des États, c’est-à-dire le temps de leur apparition est, de fait, l’accaparement par certains individus de la dette sacrée jusqu’ici engendrée par la communauté. Le Pouvoir étatique est ainsi une prise du pouvoir sur les vieilles religions primitives. De ce point de vue, et l’ethnologue est ici en désaccord avec le juriste, l’État est un phénomène de privatisation du capital culturel et social, c’est-à-dire l’extériorité de toute société. Autre façon de lire cette même réalité : le pouvoir politique est issu d’une prise de pouvoir sur la religion. Alors que le politique est une réalité qui jusqu’ici était inaccessible en raison de l’éloignement des hommes au regard des puissances de l’au-delà (tous sont démunis de ce pouvoir et les rapports entre les hommes sont dictés par l’au-delà), elle devient, par accaparement de cette puissance, une réalité tangible : des hommes vont dominer d’autres hommes.

Bien évidemment, la privatisation du sacré doit logiquement devenir privatisation de la dette de vie, et les hommes sont progressivement invités à devenir les débiteurs du pouvoir terrestre. La dette envers les dieux peut évidemment se poursuivre mais désormais elle s’accompagne d’une dette envers le souverain. En ce sens le « Big Bang » des États va aussi être une capture de la dette sacrée. Il en découle que logiquement l’endettement envers les Dieux deviendra progressivement un endettement croissant envers la puissance souveraine.

Cet endettement peut être encore de la dette de vie : dette de sang, esclavagisme, travail gratuit, mais aussi impôt, sous forme de prélèvements sur l’activité domestique ou économique, ou sous forme directement monétaire. En la matière, le signe monétaire retenu pour régler l’impôt ne peut être que choisi par le prince. Et le signe retenu est naturellement celui qui bénéficiera de la plus grande liquidité possible, une liquidité permettant au prince de régler ses propres dettes envers les autres princes avec lesquels il est en conflit, et celles envers les mercenaires qu’il emploie au titre des guerres qu’il entretient pour assurer son pouvoir et sa survie dans la communauté des puissants. Et quand on dit « puissants » on dit déjà « souverains », c’est-à-dire des individus qui n’acceptent pas de pouvoir « au dessus » c’est-à-dire de lois qui pourraient s’imposer à eux-mêmes. Le souverain est ainsi celui qui tout au plus peut accepter des règles de coordination sans jamais se soumettre à des règles de subordination.

Le motif de liquidité la plus grande nous fait comprendre que le signe retenu n’est probablement pas la monnaie virtuelle d’aujourd’hui, mais le métal précieux, lequel va s’imposer au terme d’une sélection : le métal précieux est le seul objet dont la liquidité est parfaite , acceptée par la communauté des puissants et aussi acceptée par des mercenaires qui ne pourraient pas se contenter de titres illiquides.

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  • La monnaie dans la dialectique de l’économie et de la puissance souveraine

 

On comprend désormais que le prince, né d’un « coup d’État fondant l’État »[2] et sa puissance souveraine, s’intéresse de près à ces premières formes de banques centrales que sont les mines de métal précieux…et les « Hôtels des monnaies » qui en sont le prolongement. Le prince fonde ainsi ce qui est déjà le premier « circuit du Trésor »[3] : il crée ou tente de créer la monnaie, dont il fera un monopole du règlement de la dette de ses sujets envers lui, c’est-à-dire l’impôt. La monnaie qu’il crée lui sert de règlement de sa propre dette (ses dépenses), règlement dont la circulation, sera soumise à l’impôt.

Mais le prince peut être gêné dans l’affirmation de sa puissance et de sa souveraineté par une caractéristique essentielle de la monnaie : elle est outil du pouvoir et du règlement de la dette envers le prince, mais elle est aussi réserve de valeur…et à ce titre peut être thésaurisée. Un phénomène qui implique sa rareté et une lutte perpétuelle pour la vaincre. Parce que outil parfait de la liquidité, caractéristique qui la rend susceptible de faire circuler toutes les marchandises, elle est appréciée pour elle-même et donc possiblement stockée…ce qui vient gêner le pouvoir dès lors que celui-ci ne maitrise plus d’inépuisables mines de métal. Ce qui le gène aussi lorsqu’il est impliqué dans d’innombrables guerres très couteuses avec ses voisins. Par excellence concepteur et créateur de la liquidité , il peut lui-même entrer en position d’illiquidité et donc voir sa puissance érodée. L’histoire montre que l’ascension du politique et des États correspondants est faite de tentatives de contournements de ce qu’on peut appeler une véritable « loi d’airain de la monnaie »[4] : rendre la monnaie plus abondante par le biais de la dilution voire l’émission de papier, avec bien sûr les limites sociales de ce type de choix des souverains.

Cette faiblesse de la verticalité du pouvoir politique pourra être compensée par une coopération avec le monde horizontal de l’économie naissante. Car la monnaie, grande affaire du prince, est aussi celle des marchands et banquiers qui, eux aussi, se voient opposer la contrainte monétaire. Eux-aussi vont tenter de la contourner avec l’introduction de la lettre de change, avec la conversion des monnaies entre elles, etc. La montée de la puissance politique se nourrit de l’accroissement des recettes fiscales (la « dette » des « sujets » laquelle se nourrit de la montée de la puissance économique. L’intérêt du loup étant que les moutons soient gras, les princes ne s’opposeront pas à l’émergence des premières privatisations des monnaies : les banques vont émettre progressivement du papier non couvert intégralement par une base or. En contrepartie, les banquiers déjà mondialisés viendront réduire les risques d’illiquidité voire de solvabilité des princes dépensiers en achetant de la dette publique. Cette dernière est le taux d’intérêt qui lui sera associé, sont les marqueurs de la collaboration entre monde vertical déjà en difficulté et monde horizontal dont l’ascension ne fait que commencer ; le souverain ne peut plus vivre de la seule prédation sur ses sujets : il lui faut aussi solliciter des prêteurs.

Nous entrons ici dans les premières formes de délitement de la souveraineté : le monde vertical est amené à partager la souveraineté avec l’horizontalité marchande, un monde qui commence à capter la monnaie souveraine : des personnes privées vont émettre des signes monétaires qui emprunteront les marques de la puissance souveraine : dénomination, unité de compte, règles de monnayage, pouvoir libératoire. Le souverain – historiquement une personne privée accaparant et détournant l’extériorité d’une communauté humaine, à savoir la dette de vie – est amené à céder une part de l’outil de ce détournement/accaparement : battre monnaie sera de moins en moins un attribut de la souveraineté. L’État né hors marché n’est plus complètement « au dessus du marché ». Le monde du pouvoir avec ses règles de subordination (verticalité) doit, en particulier avec une dette publique portant intérêt, collaborer et parfois se soumettre au monde marchand et ses règles de coordination contractuelles (horizontalité).

Cet affaissement n’est pourtant pas linéaire et la verticalité pourra encore se manifester clairement lorsqu’il apparaitra que le monde financier et marchand ne peut se passer de la monnaie souveraine pour assurer le fonctionnement des affaires. Très simplement les différentes monnaies privées des banques ne peuvent assurer la circulation monétaire exigée par le développement des échanges marchands que s’il y a compensation entre les dites banques et donc une monnaie commune de règlement des dettes entre-elles, à savoir la monnaie légale définie par le souverain. Si les monnaies privées peuvent toutes se convertir en monnaie légale définie par le prince alors elles sont convertibles entre elles et les règlements interbancaires sont assurés. En termes simples l’horizontalité ne peut s’épanouir qu’en s’appuyant par la verticalité. Cette dernière apparaitra sous la forme des premières banques centrales fin 17ième et surtout 19ième siècle. Ces dernières vont progressivement apparaitre comme une disparition de la loi d’airain de la monnaie puisque les souverains peuvent trouver en elle un substitut aux mines d’or de jadis. Et peut-être même davantage car à l’inverse de la mine toujours limitée, la monnaie légale émise peut l’être de façon illimitée si le pouvoir est capable, notamment en raison de circonstances historiques, d’imposer le cours forcé et l’inconvertibilité des billets en métal précieux.

En la matière, la France avec sa longue histoire l’érigeant en État-nation, sera l’une des premières à engendrer un pouvoir plaçant sa banque centrale au sommet d’un système bancaire hiérarchisé[5]. Il suffira de nationaliser ensuite cette banque centrale pour l’arrimer au Trésor et réinventer ce qui avait fait le succès du prince au moment de la construction des premiers États : le souverain Français, désormais peuple souverain, va devenir le principal émetteur de monnaie… et une monnaie retournant vers le peuple souverain par le biais de ce qu’on a appelé le « circuit du Trésor ».

La dette publique de jadis, elle-même, marqueur de l’affaissement de souveraineté, perd grandement de sa signification puisque les dépenses publiques reviennent vers le Trésor (comme jadis les pièces d’or revenaient vers le souverain ) en raison de l’obligation de nombreuses institutions financières de déposer leurs ressources sur un compte du Trésor. Plus clairement les déficits publics viennent gonfler la liquidité de la plupart des institutions financières, organismes de crédits, Poste, Banques, etc, lesquelles ont l’obligation règlementaire de déposer tout ou parties de ces liquidités sur un compte du Trésor.

Ce retour de la verticalité est très net pour le système bancaire soumis à ce qu’on a longuement appelé la règle des « planchers des bons du Trésor[6] ». Les banques ne sont pas des correspondants du Trésor et ne sont pas soumises à l’obligation d’y déposer leurs liquidités, par contre elles ont l’obligation journalière de convertir une partie de leurs liquidités en achats de bons. Et un achat dont le prix – le taux -est fixé directement par le Trésor. Sans doute peut-il exister un déficit et une dette publique, mais celle-ci est hors marché. Nous sommes dans la verticalité du peuple souverain et non dans l’horizontalité de l’ordre marchand. Très simplement le capitalisme a pignon sur rue mais il ne peut se métastaser en financiarisation généralisée et se trouve contenu dans le périmètre de l’économie réelle. Le peuple souverain reste souverain et se trouve protégé de l’émergence d’une inondation faisant de l’État une instance non souveraine car « en dessous du marché ». Plus clairement encore, l’État ne risque ni l’illiquidité ni à fortiori l’insolvabilité. Il n’a donc pas besoin d’être noté par des agences comme c’est le cas aujourd’hui.

Bien évidemment cette phase historique, de culture très française, se paie d’une répression financière dont il faut comprendre le mécanisme. L’épargne n’est pas alimentée par une dette publique qui vient s’ajouter aux profits financiers de l’économie réelle. C’est dire qu’elle n’est alimentée que par le canal des titres privées (actions et obligations des entreprises). Situation très contraire à celle du 19ième siècle où la dette publique dite perpétuelle alimentait une foule de rentiers[7]. Situation très contraire également à celle constatée jusqu’aux « quantitatives easings » puisque la dette publique est devenue matière première de nombre de produits financiers soumis aux règles de l’horizontalité marchande[8]. Cette situation n’est évidemment pas bien vécue par des épargnants dont le nombre s’élève avec la croissance économique des trente glorieuses. Elle n’est pas non plus bien vécue par le système financier dont le périmètre d’activité est très étroit[9]. Elle correspond toutefois au choix de l’État-nation devenu démocratique.

Si l’on dresse le bilan d’une très longue période qui va du « big-bang des États », il y a plusieurs milliers d’années, jusqu’à la financiarisation d’aujourd’hui, on peut constater que la monnaie est d’abord un objet politique. A ce titre elle est un enjeu fondamental pour des forces à priori opposées -ce qu’on a appelé la verticalité face à l’horizontalité – mais toutefois soumises à une certaine conjonction des contraires. La loi d’airain de la monnaie est la faiblesse historique du souverain et cette loi ne sera efficacement combattue qu’à un stade relativement tardif de la souveraineté démocratique, non celle de l’État-nation, du 19ième mais plutôt celle de la seconde moitié du 20ième siècle.

Il semble pourtant que nous rétablissons depuis une trentaine d’années la vieille loi d’airain de la monnaie laquelle nous entraine vers la fin de l’État-nation souverain et démocratique.

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  1. La monnaie comme outil de déconstruction de la souveraineté.

 

Une façon de détruire la souveraineté démocratique est de retirer au peuple souverain le choix du taux de change.

 

  • Le taux de change n’est plus un choix politique mais un prix.

 

On sait que la fin du système monétaire de Bretton Woods[10] va engendrer une grande période d’instabilité. Les taux de change étaient définis et défendus par les États qui s’engageaient à ne pas les modifier dans la limite de 1% autour de la parité retenue. Aux banques centrales- sur injonctions des États – de défendre les parités par achat et vente de devises. Face aux difficultés engendrées par la disparition du système de Bretton Woods, les États se concertent et acceptent à la conférence de la Jamaïque en 1976 de se retirer du champ de la définition des taux de change. Ce qu’on appelait déjà les taux de changes flottants, donc des taux – c’est-à-dire des prix décidés par le marché.

Cette perte de souveraineté en appelle bien d’autres et de façon quasi automatique avec en fin de parcours la mise des « États sous le marché » donc la fin du principe de souveraineté et de démocratie qui lui est intimement attaché.

Le cours des monnaies   devient ainsi un gigantesque marché au profit de l’explosion d’un capitalisme financier. Parce que la monnaie n’est plus un objet politique défini par le souverain elle devient une marchandise instable au bénéfice de la finance. Ce n’est plus le politique qui va sécuriser la valeur des marchandises internationales, mais la finance qui devra construire des produits de couverture donc des produits financiers chargés de sécuriser cette même valeur. Et les produits de couverture seront d’autant plus efficaces dans leurs fonctions que les intervenants sont nombreux y compris des acteurs très éloignés de la réalité du terrain qu’ils sont censés protéger. Il va logiquement en découler une croissance des produits financiers beaucoup plus rapide que la croissance des flux de marchandises réelles elle- même.[11]

Bien évidemment se trouve associée à cette « dépolitisation de la monnaie », la libre circulation des capitaux et donc la fin de toute forme de contrôle des changes, avec toutes ses conséquences en termes de libéralisation de la finance, la montée des Hedges Funds, le développement de la banque universelle, celui des sociétés de Trading, le fantastique développement des activités de marché au sein des banques, la fortune des agences de notation…. mais aussi et il s’agit de la contrepartie d’une automutilation de la puissance souveraine, l’apparition d’États « interdits bancaires » en raison du principe général d’indépendance des banques centrales.

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  • L’indépendance des banques centrales

 

Il s’agit d’un point fondamental. Lorsque la verticalité l’emporte sur l’horizontalité, les banques centrales , privées ou publiques, sont investies d’une mission de service public et interviennent en tant qu’instrument de politique monétaire décidée par le souverain. Plus traditionnellement encore elles gèrent, mêmes privées, les dettes publiques en ce qu’elles sont grosses acheteuses des titres financiers émis par les États. La FED ou la Banque Centrale d’Italie, parmi tant d’autres étaient dans ce cas. Le Système de Bretton Woods avait très largement mis en avant le caractère public des Banques centrales du monde et ce quelles que soient leurs caractéristiques institutionnelles et juridiques. La fin du système libère ces banques d’une contrainte internationale mais en même temps d’une contrainte nationale puisque le cours des monnaies devient simple prix de marché.

Simplement l’indépendance des banques centrales est d’une portée autrement considérable dans nombre de questions essentielles.

Les premières banques centrales dépendantes des États donnaient à ces derniers de gros avantages dont la possibilité d’en faire de continuelles endettées envers eux. En effet, en leur donnant l’ordre d’abonder les comptes des Trésors correspondants et en transformant ces abondements en « avances non remboursables[12] » les banques centrales étaient partiellement devenues l’équivalent des citoyens soumis à l’impôt[13]. D’où l’idée que la notion de dette publique comme fardeau n’avait guère de sens, une dette publique par ailleurs rognée par l’inflation.

L’indépendance est, de ce point de vue, une rupture radicale à l’échelle quasi-planétaire. Désormais, la dette publique fait l’objet d’un marché, et les Trésors sont de fait « interdits bancaires » en ce qu’ils ne peuvent emprunter à la banque centrale dont ils sont pourtant clients en qualité de titulaires d’un compte figurant au passif des dites banques[14]. Les effets en sont considérables. Il faudra tout d’abord assurer un service de la dette auprès d’épargnants qui au-delà des titres privés pourront acquérir des créances sur les Etats. De ce point de vue le passage à l’indépendance des banques centrales élargit le périmètre des épargnants et des rentiers, tout en rétablissant la loi d’airain de la monnaie au détriment des Etats. Plus important est que désormais toute production monétaire devient la contrepartie d’une dette et le poids de l’intérêt gonfle avec chaque émission monétaire. Corrélativement les banques centrales dites indépendantes se fixent des objectifs de stabilisation des prix ce qui est favorable aux créanciers donc aux rentiers et défavorables aux débiteurs dont bien sûr les États. Et puisque les titres financiers sont ainsi protégés de l’inflation, toute activité humaine pourra au nom de la liquidité immédiate se financiariser.

On comprend ainsi que l’indépendance des banques centrales est un fait politique majeur : les États-nations sont invitées à disparaitre au sein d’un marché en mondialisation. Le peuple souverain disparait dans les entrelacs de ce que nous avons appelé les « autoroutes de la mondialisation ». Désormais l’idée invraisemblable de faillite des États endettés fait son chemin dans les médias et on parle même de banques centrales qu’il faudrait recapitaliser en cas d’insolvabilité des États.[15] Non seulement les peuples souverains sont amenés à être inondés par  le marché mais ils pourraient  aussi s’y engloutis.

Il était toutefois possible d’aller beaucoup plus loin encore dans le passage à la souveraineté limitée et à la naissance d’États engloutis dans la finance de marché : après avoir créé les autoroutes de la mondialisation il sera question d’en supprimer les péages avec la naissance de la monnaie unique européenne.

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  • Une monnaie sans État mais pas sans souverain.

 

 

Le comble de la dépossession, voire de la désintégration des États-nations fut l’abandon des monnaies nationales en Europe au profit de la monnaie unique. Déjà l’asymétrie créée par la libre circulation du capital face à l’immobilité relative du travail avait largement concouru à l’élargissement de l’éventail des rémunérations. Mais la monnaie unique, en interdisant de fait les transferts entre zones excédentaires et zones déficitaires va aggraver dans de très importantes proportions la dispersion des rémunérations aussi bien entre États qu’à l’intérieur des États.

Les taux de change, outils maitres des États-nations, ayant disparu il n’y a plus de limite à la croissance du surplus des compte courants allemands. En contrepartie, la Grèce ayant perdu la protection des taux de change ne peut plus connaitre de butoir au déficit de ses échanges courants.

Ces problèmes d’excédents et de déficits, sont légions à l’intérieur des espaces des vieux États nations et les transferts porteurs de rééquilibrage ne soulèvent aucune difficulté au sein d’une communauté nationale dont l’État central assure une certaine qualité du vivre ensemble. Mais les transferts sont impensables à l’échelle de l’Europe où la solidarité ne va pas de soi. Dès lors la solution est ce qu’on appelle les suicidaires dévaluations internes, le plus souvent non démocratiquement décidées, qui accroissent les inégalités et l’effacement des États- providence dans les pays dont le déficit est comprimé par la règle monétaire nouvelle.

Curieuse situation où la monnaie qui était l’outil efficace de construction de la souveraineté devient l’agent de sa destruction et de la mise sous tutelle d’anciens États-nations. La nouvelle monnaie est dépourvue de peuples souverains et ces derniers en sont la victime avec toutefois une exception : le peuple souverain allemand qui sans être propriétaire de la monnaie unique en est le grand bénéficiaire ce qui le mute en peuple impérial malgré lui.

Parce que la monnaie unique désarme les politiques souveraines, parce qu’elle engendre des passagers clandestins, elle détruit petit à petit les espaces de solidarité et créent des clivages majeurs nourris de spécialisations difficilement supportables dans la durée :

  • trop d’usines en Allemagne,
  • trop d’immobilier en Espagne,
  • trop de fonctionnaires en France,
  • trop de clientélisme en Grèce, etc.

Ces spécialisations sont inappropriées en ce que certaines engendrent des gains de productivité ( Industrie) et d’autres pas (fonction publique) d’où des divergences de plus en plus massives que l’on ne plus corriger avec l’arme du taux de change mais avec les seules réformes dites structurelles[16] imposées par un pouvoir qui surplombe les États-nations . Désormais dans ces États l’exercice de la démocratie se trouve limité puisque le résultat du vote ne peut aller contre l’injonction des réformes structurelles.

La résolution de la crise de 1929 s’était durablement établie dans la construction d’Etats-Providence » porteurs du vivre ensemble des sociétés salariales qui se sont mises en place. Ces constructions utilisaient en particulier l’arme monétaire encore souveraine, une souveraineté marquée par la désignation politique des constituants de la monnaie et le contrôle des banques centrales. L’arme monétaire- durant toute la période des trente glorieuses- permettra aux États de créer de l’homogénéisation en particulier par la construction d’immenses classes moyennes.

La séparation de l’arme monétaire des mains des peuples souverains déclenche aujourd’hui l’effritement des États- providence dans une société qui reste encore salariale. Les États, en particulier ceux qui sont allés le plus loin dans cette séparation, perdent ainsi le pouvoir de fabriquer de l’homogénéisation. Un pouvoir source de forte légitimité politique. L’avenir est ainsi fait de désagrégation du lien social, d’illégitimité croissante des pouvoirs en place, d’un sauve qui peut dans le communautarisme ou dans un individualisme consumériste et festif forcené. Les plus démunis en « capital social » pouvant ajouter au délitement par l’exercice de la violence comme simple fin.

Dans l’Union Européenne et en particulier sa zone euro qui est la zone cœur du délitement généralisé, la solution n’est pourtant pas simple. Peu de forces politiques ont pris conscience que l’Euro tel qu’il fut construit est l’ingrédient essentiel des forces de décomposition. Parce que devenu Talisman la monnaie unique est respectée voire vénérée. Comment mettre fin au règne du sacré ?


[1] On pourra se reporter ici à « Regard sur les banques centrales : essence, naissance, métamorphoses et avenir » Jean Claude Werrebrouck , in Economie Appliquée, tome LXVI-N°3- septembre 2013, pages 149-177. On pourra également se reporter sur l’excellent ouvrage de Michel Aglietta : « La monnaie entre dette et souveraineté », Odile Jacob,2016.

[2] On reprend ici la célèbre expression de Pierre Clastres dans son ouvrage : « la société contre l’Etat, Recherches d’anthropologie politique’, Minuit, 1974.

[3] Expression que l’on doit à Bloch-Lainé. Cf son cours à l’IEP de Paris : « Le Trésor Public. Introduction générale ». Cf également : François Block-Lainé et Pierre de vögue : « Le Trésor Public et le mouvement général des fonds, PUF, 1960.

[4] Cf Jean Claude Werrebrouck : « La loi d’airain de la monnaie » in Medium , Janvier-février-mars 2013, pages 101-119.

[5] La Banque de France est fondée par Bonaparte en 1800 et se voit immédiatement octroyée un monopole de l’émission pour la région parisienne.

[6] Règle instituée à partir d’octobre 1948.

[7] A cette époque le service de la dette correspondait à 25% des charges de l’Etat

[8] En particulier les 18 spécialistes en valeurs du Trésor d’aujourd’hui ne pouvaient jusqu’à une époque très récente proposer que des prix élevés aux adjudications de l’Agence France Trésor (Bercy), car ces prix devaient « produire » la rentabilité financière de nombre de produits et des produits qui ne seraient pas achetés si la rentabilité n’était pas suffisante.

[9] Il faut bien comprendre que dans ce type de dispositif la puissance de création de monnaie , ce qu’on appelle le multiplicateur du crédit, est particulièrement faible ce qui nous fait penser que le souverain l’est pleinement par le type de circulation monétaire qu’il entend faire respecter ;

[10] Le système mis en place en 1944 disparait au terme de la déclaration du Président Nixon le 15 aout 1971.

[11] Aujourd’hui le marché des changes concerne chaque jours  environ 5500 milliards de dollars, soit 20 fois le montant des biens et services réellement échangés. Jacques de la Rosière vient de prendre récemment conscience des conséquences de la conférence de la Jamaïque : « « On a sous-estimé à l’époque la portée de l’effondrement du système de Bretton Woods. On a vu à l’usage combien le flottement des monnaies a encouragé le laxisme budgétaire et monétaire dont les effets cumulés nous écrasent aujourd’hui. Comment imaginer qu’un tel régime de liberté incontrôlée puisse être compatible avec une coopération économique mondiale et avec la stabilité du système financier. Bien que trop rarement dénoncé, cet enchaînement de conséquences de la décision d’août 1971 est à mon sens à l’origine de nombre des déséquilibres structurels d’aujourd’hui » In : « 50 ans de crises financières », Odile Jacob, 2016.

[12] Ce qui était le cas français jusque 1973 et ce qui était le cas général lors des guerres du 20ième siècle

[13] Il va sans dire que la réduction de la loi d’airain de la monnaie ainsi obtenue n’était pas sans risques puisque la planche à billets correspondante n’était efficace qu’en cas de sous -utilisation de facteurs de la production et aussi  dans les limites du seuil de confiance des citoyens.

[14] C’est ce que nous avons appelé le passage au « mode marché » de la gestion de la dette publique. Cf ici Jean Claude Werrebrouck ; « Banques centrales, Indépendance ou soumission, un formidable enjeu de société », Yves Michel, 2013

[15] Les énormités en la matière que l’on trouve dans la presse même spécialisée sont aussi le fait de choix politiques car effectivement il fut déjà décidé, dans le tumulte de la crise financière de recapitalise la BCE en 2010. Même le monde académique, qui pourtant sait que la notion de capital social d’une banque centrale n’a strictement aucun sens, s’est plié à ce type de désinformation.

[16] Ces réformes dites structurelles concernent essentiellement le cout du travail qu’il faut déprécier (dévaluation) interne puisque la dépréciation externe (taux de change) n’est plus une arme souveraine.


SOURCE ARTICLE/http://www.lacrisedesannees2010.com/2016/08/l-euro-ce-talisman-qui-nous-a-deja-detruit.html?utm_source=_ob_email&utm_medium=_ob_notification&utm_campaign=_ob_pushmail


Jean Claude Werrebrouck est économiste, ancien professeur à l’Université de Lille 2. D’abord spécialisé sur les questions de développement et d’économie pétrolière, il s’est distingué sur le problème de la nature de la rente pétrolière. Devenu directeur d’IUT il fut intégré à l’équipe fondatrice des Instituts universitaires profesionnalisés (IUP). C’est dans ce cadre, en tant qu’acteur mais aussi observateur, qu’il s’est investi dans une réflexion originale sur le fonctionnement de l’Etat. Depuis quelques années, il utilise sa méthodologie de fonctionnement des Etats à la compréhension de la présente crise. Il y a consacré plus de 50 articles dans son blog : lacrisedesannees2010.com .

Ce petit article ne prétend pas résumer les travaux de Jean Claude Werrebrouck, qu’il faut consulter directement. Leur portée dépasse très largement le présent texte. Nous nous bornons à présenter ici l’interprétation que nous faisons de certains de ses propos. Ils confirment amplement nous semble-t-il les points de vue que nous présentons sur ce site.

L’économiste Jean Claude Werrebrouck a entrepris de rappeler les « fondamentaux » politico-économiques permettant de comprendre pourquoi les Etats européens, en principe les mieux armés de toute la planète pour faire face aux difficultés économiques, s’enfoncent actuellement sans résistance dans la crise.

Le point de départ de sa réflexion repose sur une question souvent posée: comment durant les deux dernières guerres mondiales, ces mêmes Etats européens ont pu financer des investissements et des dépenses gigantesques sans se heurter au « mur de la dette ». Certes ces Etats ont ce faisant généré des tensions inflationnistes entre l’offre et la demande, dans le même temps qu’ils s’endettaient, mais ces réactions ne les ont jamais empêché d’obtenir la production massive des biens et services qu’exigeait la guerre. Vainqueurs et vaincus, par la suite, ont pu dans les premières années d’après guerre se reconstruire sans difficultés majeures. Pourquoi aujourd’hui ne peuvent-ils faire appel aux mêmes recettes pour créer les richesses leur évitant de sombrer dans la désindustrialisation et le chômage?

Selon son expression, les déficits publics relatifs aux deux guerres mondiales « n’étaient pas des problèmes mais des solutions face aux exigences engendrées par le caractère total de ces deux conflits ». Ces solutions mettent en évidence « l’aspect aisément dépassable de la loi d’airain de la monnaie », selon laquelle pour dépenser et investir il faut au préalable disposer des réserves monétaires correspondants. On parlera aussi du mur de la dette, auquel se heurte celui qui veut produire sans épargne préalable. Il devrait lui aussi être aisément dépassable. « La production des moyens de production de la guerre, rappelle-t-il, ne suppose aucune ressource financière préalable : elle se contente d’ une sur-mobilisation de moyens techniques et humains ».
Pour Jean Claude Werrebrouck, l’effondrement financier actuel, aux dimensions planétaires, «  n’est que la conséquence de la guerre de la mondialisation déclarée depuis une trentaine d’années. Elle débouche sur une concurrence entre Etats chargés d’assurer la bonne insertion de leurs appareils productif dans un espace mondial. La concurrence jusqu’ici très organisée et limitée ne connait plus de barrières. Le basculement vers la mondialisation ne permet plus de garantir un équilibre entre offre globale  et demande globale nationale. Chaque marché devenant mondial, les coûts de production cessent d’avoir pour contrepartie, des débouchés pour un même montant : ils ne sont plus que des dépenses à comprimer drastiquement. Parce qu’elle développe  une surproduction mondiale au regard de normes de consommation à réduire radicalement, la violence de la concurrence, donc la dureté de la guerre économique dans un monde voulu dorénavant sans frontières, ne fait que se développer ».

L’expansion de la finance a pu pendant quelques décennies donner l’illusion que les Etats et plus généralement les sociétés pouvaient sans difficultés trouver le moyen de dépenser, c’est-à-dire faire travailler les agents économiques en vue de la consommation, sans disposer des épargnes préalables nécessaires. Il suffisait de faire appel au crédit, c’est-à-dire à l’espérance d’un gain futur permettant de rembourser avec bénéfices la dépense actuelle. La découverte n’était pas nouvelle. Dès les origines de la monnaie, les banques qui collectaient et redistribuaient les épargnes sous une forme fiduciaire immatérielle, se sont imposées comme intermédiaires indispensables entre les souverains et les producteurs de biens et services de l’économie réelle. Mais c’est l’actuelle mondialisation, y compris par la mise en place de réseaux financiers générant sans risques de la « monnaie de banque », qui a permis, non seulement aux banques mais aux entreprises vivant des activités de prêts la prise en mains et le partage d’un pouvoir économique qui échappait aux Etats enfermés dans leurs contraintes territoriales.

Les grands Etats, Etats-Unis d’Amérique en premier lieu, ont pu malgré la concurrence imposée par la mondialisation conserver pendant un temps la capacité de vivre à crédit, autrement dit de continuer à consommer sans investir. «  Les déficits extérieurs peuvent être financés par création monétaire et ce d’autant plus facilement qu’existe une monnaie de réserve (dollar) permettant  un « déficit sans pleurs ». On peut même multiplier les monnaies de réserves, en inventant des monnaies uniques, libérant chaque Etat du souci du solde extérieur (Euro) ». Mais ceci n’a eu qu’un temps. Le retour aux réalités, c’est-à-dire la confrontation directe avec des sociétés autoritaires qui réussissent à faire travailler leurs citoyens sans appel au crédit ne peut plus être évité. Pour cela, ces sociétés autoritaires, dont la Chine est encore un exemple, réussissent à persuader les agents économiques, individus et entreprises, qu’ils doivent accepter de laisser le pouvoir régalien conserver pour la collectivité, administrations, services publics, forces armées, l’essentiel des biens produits.

Un alliance entre oligarchies étatiques et financières

En fait les grands Etats occidentaux, se disant démocratiques, s’efforcent de conjuguer au service du maintien de leur puissance concurrentielle leurs pouvoirs régaliens sur leurs citoyens et les pouvoirs des entreprises financières mondialisées qui entretiennent encore avec eux quelques liens d’appartenance. C’est le cas des Etats-Unis mais aussi sur une échelle bien moindre celui des Etats européens ayant conservé un minimum de compétitivité économique. On y observe une certaine alliance entre le capital financier et ce qui reste de capital industriel. L’objectif en est simple, continuer à faire admettre aux producteurs des « vraies richesses » de l’économie réelle qu’ils doivent se contenter d’une rémunération limitée au maximum, afin que les entreprises financières puissent récupérer à des fins spéculatives les richesses non consommées.

Celles-ci ne servent donc pas à des investissements « réels » permettant de relancer une croissance sur des bases saines, mais à des opérations spéculatives dont le capital financier conservera seul le bénéfice. On conçoit que face à des Etats autoritaires tels la Chine qui chercheront, comme du moins ils semblent le faire actuellement, à investir dans l’économie réelle (grands programmes de recherche/développement notamment), une Europe qui laisse péricliter ses services publics et qui laisse le champ libre à des internationales financières encourageant des activités de consommation/gaspillage de plus en plus maffieuses, la compétition est devenue inégale.

Sortir du Système

Si les sociétés occidentales ne réussissaient pas à sortir du Système d’auto-destruction ainsi décrit, renforçant sans limites les oligarchies improductives et les inégalités en découlant, elles s’effondreraient. Jean-Claude Werrebrouck évoque évidemment cette perspective. Il semble penser que dans la mesure où des réorientations raisonnables ne seraient pas envisageables, du fait de l’entêtement suicidaire des privilégiés actuels, se produiront des révoltes populaires entraînant des changements profonds de régime politique, dont comme le meilleur le pire pourrait évidemment résulter.

Pour lui, et concernant plus particulièrement l’Europe, la sortie du Système serait simple à concevoir. Il suffirait que l’Europe se décide à devenir, dans un grand mouvement de renouveau populaire, ce que les pouvoirs financiers dominants, aux Etats-Unis comme en Europe même, lui refusent encore d’être, soit un véritable Etat régalien de type fédéral. Celui-ci serait organisé, selon un modèle rêvé en son temps par le Conseil National de la Résistance français, autour d’un pouvoir associant sur un plan d’égalité les représentants des producteurs de l’économie réelle (entreprises et salariés) et ceux d’un certain nombre d’institutions et services publics (y compris la monnaie et la banque européennes) incarnant de façon démocratique l’intérêt général.

L’objet n’en serait pas de développer les consommations de façon irraisonnée mais d’encourager les investissements contribuant à créer de nouvelles ressources de croissance dans des écosystèmes de plus en plus soumis à la prédation de populations n’ayant pas encore réussi à contrôler leur expansion démographique. Ce serait, face à ces populations ayant pour le moment l’avantage compétitif du grand nombre et de niveaux de vie de simple subsistance, un moyen pour l’Europe et ses valeurs de ne pas disparaître.

On pourrait alors espérer que les citoyens européens, unis dans un ensemble géopolitique s’efforçant d’être aussi égalitaire et enrichissant que possible, accepteraient de consacrer les valeurs ajoutées de leurs activités productives non à leur simple consommation égoïste, mais à la construction d’une Europe exemplaire dont les investissements de long terme serviraient à la planète toute entière.

 

Précisions

Pour préciser le sens à donner à la renaissance européenne souhaitée dans cet article, il faudra s’entendre sur le contenu d’un certain nombre d’objectifs communs:

  • Investissements. Ce seront des économies faits sur les dépenses courantes de consommation (et a fortiori de gaspillage) au profit de dépenses susceptibles de produire à terme de nouveaux biens et services, créateurs d’emplois. Mais pour éviter que ces investissements ne génèrent de nouveaux gaspillages, il faudra d’emblée préciser le type de croissance que l’on recherchera.
  • Croissance. Il s’agira d’une croissance portant sur tous les éléments porteurs de « développement durable », actuellement sacrifiés par le consumérisme-mercantiliste: protection des « biens communs » (eau, air, sols), créations intellectuelles et culturelles, recherches scientifiques fondamentales et appliquées. Au plan industriel, il faudra encourager les produits et pratiques génératrices d’économies en matière d’énergie et de ressources rares. On ne devra pas hésiter dans ce cas à parler de « décroissance ».
  • Financement. Trois sources devront être utilisées simultanément, en dehors des investissements réalisés pour leur compte par les entreprises: une « épargne forcée » s’imputant sur les dépenses actuelles de consommation non productives, des prêts à long terme remboursables, provenant des institutions financières, des crédits budgétaires publics concernant les domaines hautement stratégiques ne pouvant être financés autrement. Les particuliers pourront se voir offrir des titres de « rente perpétuelle » leur permettant de placer leurs épargnes. A contrario, il faudra renoncer à l’appel aux fonds souverains étrangers et plus généralement aux « marchés » permettant à des intérêts non-européens d’imposer leurs politiques à l’Europe.
  • Protectionnisme. Les investissements et financements envisagés ici ne pourront être mis en oeuvre que dans le cadre d’un fédéralisme européen imposant l’harmonisation des législations fiscales, du travail et de la défense de l’environnement. Ces bases une fois acquises, il sera possible de mettre en oeuvre un protectionnisme européen négocié avec les autres puissances sur la base de la réciprocité.
  • Nouvelles formes de puissance publique. Il est clair que ce qui précède ne sera pas envisageable sans un retour à l’Etat, Etat fédéral dans le cas européen. Mais pour éviter le retour simultanée à des bureaucraties inefficaces ou tyranniques, il faudra dès maintenant expérimenter de nouvelles formes de puissance publique participative, impliquant aussi bien les forces politiques et syndicales que les citoyens. L’Europe dispose à cet égard d’un capital de compétenc

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SOURCE SUR L’AUTEUR /https://blogs.mediapart.fr/jean-paul-baquiast/blog/280912/jean-claude-werrebrouck