854 – Russie : 2 interviews d’Alexandre Latsa, français en Russie …

1/« Le Poutinisme Peut Devenir Un Nouveau Gaullisme »

2/« le renouveau russe s’opère au moment où l’Europe et l’Occident traversent à contrario une grave crise »

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Alexandre Latsa

1/« Le Poutinisme Peut Devenir Un Nouveau Gaullisme »

Nouveau Cénacle : L’École historique française aime analyser les phénomènes sur le long terme. Pour reprendre l’expression de l’économiste Jacques Sapir, le « retour de la Russie dans le jeu international » paraissait inévitable, tant sur le plan européen que sur le plan mondial. Comment expliquez–vous cependant l’image négative de la Russie dans le monde ?

Alexandre LatsaTout d’abord je souhaiterais nuancer votre affirmation. L’image de la Russie n’est pas négative partout dans le monde. La Russie a une bonne image en Asie, une relativement bonne image en Afrique et en Amérique du sud. Dans de nombreux pays musulmans arabes la Russie a une bonne image. Le pays a en outre une bonne image par exemple en Iran ou en Israël, ou résident de nombreux russophones. Enfin son image est même bonne dans certains pays orthodoxes d’Europe de l’Est tels que la Grèce, la Serbie ou Chypre.

L’image de la Russie est en réalité surtout négative en Occident, soit au sein du monde anglo-saxon et en Europe de l’Ouest. La raison principale est l’orientation politique des médias dominants des pays de cette zone occidentale qui est sous domination profonde (morale, culturelle, civilisationnelle, politique, militaire) des États-Unis. Ce processus de domination de Washington sur l’Occident est ancien, il a commencé en 1945 après la fin de la grande guerre civile européenne. Il s’est accentué à la fin de l’URSS lorsque la coalition occidentale (l’OTAN) s’est agrandie militairement et politiquement notamment au sein de l’ancien monde soviétique. Cette extension s’est sans surprise accompagnée d’un formatage mental et sociétal profond avec l’aide d’une extraordinairement adroite, subtile et diffuse propagande qui s’est appliquée à promouvoir le modèle civilisationnel, politique, économique et moral occidental – c’est à dire américain. Cela n’a été rendu possible que par une prise de contrôle totale des médias afin de créer une opinion dominante, « Mainstream ».

Au final les médias des pays de l’OTAN défendent l’OTAN tandis qu’ailleurs dans le monde (En Inde, en Chine, en Russie, dans les pays africains, en Amérique Latine …) seuls les médias financés ou soutenus par l’Occident ne défendent ce point de vue occidentalisant ! Mais la Chine, la Russie ou l’Inde n’ont eux pas, ou quasiment pas, de médias puissants et reconnus qui émettent dans la zone occidentale pour y défendre leurs points de vue.

Au final tandis que l’Occident prône son modèle ouvert et démocratique, c’est l’inverse qui se passe : les Chinois et les Russes ont accès à CNN mais les Français n’ont eux pas accès aux nouvelles russes ou chinoises. Ils sont enfermés dans le prisme médiatique et la vision du monde nord-américaine. La raison principale à cela est simple : le pôle américain qui maintient sous sa tutelle l’Occident craint plus que tout l’émergence de nouveaux modèles qui pourraient séduire les peuples européens et faire de l’ombre au modèle américain, et ainsi remettre en cause l’agenda des élites occidentales, de l’oligarchie et de cette hyperstructure que Zinoviev a si bien décrit.

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« On peut imaginer qu’à l’avenir les choix de modèles de sociétés ne rapprochent de nouveau Moscou et l’Est de l’Europe par le ciment du conservatisme ». 

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NC : Peut-on parler aujourd’hui d’un choc des modèles, entre d’un côté, un modèle américano-occidental où l’individu est placé au centre de la société, et d’un autre côté, un modèle russo-slave où la tradition, la famille et la Nation doivent être mises en avant ?
AL : Il y a une scission en effet qui se dessine sur diverses lignes de fractures dont une opposition forte entre des pays connaissant des évolutions sociétales individualistes comme par exemple au sein des pays européens catholiques déchristianisés (la France ou l’Italie …) ou au sein du monde protestant et scandinave, avec les modèles progressistes Hollandais et Suédois. Au contraire dans les ex-nations soumises par exemple au joug soviétique, on voit que la volonté de se faire dissoudre par Bruxelles suscite plus de méfiance, tandis que l’identité nationale y est réaffirmée, que l’on pense à la Pologne ou la Hongrie par exemple. Paradoxalement, c’est en effet Moscou qui est le plus en avance sur le retour de ces valeurs fortes : État, famille, traditions. Un comble alors qu’au cours de la dernière décennie la soi-disant « Nouvelle Europe » était la plus hostile à la Russie.

On peut imaginer qu’à l’avenir les choix de modèles de sociétés ne rapprochent de nouveau Moscou et l’Est de l’Europe par le ciment du conservatisme et de la religion tandis qu’à l’Ouest on ne continue à se noyer dans l’athéisme laïciste totalitaire, du moins jusqu’à un potentiel sursaut religieux national ou l’émergence d’un Islam national qui ne réimpose des valeurs traditionnelles.

 

NC : Vous êtes un homme d’affaires installé en Russie depuis une dizaine d’années. Comment, eu égard au contexte international – et particulièrement entre la France et la Russie – est-il possible de faire des affaires ou de s’implanter durablement dans ce pays ? 

AL : Oui bien sûr, la Russie n’est sans conteste pas le pays le plus simple pour s’installer que ce soit sur le plan administratif, linguistique, culturel ou climatique mais beaucoup de choses restent à y faire, à y développer.

La chute forte du rouble a eu ses conséquences négatives et difficiles pour la population mais si la monnaie reste basse alors de nouvelles perspectives vont apparaitre que l’on pense par exemple à la possibilité d’y délocaliser de la production ou des services. En outre les fondamentaux de l’économie restent bons : le pays a peu de dettes, la population n’est pas endettée, les réserves de changes restent élevées et elles sont passées du reste de 356 milliards de dollars en mars 2015 à 391 milliards en Mai 2016. La démographie ne cesse de s’améliorer (la population russe ne diminue plus depuis 2009 et augmente naturellement depuis 2012) et le retour continu de Russes de l’Étranger en Russie, depuis 2008, ne peut apporter que du bon au pays.

Par conséquent il y a beaucoup à faire en Russie et l’avenir du pays est prometteur, mais c’est de plus en plus concurrentiel.

 

NC : Vous analysez, dans votre ouvrage, le rôle des médias quant à l’image de la Russie dans notre pays. On dit toujours qu’il faut « suivre l’argent », or on sait aujourd’hui que la production journalistique est contrôlée à la fois par l’État (via les subventions) et par un groupe restreint d’hommes d’affaires présents dans les conseils d’administration (exemple le conseil d’administration du journal Le Monde avec Pierre Bergé et Xavier Niel).  Pourtant, il y a des opportunités d’affaires en Russie. Pourquoi, dans ce contexte, les médias ont une attitude si critique à l’égard des Russes et particulièrement à l’égard du pouvoir en place ? 

AL : La production journalistique, le contenu délivré heure par heure, jour par jour est le fait de techniciens du monde médiatique (journalistes, pigistes…) qui sont souvent des gens avec le même ADN mental. Bien souvent le monde du journalisme attire des gens jeunes, de gauche, fils de bonne famille et qui souhaitent promouvoir une vision du monde. On est loin du journaliste d’antan, homme de culture et de connaissance qui tentait de comprendre et expliquer le monde.

Le journalisme d’aujourd’hui est militant, twitterisé, c’est un slogan bien souvent droit-de-l’hommiste en bas et atlantiste en haut. Malgré tout, les rédactions veillent et préviennent tout dérapage : le délire et les mensonges des journalistes sont permis tant qu’ils ne portent pas atteinte aux intérêts supérieurs (l’OTAN, l’UE, l’Euro) ou tant qu’ils ne portent pas de messages dangereux (patriotisme, souveraineté, nation, peuple, famille…) voire ne favorisent pas de modèles étrangers tel que par exemple le modèle russe.

La presse française est à bout de souffle, et vu le contenu médiocre qu’elle contient, il est logique qu’elle soit en faillite. Fort logiquement, dans le même temps, la confiance des citoyens envers les journalistes ne cesse de diminuer. C’est bientôt la fin de ce système médiatique en faillite tant moralement que financièrement. Son effondrement laissera place à de nouveaux modes de journalisme et sans doute la place à de nouvelles explications, à de nouvelles façons de regarder notre monde.

« Un tel niveau d’entrisme subtil et subversif est l’apanage et la marque de fabrique d’une certaine ultragauche, nulle surprise que les penseurs du néoconservatisme ne soient majoritairement des trotskystes ».

 

NC : Xavier Moreau, dans son ouvrage sur la crise ukrainienne, insiste sur l’impact des réseaux atlantistes au sein des partis politiques – qui dépasse largement l’adhésion à des idées puisque les think tanks y ont une influence non négligeable selon lui (notamment chez Les Républicains). Quelle est votre analyse à ce sujet ?
AL : Je pense en effet que par effet d’inertie principalement « on » a pris l’habitude en Occident et en France de penser qu’on est plus proche des Américains que des autres. C’est assez surprenant pour un pays qui a longtemps eu deux vigoureux et très anti-américains poumons : le communisme et le gaullisme.
Mais l’observateur attentif s’apercevra que l’Atlantisation de notre pays au cours des dernières décennies s’est superposée sur le plan historique, à la disparition de ces poumons communistes et gaullistes. Dès la fin des années 70, après Mai 68 (notre révolution de couleur), l’élimination de ces réseaux communistes et gaullistes a vu l’instauration d’une sociale-démocratisation et d’un bipartisme de façade, tandis qu’en arrière-plan la fondation franco-américaine travaillait tant les élites médiatiques et politiques de gauche comme de droite. Résultat des courses l’élite politique qui a pris le pouvoir après cette reconfiguration, qu’elle fut de gauche ou de droite, fonctionnait selon le même logiciel global, vers les mêmes objectifs globaux. Cette prise de pouvoir des réseaux occidentalistes, américains et néo-conservateurs a touché la France, mais aussi d’autres pays européens ou encore les structures de Bruxelles.

Un tel niveau d’entrisme subtil et subversif est l’apanage et la marque de fabrique d’une certaine ultragauche, nulle surprise que les penseurs du néoconservatisme ne soient majoritairement des trotskystes.

 NC : On peut constater aujourd’hui l’impact de la culture américaine dans nos sociétés occidentales (les communistes parlaient dans les années 1947-1948 de « cocacolonisation »). Cet impact met en exergue l’importance d’un pouvoir culturel (ou « soft power ») dans la compétition internationale. Seriez-vous d’accord avec l’idée que la Russie manque d’un « pouvoir culturel » et qu’elle ne sait pas se mettre en valeur ? 

AL : Je crois que l’URSS avait une force de frappe colossale en ce qui concernait le soft-power, car elle avait un modèle très clair à défendre, proposer et donc promouvoir. La disparition de l’URSS n’a laissé qu’un choix, qu’un modèle disponible pour l’humanité, un modèle qui lui, par sa force de frappe culturelle et la puissance de sa propagande (les deux étant liés), a longtemps convaincu une grande partie des populations du monde qu’il n’y aurait plus jamais de choix.

Aujourd’hui, alors que le l’image du californien riche et heureux a été remplacé par un mélange de Texan guerrier et de Trader escroc, le rêve américain n’est plus ce qu’il était. L’Europe était visiblement incapable d’accoucher d’un quelconque modèle, la Russie a donc certainement une fenêtre historique à jouer, mais il faudrait qu’elle arrive à préciser les contours de ce modèle propre dont elle accouche dans la douleur, et surtout l’idéologie corollaire. Cela est très difficile car il faudrait que les élites russes arrivent à concilier une partie des héritages Tsaristes et communistes avec la nouvelle Russie actuelle ce qui est une équation ultra-complexe.

« Les élites russes tentent de confirmer et appuyer cette rechristianisation en faisant en effet endosser à la Russie son statut de troisième Rome, de gardienne des valeurs chrétiennes et de protectrice des minorités chrétiennes dans le monde ». 

 

NC : De plus en plus de catholiques envisagent de se convertir à l’orthodoxie, certains ont même déjà sauté le pas. De plus, le sentiment général parmi les chrétiens est que la Russie apparaît de plus en plus comme la nouvelle Rome et la nouvelle protectrice du christianisme dans le monde. À votre avis, l’orthodoxie en Russie peut-elle régénérer le christianisme occidental (et particulièrement le catholicisme ?)

AL : Je crois que nous vivons une période où les nations mères et porteuses du catholicisme en Europe que sont la France ou l’Italie sont dans une boucle civilisationnelle « déchristianisante »forte. C’est une dynamique lourde et profonde qui est inquiétante mais qui semble irréversible à court terme tant le monde catholique n’est pas plus soudé sur le plan doctrinal ou même politique.

Effectivement dans le même temps la Russie voit la religion revenir au centre de la société avec le soutien direct des élites politiques. Quand je parle de religion je parle tant d’orthodoxie que d’islam ou de bouddhisme, c’est une symphonie religieuse de la même façon qu’on parle de symphonie des cultures pour qualifier l’incroyable polyethnisme russe.

Les élites russes tentent de confirmer et appuyer cette rechristianisation en faisant en effet endosser à la Russie son statut de troisième Rome, de gardienne des valeurs chrétiennes et de protectrice des minorités chrétiennes dans le monde.

« La Russie ne montre-t-elle pas que la reconstruction nationale se fait par l’État ? Que la politique peut résister ou contenir des dérives économiques ? »

 

NC : La France va élire en mai 2017 son prochain Président de la République. Si l’on considère qu’il y a un choix à faire entre le modèle occidental (promu par les États-Unis et l’Union Européenne) et le modèle russe, en quoi les relations entre la France et la Russie peuvent avoir un impact sur l’élection présidentielle ? Inversement, en quoi l’élection présidentielle risque de déterminer les relations entre notre pays et la Russie ?

AL : Aucun à mon avis. Je ne crois pas que la question russe se pose en sujet essentiel de la prochaine élection présidentielle française pas plus que je ne pense que le choix soit entre Moscou et Bruxelles. Il est plutôt entre Bruxelles ou peut-être pas Bruxelles. Je crois surtout que les échéances électorales qui se succèdent en France voient chaque fois des élites plus incompétentes et plus lâches prendre le pouvoir. Inévitablement, la situation de notre pays devrait ainsi et bien malheureusement continuer à se dégrader, sur le plan économique, sécuritaire, moral… Nous payons cher le prix de l’incompétence de nos gouvernants.

Au sein des forces d’opposition, il semble certain que la montée en puissance des mouvances souverainistes ou eurosceptiques de droite comme de gauche, partis d’opposition ou tendances au sein des partis de gouvernance, ne croisent les trajectoires de Moscou sur le plan politique ou économique. La Russie ne montre-t-elle pas que la reconstruction nationale se fait par l’État ? Que la politique peut résister ou contenir des dérives économiques ? En outre les politiques internationales non alignées de Moscou sont des modèles du genre que ce soit en Syrie ou ailleurs.

On peut facilement imaginer que le poutinisme devienne une sorte de nouveau gaullisme et donc un authentique modèle

Pour ce qui est de l’élection française vue du côté russe je pense que cela aura peu d’influence sur la relation entre les deux pays. Si la relation semble être un tant soit peu plus facile avec la droite qu’avec la de politique internationale de gauche, les élites russes semblent assez découragées du monde politique européen et plutôt en train de se chercher de nouveaux horizons, asiatiques, postsoviétiques et intérieurs

source / http://alexandrelatsa.ru/2016/06/le-poutinisme-peut-devenir-un-nouveau-gaullisme/


2016.01.26 kremlin

2/« le renouveau russe s’opère au moment où l’Europe et l’Occident traversent à contrario une grave crise »

A l’occasion de la sortie de mon livre «Un Printemps Russe» aux editions les Syrtes, le site Le Rouge et le Noir m’a accordé une interview.

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 R&N :  Votre livre décortique l’image négative que donnent les médias français de la Russie. Quelle est à contrario l’image que se fait le grand public russe de la France et de l’Union Européenne ?

Alexandre Latsa : Tout d’abord il me semble que l’image de la Russie est surtout rendue négative chez les gens qui ne connaissent pas le pays, ou ne le connaissent que par les informations qui leurs sont fournie par leurs médias. Mais je pense encore une fois que c’est un phénomène euro-occidental car cette désinformation journalistique sur la Russie concerne surtout les médias occidentaux, surtout anglo-saxons et ouest-européens.

La Russie a cependant une plutôt bonne image populaire en Asie, en Afrique ou par exemple en Amérique du sud. Dans de nombreux pays musulmans la Russie a une bonne image, comme par exemple en Iran ou au Maroc. Enfin la Russie a une excellente image dans de nombreux pays orthodoxes d’Europe tels que la Grèce, la Serbie ou encore Chypre.

Concernant l’image de la France et de l’Union Européenne en Russie elle est complexe et il y a un gros dilemme. La France a une excellente image de fond en tant que pays ami, en tant que réel pays civilisation (comme la Russie) et pays de grande culture. Mais de l’autre la télévision russe montre une réalité bien difficile à nier qui est une France connaissant des difficultés sociales, religieuses et des évolutions sociétales auxquelles une majorité de la société russe, les élites en tête, n’adhère pas.

Concernant l’UE, il ne faut pas oublier que l’UE est le principal partenaire économique de la Russie et que la Russie s’est voulue depuis la chute de l’URSS tendre vers l’Europe sur le plan civilisationnel mais aussi politique. L’UE est cependant de plus en plus montrée et donc perçue comme ce qu’elle est vraiment, c’est à dire une structure froide, sous tutelle américaine et parasitant les relations entre la Russie et les États Européens.

Enfin un sujet mis en permanence sur la table par les médias est le problème migratoire que connaissent et l’UE et les pays européens. Les médias russes ont bien fait leur travail à ce sujet puisqu’ils n’obèrent pas ces facettes de la Nouvelle France et de l’Europe de Bruxelles. On ne peut pas parler d’UE-Bashing bien sûr mais l’Europe ne fait plus autant rêver qu’avant tandis qu’une nouvelle tendance asiatisante est en train de prendre de l’ampleur en Russie.

R&N : Si l’Occident cherche à influencer la Russie, de quelles façons la Russie tente-elle de son coté d’influencer l’Occident, ou une partie de l’Occident ?

Alexandre Latsa : L’Occident tel que nous le connaissons aujourd’hui semble fonctionner selon une équation propre qui est d’étendre son modèle en l’imposant au reste du monde. Sans surprises l’extension de la superstructure occidentale à l’ancien monde soviétique a été un objectif prioritaire dès la chute de l’URSS. Mais cette extension s’est heurtée à Moscou et aux velléités de Moscou de garder une sorte de cordon sanitaires a ses frontières hors de toute influence américaine et de l’OTAN.

Par conséquent je ne crois pas que la Russie cherche à influencer l’Occident d’une quelconque façon. Je crois que la Russie a du reste encore beaucoup trop de problèmes propres à régler pour se poser en puissance qui souhaiterait remodeler en quelque sorte le reste du monde, comme par exemple l’Amérique souhaite remodeler le moyen orient.

Je crois surtout que la Russie devient naturellement un modèle attractif car le renouveau russe s’opère et arrive historiquement au moment où l’Europe et l’Occident traversent à contrario une grave crise (morale, politique, économique…) et font face à une pénurie de modèle avec un grand M. Cela se traduit par exemple par l’émergence de partis plutôt souverainistes qui sans surprises voient dans ce renouveau russe une forme de gouvernance avec beaucoup de points plutôt positifs. Ces partis sont autant de droite que de gauche, que l’on pense à Mélenchon ou Chevènement en France ou encore par exemple Sanders aux États-Unis. On comprend bien que la relation avec la Russie pourrait changer avec un changement de gouvernance au sein des pays Occidentaux.

En fait la grande force du pro-russisme est qu’il est transcourant. Tout comme du reste l’est l’atlantisme aujourd’hui en France qui concerne tant la gauche que la droite de gouvernance.

R&N : L’un des vecteurs majeurs pour promouvoir des valeurs, des idées ou un modèle est le vecteur culturel, parfaitement maîtrisé par les américains. N’est-ce pas l’une des faiblesses majeure de la Russie ?

Alexandre Latsa : Vous avez raison en ce sens que Hollywood nous a convaincu que la Sibérie était froide et hostile tandis que la Californie est lumineuse et ouverte. L’occident américano-centré a sans aucun doute connu sa forte extension planétaire via la dimension culturelle mais je pense que cela va s’arrêter.

Tout d’abord le Californien des années 60 qui faisait envie avec raison (beau, sportif, riche et en bonne santé …) a été remplacé par un Texan agressif au cours des années 90, 2000 tandis qu’aujourd’hui on a Obama aux manettes d’une Amérique qui depuis la crise de 2008 ne fait plus autant rêver il faut bien se l’avouer.

Dans le même temps, dans d’autres zones du monde émergent et se transforment en modèle, je pense par exemple à la Chine ou récemment un homme d’affaires du nom de Wang Jianlin, patron du groupe Wanda, a déclaré la guerre à Disney en affirmant que « Disneyland n’aurait jamais dû s’implanter en Chine et Mickey et Donald, c’est du passé ! ». Un parc Wanda « Made in China » devrait du reste très prochainement ouvrir en France.

Concernant la Russie d’aujourd’hui oui c’est une faiblesse cruciale de ce pays, la Russie de Poutine ne sait pas se vendre contrairement à l’Union Soviétique. Je pense même que les autorités russes n’ont pas eu les moyens de se permettre une stratégie quelconque de communication ou Soft power avant le milieu des années 2000 car avant il fallait reconstruire l’État. C’est du reste à cette période que n’ont émergé des structures de communications destinées à l’étranger comme RT par exemple. Si RT a fait un énorme boulot, il faut bien se rendre compte que le talent dans le Soft-Power n’est clairement pas un point fort de la Russie actuelle.

Mais en même temps quel Soft-power est fondamentalement nécessaire quand vous n’avez pas de velléité de domination culturelle (comme l’a l’Amérique sur l’Europe) et que vous visez à être un réservoir énergétique, demain un leader agricole et donc un grenier de nourritures et après-demain un fournisseur d’eau soit d’un élément essentiel pour la Survie.

R&N : Quel rapport les russes ont-ils avec cette période de leur histoire qu’est l’URSS et avec la figure de Staline ? Et avec la période Eltsine ?

Alexandre Latsa : Ambiguë et complexe et surtout variable selon les générations. Les russes se souviennent ou savent que l’Union Soviétique était une grande puissance respectée au sein de laquelle la vie était organisée. La période qui a suivi a été celle du déclin et du chaos. Par conséquent il n’y pas une nostalgie du communisme au sens purement idéologique du terme mais une nostalgie de l’ordre et de la sécurité qui découlait de cette période historique. En même temps beaucoup de russes regrettent au fond ce gigantesque pays au sein duquel les peuples frères vivaient en paix, tout comme ce fut le cas dans un sens au sein de l’ex-Yougoslavie. C’est moins le cas chez les jeunes générations qui n’ont pas connu l’URSS, que ce soit en Russie ou du reste dans les autres pays de l’ensemble post-soviétique.

R&N : Et avec la période Eltsine ?

Alexandre Latsa : Pour ce qui est de la période Eltsinienne elle a fait beaucoup de mal à la Russie sur le plan moral et sanitaire. Ça a été une période d’humiliation et de pauvreté que personnes ne regrette a part bien sur une minorité qui a su a cette époque bénéficier du chaos ambiant.

R&N : Bien plus qu’un état, la Russie est un empire. Le modèle poly-ethnique russe, que vous décrivez comme modèle alternatif au multiculturalisme promu en Occident n’est-il pas valable uniquement pour un empire mais inapplicable à des états européens comme la France, l’Allemagne ou encore la Hongrie ?

Alexandre Latsa : Les nations européennes étaient plutôt homogènes et soumis à une immigration principalement européenne jusqu’aux années 70,80 date à partir de laquelle l’Europe continentale a vu s’accélérer des processus migratoires extra-européens qui ont de fait transformé les nations européennes en « ensembles » multiethniques. Mais il s’agit de processus récents et le moins qu’on puisse constater est qu’ils ont bouleversé dans un sens le vivre ensemble mais surtout que les nations européennes ont du mal à trouver des solutions fonctionnelles pour faciliter cette nouvelle cohabitation. On peut se demander si regarder du côté de la Russie ne pourrait pas permettre de trouver des solutions à certains de ces problèmes.

Bien sûr en Russie l’Islam y est de souche. L’Islam est une partie intégrante de la société russe et du monde russe, de la Volga au Caucase mais aussi de l’ancien monde soviétique avec l’Asie centrale. Le vivre ensemble et l’expérience de cohabitation s’y est développé selon des règles bien particulières.

R&N : Quels seront les plus grand défis ou les plus grandes menaces pour la Russie dans les prochaines décennies ?

Alexandre Latsa : Un des grands risques, c’est la politique américaine en Europe qui est source de conflits et de tensions et même de guerre comme on a pu le voir en Géorgie et en Ukraine. Il ne faut pas exclure un conflit de plus haute intensité si les États-Unis continuent leur politique de pression et d’ingérence en Europe de l’Est et au cœur de l’Eurasie.
L’autre grand risque est le terrorisme sous quelque forme que ce soit et notamment le terrorisme religieux, islamique. Ce risque pourrait venir de l’extérieur mais aussi pourquoi pas dans le futur d’une résurgence identitaire régionale et religieuse qui pourrait entraîner une potentielle vague séparatiste et donc un conflit entre Moscou et une de ces provinces.
Enfin et sans aucun doute il y a aussi la question de l’après-Poutine. Vladimir Poutine semble se diriger vers un quatrième mandat de 2014 à 2018 mais la question de l’après est évidemment déjà dans les esprits.

source /http://www.lerougeetlenoir.org/opinions/les-inquisitoriales/alexandre-latsa-le-renouveau-russe-s-opere-au-moment-ou-l-europe-et-l-occident-traversent-a-contrario-une-grave-crise