774 – Dilma Rousseff : «Ma destitution est un coup d’Etat» (EXCLUSIF)

 

19.05.2016

Brasilia, le 19 mai – Dilma Rousseff, évincée du pouvoir par le Parlement brésilien il y a une semaine, a déclaré lors d’une interview exclusive à RT que sa destitution était un coup d’État puisqu’elle n’a pas enfreint la Constitution de son pays.

I/-Dilma Rousseff : «Ma destitution est un coup d’État» (EXCLUSIF)

II/-«La destitution de Roussef fait partie de l’expérimentation latino-américaine de l’élite mondiale»

I/-Dilma Rousseff : «Ma destitution est un coup d’État» (EXCLUSIF)

RT : Vous êtes désormais au palais Alvorada, et d’une certaine façon bannie dans votre propre pays. Comment vous sentez-vous moralement ?

Dilma Rousseff (D.R.) : Je suis assez positive. Je continue de me battre non pas juste pour conserver mon poste de présidente, mais surtout pour la démocratie dans mon pays. Honnêtement, je n’ai pas l’intention de rester cloîtrée dans ma résidence officielle – le palais Alvorada. Je veux me rendre dans beaucoup de villes au Brésil, discuter avec le peuple, rencontrer beaucoup de gens. Cela va me permettre de dire aux Brésiliens, et peut-être même au monde entier, ce qu’il se passe réellement dans ce pays, et que nous allons nous battre contre ce que nous considérons être une tentative de coup d’État.

Source: Reuters

RT : Cela n’est-il pas, dans le fond, un coup d’État fantôme, «froid», puisque sans armes ? Selon vous, dans quelle mesure cet acte vous cible personnellement, et dans quelle mesure cible-t-il non seulement le pays, mais aussi ses alliés, notamment les BRICS ?

Il s’agit là d’un coup d’État puisque la Constitution n’a pas été enfreinte

D.R.: D’après moi, c’est le processus de destitution, de ma mise à l’écart.

La destitution est prévue par la constitution de notre pays uniquement si le Président enfreint la Constitution et ne respecte pas les droits de l’Homme. D’après moi et mes soutiens, il s’agit là d’un coup d’Etat puisque la Constitution n’a pas été enfreinte. Ils me poursuivent en justice pour mes actions, pour des «crédits» supplémentaires accordés au budget, mais tous les présidents avant moi l’ont fait. Ça n’a jamais été un crime et ça n’en devient pas un maintenant. Il n’y a rien qui permette de dire que c’est un crime. Pour parler de crime, il faut que ce terme soit défini par la loi. C’est pourquoi mes soutiens et moi-même considérons que cette destitution est un coup d’État dans la mesure où la Constitution précise très clairement les conditions pour destituer le Président :

  • un abus de pouvoir,
  • une violation à la constitution ou aux droits de l’Homme.

Les actions prises en compte dans ce procès n’ont strictement rien à voir avec de tels crimes. En outre, le Brésil est une république présidentielle. […] C’est pourquoi le Président ne peut être destitué pour des motivations politiques, en raison du fait que l’on ne fait pas confiance au Président de la République […].

L'équipe du film brésilien «Aquarius» en compétition à Cannes condamne la destitution de la présidente brésilienne Dilma RoussefSource: Reuters
L’équipe du film brésilien «Aquarius» en compétition à Cannes condamne la destitution de la présidente brésilienne Dilma Roussef

Le gouvernement par intérim actuel ne partage ni notre vision des BRICS ni l’importance que nous accordons à l’Amérique latine

Une initiative a été lancée pour changer de programme politiquequi comprend notamment la sphère sociale et le développement économique – afin de faire face à la crise que le Brésil a connu ces dernières années et adopter un nouveau programme, à l’évidence néo-libéral.

Ce programme prévoit, entre autres, la réduction de nos programmes sociaux à leur minimum, selon la doctrine d’«intervention minimale de l’État». Une doctrine qui va à l’encontre de toutes les lois brésiliennes sur les services publics, notamment

  • la santé, le droit au logement, l’accès gratuit à une éducation de qualité, le salaire minimum, tout ce qui est garanti aux plus démunis au Brésil.

Ils veulent en finir avec ces droits et en même temps ils mènent une politique antinationale – notamment en ce qui concerne les ressources en pétrole du pays. D’importantes réserves de pétrole ont été découvertes au Brésil à 7 000 mètres de profondeur sous des couches antésalifères. Les ministres disaient que l’accès à ces réserves était impossible. Mais aujourd’hui on extrait des millions de barils de pétrole par jour de réserves se trouvant sous des couches antésalifères. Ils ont évidemment dit ça dans le but de changer la législation pour garantir l’accès à ces puits de pétrole à diverses compagnies pétrolières internationales.

De plus, en ce qui concerne la politique étrangère, nous – l’ancien président Lula da Silva et moi-même – avons œuvré pour le renforcement des relations avec les autres pays d’Amérique latine, d’Afrique, les BRICS, mais également avec d’autres pays en développement – en plus bien sûr des relations avec les Etats-Unis et l’Europe. Je pense que le groupe des BRICS est l’une des alliances multilatérales les plus importantes du monde de ces 10 dernières années.

Mais le gouvernement par intérim actuel ne partage ni notre vision des BRICS ni l’importance que nous accordons à l’Amérique latine. Ils parlent même de fermer nos ambassades dans les pays d’Afrique.

Lire aussi

Dilma Rousseff

RT : Le nouveau gouvernement du président par intérim, que seuls 2% des Brésiliens soutiennent et qui pourrait être destitué lui-même au vu de certaines informations, est constitué exclusivement d’hommes de race blanche, dans un pays multiculturel, avec des ministres qui font l’objet d’enquêtes pour corruption… Jusqu’à quel point ce gouvernement est-il légal ?

Je ne l’ai pas nommé vice-président ou chef provisoire du gouvernement pour qu’il forme un nouveau gouvernement composé uniquement d’hommes blancs, sans aucune femme ni de personne d’origine africaine

D.R. : Il n’y a aucune légitimité tout d’abord à cause du péché originel qui est le processus de chantage. Le représentant de la Chambre des députés [Eduardo Kuhnia, désormais destitué de ses fonctions], qui a initié ce processus, est accusé de posséder des comptes à l’étranger, de corruption, de blanchiment d’argent. Évidemment, ce processus répand la peste sur la démocratie brésilienne et détruit tout le dispositif gouvernemental que nous avions. Je ne l’ai pas nommé vice-président ou chef provisoire du gouvernement pour qu’il forme un nouveau gouvernement composé uniquement d’hommes blancs, sans aucune femme ni de personne d’origine africaine. […]

Une autre caractéristique de ce gouvernement est qu’il adopte une mesure mais la changer le lendemain : étant donné que ce n’est pas un gouvernement qui a été élu par le peuple, il n’a pas de programme législatif. Il n’a pas présenté son programme lors des élections, n’a pas participé aux débats. Ce programme n’a pas été approuvé par la population. C’est pourquoi le gouvernement raconte n’importe quoi.

Source: Reuters

Il dit par exemple qu’il faut détruire toute une partie du système unique de santé publique brésilien. Ce système garantit, selon la constitution de 1988, la gratuité et l’universalité des soins à la population. Le gouvernement provisoire veut réduire l’importance de ce système, en transmettant une partie des services apportés à la population au secteur privé. Le gouvernement crée de tels conflits pour observer la réaction de la société et 24h plus tard change de position. Mais il pourra difficilement cacher que leur tendance, et en général leur but, consiste à adopter un programme aussi néo-libéral que possible face à la situation actuelle au Brésil.

Je suis convaincue qu’une énorme partie de la population brésilienne me soutient

RT : Y a-t-il une chance que vous retrouviez votre poste de présidente du Brésil ?

D.R. : Je vais vous dire la chose suivante : je vais me battre chaque jour, chaque minute, chaque moment de ma vie pour que cela arrive. Et je suis convaincue qu’une énorme partie de la population brésilienne me soutient.

 

Les opinions, assertions et points de vue exprimés dans cette section sont le fait de leur auteur et ne peuvent en aucun cas être imputés à RT.


source/https://francais.rt.com/opinions/20918-dilma-rousseff-destitution


II/-«La destitution de Roussef fait partie de l’expérimentation latino-américaine de l’élite mondiale»

La destitution de Roussef fait partie de l’expérimentation latino-américaine de l’élite mondiale. Analyse d’Adrian Salbuchi, chercheur en sciences politiques.

La destitution de la présidente du Brésil fait partie d’un projet régional des élites mondiales visant à affaiblir la puissance de l’Amérique latine et potentiellement saper l’alliance des BRICS, explique l’expert en politique Adrian Salbuchi.
Le Sénat brésilien a voté en faveur de la destitution de la présidente du pays Dilma Rousseff et de sa mise en examen concernant sa participation présumée à des affaires de corruption. Rousseff, cependant, a nié toutes les accusations en se disant «victime d’un coup d’Etat». 

En tant que président, [Michel Temer] aura beaucoup de mal à diriger ce pays. Il n’a pas de charisme, il n’est pas lumineux comme l’était Mme Rousseff

RT : Le vice-président du Brésil Michel Temer se met en avant pour prendre la relève. Mais les récents sondages montrent que sa cote d’approbation n’est que de 1 ou 2%. Comment un personnage comme lui peut-il se mettre à la tête d’un pays avec si peu de soutien ?

Adrian Salbuchi (A. S.) : A la base, il faisait partie du gouvernement de coalition composé du Parti des travailleurs – celui de Dilma Rousseff et de Luiz Inacio Lula da Silva – et du parti de centre-droit du PMDB, le Parti du mouvement démocratique du Brésil. Nous voyons cette division encore et encore dans presque tous les pays d’Amérique latine, où à peu près 50% sont pour la gauche et à peu près 50% soutiennent la droite. En tant que président, il aura beaucoup de mal à diriger ce pays. Il n’a pas de charisme, il n’est pas lumineux comme l’était Mme Rousseff.

Et je pense que cela pose une grande menace à l’avenir politique et économique du Brésil. Il ne faut pas oublier que cela a un grand impact sur l’Amérique latine, mais le Brésil est également le «B» des BRICS. Donc, c’est vraiment très important, dans la situation transcendantale que nous avons, et beaucoup dépend de la façon dont M. Temer réussira ou ne réussira pas à s’en sortir.

Lire aussi

Dilma Rousseff et Barack Obama à Washington

….

Cela fait partie d’un processus global dans lequel toute l’Amérique latine est […] entraînée [par] les milieux financiers et les intérêts des entreprises

Tous les gouvernements de centre-gauche à travers l’Amérique latine sont en déclin et les gouvernements de centre-droit montent en puissance. Je pense donc que derrière M. Temer il y a beaucoup de soutien financier de la droite non seulement du Brésil, mais du système du pouvoir mondial dans son ensemble.

RT : Quel impact, d’après vous, cela va avoir sur l’avenir de l’économie brésilienne ? M. Temer soutient les grandes entreprises, mais il soutient aussi l’austérité. A court terme, ce n’est pas nécessairement bon pour le citoyen lambda ?

A. S. : C’est très mauvais. Je pense qu’il aura le soutien des milieux financiers, comme le président Mauricio Macri qui a été intronisé en décembre dernier en Argentine – dans mon pays – il est très centre-droit aussi. Et je pense que l’Argentine va à nouveau vers l’austérité pour le peuple, mais vers de bonnes affaires pour les grandes entreprises et les banques, nous pouvons nous attendre à un mouvement similaire au Brésil, où il y aura l’austérité croissante pour le peuple – le Brésil a connu trois à quatre ans de récession – mais il y aura beaucoup d’affaires à réaliser pour les banques et les grandes entreprises.

On peut s’attendre à beaucoup plus de troubles

Je pense donc que pour comprendre ce qu’il se passe au Brésil, pour comprendre ce qu’il se passe en Argentine, il faut comprendre que cela fait partie d’un processus global dans lequel toute l’Amérique latine est pratiquement entraînée [par] les milieux financiers et les intérêts des entreprises. Et nous allons aussi voir que l’impact sera plus important dans quelques mois après les élections américaines. Les États-Unis ont une très forte influence sur toute l’Amérique latine, qu’elle traite familièrement de sa propre arrière-cour.

RT : Beaucoup de gens au Brésil sont en colère vis-à-vis de Dilma Rousseff et de ce qu’il se passe au sein du gouvernement. Mais pensez-vous vraiment que leurs prières seront exaucées par le nouveau mouvement qui arrive et qui envisage l’austérité ? Vous attendez-vous à plus de troubles ?

A. S. : On peut s’attendre à beaucoup plus de troubles. Il y a déjà eu beaucoup de tourmente au cours des dernières années au Brésil en raison des dépenses liées à la Coupe du Monde [du football] et maintenant ils ont les Jeux Olympiques cette année, seulement quelques mois plus tard. Je pense donc que nous assisterons à un grand test consistant à voir lutter les forces de police, qui sont essentiellement composées de pauvres, contre les travailleurs en colère, qui sont, eux aussi, fondamentalement des pauvres, alors que les importants cercles du pouvoir observeront tout cela depuis leur salle de conférence au 40e ou 50e étage.

L’affaiblissement du Brésil a des conséquences désastreuses, non seulement pour l’Amérique latine dans son ensemble, mais aussi pour l’alliance des BRICS

Donc, je pense qu’il y aura beaucoup d’agitation au Brésil, comme il y en a en Argentine, et cela formera partie d’un phénomène régional qui va créer de plus de difficultés, diviser et affaiblir les États souverains.
C’est un point très important, parce que le Brésil est la locomotive industrielle de l’Amérique latine, et l’affaiblissement du Brésil a des conséquences désastreuses, non seulement pour l’Amérique latine dans son ensemble, mais aussi pour l’alliance des BRICS qui est en train de grandir pour contrebalancer le pouvoir des élites occidentales et des structures financières et industrielles traditionnelles.

Résultat de recherche d'images pour "image bresil"

Les opinions, assertions et points de vue exprimés dans cette section sont le fait de leur auteur et ne peuvent en aucun cas être imputés à RT.


source/https://francais.rt.com/opinions/20665-destitution-roussef