889 – Rapport annuel du CESE sur l’état de la France en 2016 : il est temps de préparer l’avenir

1/- Rapport annuel du CESE sur l’état de la France en 2016 : il est temps

2/- Rapport annuel du CESE sur l’état de la France en 2016 : dix indicateurs pour comprendre

3/- Donner du sens à la révolution économique

Une victoire des Bleus à l’Euro 2016 provoquerait-elle ­enfin chez les Français ce déclic collectif de confiance attendu ­depuis si longtemps ? La France demeure une énigme autant qu’une singularité : le degré de défiance qui plombe le pays est l’un des plus hauts d’Europe. Il mine l’économie, ralentit la croissance, abîme la démocratie. Dans son « Rapport annuel sur l’état de la France », le Conseil économique, ­social et environnemental (CESE) sonne l’alarme : ce mal français « ne peut plus être pris à la légère ».

LE MONDE | 14.06.2016 à 10h51 • Mis à jour le 14.06.2016 à 14h37 |

Rendu public en pleine tourmente sociale, le texte décrit notre pays comme « un handicapé, atteint durablement par un déficit de confiance des acteurs économiques et sociaux ». Cette institution, représentante de la société ­civile, déplore que le mal ne soit pas traité à la racine : faute d’une explication sur les mutations du monde, d’un « récit collectif » capable de susciter « une communauté de destins », la France continuera à broyer du noir.

L’ambition du CESE est donc de contribuer à faire un peu de clarté sur les réalités contrastées du pays et de bâtir un tableau de bord de ses ­forces et de ses faiblesses pour mieux guider les politiques publiques. Avec une visée de long terme, car seule la perspective du temps long peut redonner du sens à l’action des responsables publics.

Épaule par France stratégie, organisme de réflexion et de conseil rattaché au ­premier ministre, le CESE a choisi une dizaine d’indicateurs pour sortir de l’obsession du seul taux de croissance. Les mêmes données ­seront suivies, analysées et commentées chaque ­année, pour mesurer les progrès et les éventuels reculs et prendre à témoin l’opinion aussi bien que les responsables publics. C’est l’impact des réformes qui sera ainsi évalué, sans parti pris et en toute indépendance.

Un verdict sans appel

Mais sans complaisance non plus. Deux indicateurs, particulièrement alarmants et intimement liés, sont mis en avant dans la livraison 2016.

  • D’un côté, le décrochage fort de la France en matière de recherche et développement (R&D) et d’innovation ;
  • de l’autre, notre insatisfaction chronique dans la vie.

La France prépare mal son avenir. Le verdict est sans appel :

  • notre pays ­investit chaque année 12 milliards d’euros de moins que l’Allemagne dans l’innovation et ne consacre que 2,26 % de son PIB à la R&D.
  • C’est 0,01 point de plus qu’en 1995 !
  • L’effort de l’Allemagne dépasse les 3 %.
  • La Corée, un des pays les plus en pointe dans la révolution numérique, y consacre plus de 4 %, et vise 5 % dans les années qui viennent. Mieux : elle s’apprête à rejoindre et même à dépasser la France pour la quantité de publications scientifiques internationales.

Ce « décrochage » inquiétant, affirme le CESE, risque de devenir insurmontable si la France ne trouve pas 16 milliards d’euros par an d’ici à 2020. Et encore, il s’agirait seulement de ne pas perdre pied et d’atteindre le niveau fixé par la stratégie de Lisbonne, décidée par les pays de l’Union européenne pour doper l’économie de l’innovation.

Le « manque de culture scientifique des élites françaises, politiques et économiques » est montré du doigt, de même qu’une « méfiance chronique vis-à-vis de la recherche fondamentale », et une « incapacité » à conjuguer de manière complémentaire une « grande recherche publique » et une « grande recherche industrielle privée ». Selon Pierre-Antoine Gailly et Benedict Donnelly, les deux rapporteurs du CESE, ce désintérêt pour la recherche et cette difficulté à inventer l’avenir nourrissent le sentiment de déclassement et l’angoisse collective des Français.

Paradoxes hexagonaux

Déjà, de grands économistes, Joseph Stiglitz, Amartya Sen et Jean-Paul Fitoussi, dans un rapport remis à Nicolas Sarkozy en 2009, préconisaient de créer, à côté du PIB, des « indicateurs du bonheur » et de « satisfaction ». Ceux-ci sont ­encore incertains, les statisticiens cultivant une sainte méfiance vis-à-vis de notions complexes et trop subjectives comme le « bien-être » ou le « bonheur ». Mais l’Insee et Eurostat se sont jetés à l’eau. Leurs chiffres montrent que les Français, talonnés par les Espagnols et les Italiens, se ­situent sous la moyenne européenne en matière de « satisfaction dans la vie ».

Une autre économiste spécialisée dans ce ­domaine, Claudia Senik, note que les Français « transforment systématiquement un niveau de vie donné en un niveau de bonheur moindre que dans les autres pays en moyenne ». Leurs conditions matérielles de vie ne se détériorent pas, ils s’estiment « heureux dans leur vie de famille » et, souvent, « dans leur vie professionnelle ».

Pourtant, leur niveau d’insatisfaction est fort. « La France est un pays où 72 % des gens se disent heureux, mais 84 % disent que les autres sont malheureux », s’amuse le sociologue Jean Viard, habitué à traquer les paradoxes hexagonaux.

Ce pessimisme procède à la fois d’une inquiétude face à l’avenir et d’un doute dévastateur sur les atouts de la France dans la mondialisation. Voilà qui ­devrait donner à penser aux nombreux candidats qui convoitent la magistrature suprême.


En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/economie-francaise/article/2016/06/14/rapport-annuel-sur-l-etat-de-la-france-en-2016-il-est-temps-de-preparer-l-avenir_4950087_1656968.html#EXyfhCBvRGcCJjC9.99


Rapport annuel du CESE sur l’état de la France en 2016 : dix indicateurs pour comprendre

LE MONDE | 14.06.2016 à 10h55 • Mis à jour le 14.06.2016 à 14h36 |

 

Emploi : difficile pour les jeunes et les plus de 55 ans
Depuis 2009, le taux d’emploi des Français âgés de 15 à 64 ans est « globalement stable » : 64,3 % en 2014, ce qui situe la France dans la moyenne européenne, au 13rang des 28 pays. Le taux d’emploi est, pour le Bureau international du travail, le pourcentage de personnes en emploi par rapport à l’ensemble de la population en âge de travailler. Il suffit d’avoir travaillé une heure au cours d’une semaine pour être considéré « en emploi ». Si l’indicateur ne rend pas compte de la qualité des emplois ni de leur précarité, il montre que la société française est caractérisée par une grande faiblesse des taux d’emploi aux deux extrémités de la vie active : seulement 28,4 % des 15-24 ans sont en emploi en France, contre 46,1 % en Allemagne. Quant à l’emploi des plus de 55 ans, il est inférieur de 4 points à la moyenne européenne.

Revenus : un peu moins d’inégalités
Un petit mieux. Si les inégalités de revenus se sont accrues entre 1996 et 2012, elles semblent se réduire depuis 2013. C’est le triple effet de la baisse des revenus médians des ménages, de celle des taux de placement et de la hausse sensible de la fiscalité sur les hauts revenus. Les écarts de revenus sont toujours forts entre hommes et femmes, particulièrement dans les catégories intermédiaires (25 %), mais la France est le pays qui a le plus réduit les inégalités de revenus, grâce aux politiques fiscales et sociales menées depuis 1945.

Pauvreté : les vertus des politiques publiques
Pour comprendre la pauvreté en dehors de la question monétaire, Eurostat a interrogé les Européens des 28 pays sur ce dont ils se privent. L’organisme statistique européen a sélectionné dix items, du manque de chauffage ou de la non-consommation de viande, jusqu’à l’impossibilité de prendre une semaine de vacances ou d’acheter un téléphone. A partir de 3 privations, on est considéré comme « pauvre en conditions de vie ». Depuis 2005, cet indice de pauvreté varie peu en France et concerne entre 12 % et 13 % de la population. Il reste très inférieur à la moyenne européenne, le taux pouvant atteindre 24 % en Italie. L’INSEE montre par ailleurs que parmi les 14 % de la population située en dessous du seuil de pauvreté monétaire, seulement 37 % se déclarent comme « pauvres en conditions de vie ». En revanche, parmi les 12 % recensés comme tels, seulement 41 % sont en dessous du seuil de pauvreté monétaire. L’évolution de l’indicateur montre surtout que les politiques françaises de réduction de la pauvreté n’ont pas tellement pour objectif de l’éradiquer, mais d’assurer un minimum vital aux ménages pauvres ou de corriger les effets de la pauvreté sur l’état de santé de la population.

Scolarité : les écarts se creusent
Un Français sur dix, âgé de 18 à 24 ans, ne poursuit ni études ni formation. Mais les statistiques ont du mal à identifier précisément le nombre et le profil des jeunes qui sortent du système scolaire. Le CESE a beaucoup produit sur la question et aimerait que l’indicateur soit retravaillé. En effet, si le taux de sortie est inférieur en 2013 à la moyenne européenne (9,5 %, contre 12 %), la France se caractérise par un écart important et croissant entre les élèves qui réussissent et ceux qui sont en difficulté scolaire. Jamais l’écart entre les plus et les moins diplômés n’a été aussi grand depuis 1978 en matière d’accès au travail. Les discriminations semblent s’aggraver : 20 % à 25 % des jeunes en échec scolaire le sont à cause de leurs origines socio-économiques, contre 15 % en moyenne dans l’OCDE.

Recherche : le grand décrochage
L’indicateur illustre parfaitement « la manière dont notre pays ne prépare pas suffisamment bien l’avenir ». Un indicateur, dit le rapporteur Pierre-Antoine Gailly, qui « ne porte pas à l’enthousiasme ». En 2000, lorsque l’Union européenne a décidé que l’effort de recherche et d’innovation de chaque pays devrait atteindre 3 % d’ici 2020, la France et l’Allemagne avaient un taux de 2,25 %. Quinze ans après, la France est à 2,26 %, l’Allemagne a dépassé les 3 %. Comme l’Autriche, le Danemark, la Finlande ou la Suède. Tous les indicateurs supplémentaires recensés par le CESE sont au rouge : la part de la France dans les publications scientifiques internationales a baissé de 15,1 % entre 1999 et 2013. La part de la France a baissé également dans les demandes mondiales de brevets européens : 8,3 % en 1994, et 6,4 % en 2012. Le décrochage se vérifie également dans le privé ; les investissements R&D des entreprises françaises du classement Global Innovation 1 000 sont en progression de 28 % depuis 2005, alors que ceux de l’ensemble des entreprises européennes ont été de 66 %.
Le CESE reconnaît bien sûr l’effort financier de la nation, avec le crédit impôt recherche, mais note immédiatement que les 6 milliards en sont mal ciblés, ou utilisés par les firmes internationales comme instrument d’optimisation fiscale.
Manque d’attractivité des professions de la recherche, mauvaises décisions gouvernementales, faible réussite des pôles de compétitivité (avec seulement 1,5 % des brevets déposés et 5 % des entreprises innovantes), saupoudrage improductif des financements publics, le rapport du CESE est alarmant. Il soulève la question du rapport des Français à la science et au progrès. S’il reconnaît que « dans un contexte de crise sociale persistante, le progrès scientifique peut susciter la défiance des citoyens », il comprend mal que les décideurs puissent partager cette crainte et freinent l’effort de la nation en matière de recherche.

Investissement : le frein du pessimisme
L’endettement est un des indicateurs les plus composites qui soit. Il additionne les dettes publiques et privées qui, pourtant, « ont des trajectoires assez largement autonomes ». La dette publique française est supérieure à la moyenne européenne ; celle des sociétés non financières est proche de la moyenne ; celle des ménages français, dans la moyenne. L’endettement des ménages croît fortement depuis 2000 : il atteint aujourd’hui 57,2 % du PIB, alors qu’à l’automne 2015 le premier ministre annonçait encore un taux de 55 %. En comparant données françaises et européennes, il apparaît toutefois que « dans une période pourtant favorable de taux bas, les entreprises et, dans une moindre mesure, les ménages recourent moins à l’emprunt que dans nombre de pays voisins, reflétant ainsi des difficultés à investir, probablement liées à une absence de visibilité dans l’avenir ». Le pessimisme français bloque le désir d’investissement des entreprises et des ménages.

Environnement : des données inaccessibles

Si, officiellement l’empreinte carbone est « stable », le CESE est en désaccord avec les méthodes statistiques du gouvernement. Même la COP 21 n’a pas réussi à les modifier. L’indicateur est en effet totalement décalé. D’abord, en raison du développement des échanges internationaux et de la globalisation de la production, cette empreinte est « délicate à mesurer au niveau d’un seul pays » et, avec l’indicateur retenu, nul ne peut savoir ce qui relève des importations, de la production nationale ou des ménages. Ensuite l’actualisation des données est trop rare : le CESE a dû travailler en 2016 sur les chiffres de 2012 ou quelques données gouvernementales provisoires de 2014. Il n’a même pas eu accès aux sources de ces données – qui ne sont accessibles à personne. Enfin, le gouvernement n’ayant fixé aucune empreinte carbone cible à atteindre, ni de date pour y parvenir, ni encore de priorité pour chaque secteur d’émission, l’analyse ne peut être que limitée.

Biodiversité : toujours moins d’espaces agricoles
Au rythme de sa progression actuelle en Europe, l’artificialisation des sols, critère retenu en matière de biodiversité, n’est « pas viable à long terme ». Cette transformation non réversible des terres agricoles progresse deux fois plus vite que la population. Avec 5,8 % de terres ainsi artificialisées, la France est au-dessus de la moyenne européenne. Allemands, Britanniques et Italiens sont en tête, mais les trois pays ont une superficie moins importante et une population élevée. En France, 54 000 hectares sont artificialisés chaque année depuis 2008. Les espaces agricoles sont toujours majoritaires (51 % de la superficie du territoire), mais perdent 70 000 hectares par an. La principale cause est l’extension de l’habitat individuel, qui mange la moitié des terres nouvellement artificialisées. Viennent ensuite l’extension du réseau routier et le développement des infrastructures et des centres commerciaux en périphérie urbaine.

Espérance de vie : des progrès mais de fortes disparités
Cet indicateur stagne globalement en Europe, mais progresse légèrement en France. Depuis vingt ans, l’espérance de vie en bonne santé, qui mesure le nombre d’années pendant lesquelles une personne peut compter vivre en bonne santé, sans limitation d’activité dans les gestes de la vie quotidienne, a progressé de deux ans. Elle est désormais de 63,8 ans (comme en Allemagne ou au Royaume-Uni). La France se caractérise, dans ce domaine également, par une forte différenciation entre catégories sociales. L’espérance de vie d’un cadre de 35 ans est de quarante-sept ans, tandis que celle d’un ouvrier du même âge est de quarante et un ans. L’écart est deux fois moindre chez les femmes, cadres et ouvrières – avec, respectivement, une espérance de vie de cinquante-deux et quarante-neuf ans –, mais il reste fort entre salariés et non-salariés.

Satisfaction : l’obstacle de l’isolement social
Depuis le rapport Stiglitz-Sen-Fitoussi de 2009, l’idée d’intégrer le bonheur ou la satisfaction pour comprendre les performances d’une nation a fait son chemin. L’Insee, qui travaille sur ces indices de qualité de vie depuis 2010, reste extrêmement prudent, n’ayant pas encore l’appareil méthodologique fiable pour analyser ces données purement subjectives. Cependant, d’après les éléments recueillis par Eurostat, il est possible de comprendre un peu mieux les raisons du pessimisme ou du « malheur français ». Les Français sont en dessous de la moyenne européenne, avec une grande constance, depuis cinq ans. Ils se caractérisent par le très faible pourcentage (17 %) de « très satisfaits ». La France est même, selon l’étude WIN/Gallup 2015, l’un des 11 pays, avec l’Italie et la Grèce, où la part d’habitants se déclarant heureux est minoritaire. La France et l’Italie ont les plus bas niveaux de satisfaction à l’égard de la vie, du bonheur, de la satisfaction politique et de la confiance. Quant au niveau de confiance dans autrui, il est plus faible en France que dans la majorité des pays européens.

Si l’Insee montre que les Français en emploi et en bonne santé se disent les plus heureux, le CESE, lui, n’arrive pas à expliquer pourquoi les jeunes, qui sont les plus touchés par le chômage, sont pourtant les plus heureux. Il peine également à comprendre la très faible qualité des liens sociaux : 14 % des Français sont en difficulté sur cet indicateur, indépendamment de leur sexe ou de leur lieu de résidence. Cet indicateur, l’un des importants aux yeux du CESE, se résume malheureusement à une seule question. Pourtant l’isolement social, la faiblesse des liens sociaux sont déterminants dans le sentiment d’insatisfaction. Bien plus, selon les données citées par le CESE, que les difficultés financières, le mauvais état de santé ou le stress. L’isolement social est peut-être au cœur du sentiment de malheur français.

Cet article fait partie d’un supplément réalisé en partenariat avec le Conseil économique, social et environnemental (CESE).


En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/economie-francaise/article/2016/06/14/rapport-annuel-sur-l-etat-de-la-france-en-2016-dix-indicateurs-pour-comprendre_4950099_1656968.html#Lsej6Eh3Qjk2Vzih.99


Donner du sens à la révolution économique

LE MONDE | 14.06.2016 à 09h36 • Mis à jour le 14.06.2016 à 14h34

Par Jean Viard

Notre société est celle du bonheur privé – plus de 70 % des gens se déclarent heureux – et du malheur public, de la défiance généralisée. Mais nos indicateurs rendent plus compte du malheur public que du bonheur privé ! La difficulté pour la statistique est de comprendre des flux, quand elle mesure surtout des stocks.

Établir une moyenne de revenu entre un jeune qui débute dans la vie active, une mère célibataire de 50 ans sans travail et un retraité de 75 ans, sous prétexte qu’ils ont chacun 500 euros par mois, n’a aucun sens. On est facilement heureux à 20 ans avec 500 euros, pas à 50 ans seule avec deux enfants.

On s’étonne lorsque les jeunes disent être satisfaits de leur vie, tant on est persuadé que le chômage ou le faible revenu sont synonymes de malheur. Alors que ce qui compte d’abord pour eux, c’est d’être jeune et d’avoir la vie devant eux. Sur le plan personnel, dans leur famille, même au travail, les Français déclarent être heureux. Mais dans la sphère publique, prévaut l’insatisfaction, car nous vivons une révolution culturelle et économique gigantesque dont personne ne donne la lecture et le sens. Le sentiment est que « tout s’effondre », alors que la société est seulement en train de muer. L’absence de discours politique sur le changement renforce l’angoisse.

Prenons la retraite. Depuis 1945, nous avons gagné vingt et un ans d’espérance de vie. Aujourd’hui, on dit aux jeunes qu’ils devront travailler cinq ans de plus. Ils vivront donc… seize ans de plus sans travailler, mais cela est perçu comme un recul, nul ne rapprochant les deux chiffres. Le niveau des retraites ? Individuellement, il va baisser, mais comme de plus en plus de couples ont deux retraites, la retraite des couples augmente. On ne le dit pas assez, et ­l’insatisfaction grimpe. Et on oublie une politique spécifique pour les millions de retraités isolés !

Une société où 57 % des bébés naissent hors ­mariage et où 50 % des mariages se défont avant cinq ans à Paris connaît des changements majeurs. La ­vitesse du changement est extraordinaire, mais nous continuons à saisir des instants statistiques, comme si on photographiait un cheval à l’arrêt pour comprendre le galop. Ce phénomène est très fort car nous avons fait « la » Révolution et, depuis, nous sommes structurés par le politique et son récit. En Grande-Bretagne, la confiance vient du business, de l’entreprise – l’identité, de l’île et de la reine. Aussi les Britanniques se sentent-ils bien dans la mondialisation.

Une lecture figée

La France est comme un gouvernail coupé de son bateau. Elle ne « parle pas » aux citoyens qui auraient besoin qu’on leur raconte cette révolution technologique, économique, écologique et culturelle pour s’en sentir acteurs. Nous vivons une épopée gigantesque, la mondialisation de l’aventure humaine, et on entend juste que le monde d’hier est en train de se défaire. Les données du CESE montrent que le taux d’emploi des 25-64 ans dépasse de 3 points la moyenne européenne. Le dit-on ? Non, on se polarise sur les jeunes habitant chez leurs ­parents alors que, généralement, c’est parce qu’ils font plus d’études qu’ailleurs en Europe. Est-ce tragique ? Bien sûr que non !

Cette lecture figée d’un monde en plein changement me laisse perplexe : parfois, j’ai l’impression que l’on produit des chiffres pour construire des opinions publiques plus que pour éclairer le changement social. Du coup, nous n’avons pas l’énergie pour transformer notre société et créer les emplois qui nous manquent. Cela fait le lit du populisme et des conservatismes.

Jean Viard vient de publier « Le moment est venu de penser à l’avenir » (Editions de l’Aube, 208 p., 17 €).

Cet article fait partie d’un supplément réalisé en partenariat avec le Conseil économique, social et environnemental (CESE).

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