632 – Europe en crise par J. Sapir

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Chroniques Bruxelloises

Les responsables de l’Union européenne semblent être passés en mode « panique » depuis le référendum néerlandais du 6 avril. C’est le sentiment que donnent plusieurs rencontres ces derniers jours à Bruxelles. En témoignent aussi les déclarations multiples, de Martin Schultz le président « socialiste » du Parlement européen aux commissaires européens, qui désormais appellent ouvertement l’UE à entrer dans la « post-Démocratie », c’est à dire un système où l’on ne demande plus son avis aux peuples[1]. Baste, cela se comprend, les peuples pourraient leur donner tort ! Comme aux Pays-Bas, par exemple, où les électeurs ont rejeté massivement le traité entre l’Union européenne et l’Ukraine. Mais, on voit bien que ce qui occupe désormais l’esprit de ces « responsables », c’est le référendum britannique du mois de juin prochain. La perspective du « Brexit » plonge ces dits « responsables » dans les affres de l’effroi. On comprend mieux les enjeux si l’on pense aux débats qui se déroulent aujourd’hui sur le futur de l’Euro. La crise de l’Euro va faire un retour remarqué sur la scène politique européenne d’ici cet été. D’ailleurs c’est bien de l’Euro qu’il est (indirectement) question avec le Brexit. On voit bien que les britanniques sont aujourd’hui inquiets de l’évolution politique de l’Union, mais cette évolution politique est impulsée par l’aiguillon de la crise de l’Euro.

 

Soucis allemands

Cette crise proviendra, en partie, de la réaction de l’Allemagne à la politique de la Banque Centrale Européenne. Une partie de la classe politique allemande reproche à la BCE sa politique de taux d’intérêts négatifs[2]. On peut le comprendre[3]. Compte tenu du système de financement des retraites en Allemagne, où la capitalisation joue un rôle bien plus grand qu’en France, des taux négatifs se répercutent immédiatement sur la capacité de financement des organismes de retraite.

Ces taux négatifs, d’ailleurs, reposent sur une postulat spécieux : l’investissement pourrait être relancé par des taux d’intérêts très faibles, voire négatif. Ce raisonnement a une base réelle. Une forte hausse des taux d’intérêts, et en particulier des taux dits « réels » (soit le taux d’intérêt moins le taux d’inflation) réduit la capacité des grandes entreprises à emprunter, et donc à investir. Mais, il n’y a pas de symétrie dans le cas d’une baisse des taux. En effet, si les conditions de financement peuvent exercer un effet néfaste sur la décision à investir, cette dernière n’est pas motivée par les conditions de financement.

  • En fait, une entreprise se pose la question d’investir en fonction de la prévision qu’elle fait sur l’évolution de son chiffre d’affaires.
  • Puis, elle regarde comment elle va financer cet investissement.

Une montée du coût de financement

  • peut pousser l’entreprise soit à mois investir,
  • soit à chercher d’autres moyens que l’emprunt, par exemple en utilisant l’autofinancement,

et donc en cherchant à accroître sa marge de bénéfices, par exemple (si elle le peut) en augmentant ses prix.

C’est pourquoi une hausse importante des taux d’intérêts, si les entreprises ont un pouvoir de marché important (autrement peuvent imposer leurs prix aux acheteurs) peut parfaitement se traduire par une hausse de l’inflation, à rebours de ce qu’enseigne la théorie économique standard.

Mais, inversement, si les taux baissent fortement, cela ne suffira pas à décider l’entreprise à investir. Seul la prévision de son chiffre d’affaires, autrement dit l’anticipation de la demande est à même de déclencher cette anticipation.

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Source: base de données du FMI

On comprend donc les soucis des dirigeants allemands, soucis dont ne sont pas exclus des perspectives plus politiciennes et plus électoralistes. C’est aussi pourquoi ces mêmes dirigeants s’opposent toujours à la perspective d’une forte réduction de la dette grecque, réduction qui est pourtant essentielle à la survie de ce pays[4]. Le blocage que font les dirigeants allemands sur ce point, et le conflit qu’ils ont avec le FMI, risque de provoquer l’insolvabilité de la Grèce d’ici début juillet.

Figure 2

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Source: base de données du FMI

Incohérences allemandes

Mais, ces « soucis » ne sont que le reflet des incohérences de la position des dirigeants allemands tant en Europe que dans le cadre de l’Euro.

Il est évident que l’Euro, en permettant à l’Allemagne de commercer avec une monnaie qui, à partir de 2003-2004 a été largement sous-évaluée par rapport à ce qu’aurait été le taux de change de la monnaie allemande si elle avait été maintenue, a largement dopé l’économie allemande.

Ceci explique largement l’excédent commercial « monstrueux » de l’Allemagne qui pratique une véritable politique mercantiliste, qui est parfaitement contradictoire avec l’existence d’une zone monétaire. Notons, de plus, que l’austérité allemande n’a pu réussir que parce que les autres pays (la France, l’Italie et l’Espagne) ont maintenu des politiques budgétaires expansives de 1999 à 2007. Or, au lieu de tenir compte de cette subvention implicite à l’économie allemande qu’a représenté l’Euro (et on comprend mieux pourquoi la Grèce fut admise dans la zone Euro en 2000) et du fait que l’Allemagne à bénéficié des politiques expansives des autres pays, l’Allemagne s’enferme dans une politique de cavalier solitaire. De fait, elle refuse de procéder à une forme de redistribution dans l’économie européenne, les dirigeants allemands se crispent sur une politique d’austérité

. Cette politique contribue à rendre non viable la zone Euro.

Par ailleurs, on sait que les mouvements de capitaux à l’intérieur de la zone Euro on joué un fort effet déstabilisateur, et continuent d’ailleurs d’avoir cet effet[5]. De fait, un économiste allemand, qui a des vues « dissidentes » par rapport à son propre gouvernement (qu’il conseille pourtant) Peter Bofinger, a fortement critiqué et la politique salariale de l’Allemagne[6] et l’idée de se reposer sur une « discipline de marché » qui, dans les conditions actuelles de très forte concentration du pouvoir de certains acteurs sur ce marché aboutirait, dans les faits, à établir une véritable ploutocratie[7].


Ajout Sans à priori –

Définition de la ploutocratie –

Etymologie : du grec ploutos, richesse et kratos, pouvoir, autorité.
Étymologiquement, la ploutocratie est un système politique ou social dans lequel le pouvoir est exercé par les plus riches. Par extension, c’est un système dans lequel le pouvoir de la finance est prédominant. Il se caractérise par de fortes inégalités et une faible mobilité sociale.
Le terme ploutocratie désigne aussi l’ensemble des personnes qui détiennent le pouvoir du fait de leur richesse.

Les régimes les plus proches de la ploutocratie se rencontrent plutôt dans les oligarchies fondées, de fait, sur la richesse (Grèce Antique, cités de l’Italie du Moyen Age telles Venise, Florence, Gênes).

Les systèmes censitaires où le droit de vote nécessitait une contribution minimale (cens) n’étaient pas à proprement parler des ploutocraties, car souvent seules les contributions directes ayant une base foncière étaient prises en compte, écartant de ce fait les commerçants qui acquittaient des contributions indirectes.

La ploutocratie est davantage une conception théorique qu’un réel système ayant été mis en place, même si la corrélation entre la richesse et le pouvoir politique est forte. La ploutocratie est souvent un argument de débat politique dans la lutte contre le pouvoir des milieux économiques et du commerce international.

« J’appelle ploutocratie un état de société où la richesse est le nerf principal des choses, où l’on ne peut rien faire sans être riche, où l’objet principal de l’ambition est de devenir riche, où la capacité et la moralité s’évaluent généralement (et avec plus ou moins de justesse) par la fortune… »
Ernest Renan – 1823-1892 – L’Avenir de la science, Pensées de 1848 – 1890


Figure 3

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Source: base de données du FMI

Le problème est que, ici, remplacer la « discipline de marché » par une « discipline des gouvernements » aboutit à un système anti-démocratique dans lequel la décision politique est progressivement enlevée aux parlements nationaux.

La constitution d’un pouvoir des institutio

ns européennes qui n’est plus contrôlé par un Parlement conduit à faire de l’Union européenne un Tyran. Et l’on revient, ici aux déclarations que l’on a évoquées au début de cette note et à la haine de la démocratie qui transpire de personnages comme Martin Schultz, Jean-Claude Juncker et autres…

 Crise politique et crise économique

L’incohérence des dirigeants allemands est donc évidente, y compris dans les voix « dissidente » qui se font entendre. Mais, cette incohérence est largement égalée par le comportement des dirigeants français et italiens qui se refusent à admettre le caractère insoluble de la situation actuelle dans la zone Euro. Il convient ici de rappeler que Peter Bofinger, en tant que membre du Conseil des Experts Économiques en Allemagne, a dit que l’Italie ne pourrait rester dans la zone Euro dans la situation actuelle.

La crise de la zone Euro est devenue une crise politique et pas uniquement une crise économique. Il y a aujourd’hui un consensus pour considérer que dans sa forme actuelle la zone Euro n’est pas viable. Même mon (quasi) homonyme (et distingué collègue) M. André Sapir, qui fut le conseiller économique de Romano Prodi quand ce dernier dirigeait la Commission l’a admis publiquement. Mais, les projets de réformes se heurtent à des impossibilités soient économiques (dans le cas d’un réel fédéralisme au sein de la zone Euro), soient politiques (avec le comportement du gouvernement allemand).

Les dirigeants des autres pays, et en particulier de la France et de l’Italie, qui sont rappelons-le les 2ème et 3ème puissance économique dans la zone Euro ont la responsabilité politique de mettre l’Allemagne au pied du mur et de dire que puisque qu’une voie de réforme n’est pas possible, seule la dissolution de la zone Euro permettrait aux pays de la dite zone de retrouver une santé économique qui est aujourd’hui un impératif non pas seulement d’un point de vue économique mais aussi politique et stratégique. Mais il est évident que ni Matteo Renzi, ni François Hollande, dont la piteuse prestation télévisée confirme qu’il est aujourd’hui dépassé par les événements, ni Manuel – « coup de menton » – Valls n’ont le courage politique et la vision du futur pour prendre une telle décision.

Dès lors le système tant économique que politique de l’Euro va continuer à se décomposer, à la fois économiquement mais désormais surtout politiquement. Les conséquences en seront dramatiques pour les peuples contraints de vivre au milieu de cette décomposition.

[1] Voir le poste de Coralie Delaume sur le blog l’arène nue, le 14 avril 2016, Avant de devenir maraîcher bio, il propose d’interdire les référendums en Europe, http://l-arene-nue.blogspot.be/2016/04/avant-de-devenir-maraicher-bio-il.html?spref=tw

[2] Barkin N, ‘A storm is brewing’ – Germans worry about return of euro crisis, Reuters, 14 avril 2016, http://www.reuters.com/article/us-germany-euro-angst-idUSKCN0XB1YY

[3] Stiglitz J., « What’s wrong with negative rates », 13 avril 2016, https://www.project-syndicate.org/commentary/negative-rates-flawed-economic-model-by-joseph-e–stiglitz-2016-04

[4] Godin R., Grèce : le retour de la crise ?, 13 avril 2016, http://www.latribune.fr/economie/union-europeenne/grece-le-retour-de-la-crise-564062.html

[5] Rebooting Consensus Authors (2015) “Rebooting the Eurozone: Step 1 – Agreeing a Crisis narrative”, VoxEU, 20 November.2016

[6] Bofinger, P (2015) “German wage moderation and the EZ Crisis”, VoxEU, 30 November 2016.

[7] http://www.voxeu.org/article/two-views-ez-crisis-government-failure-vs-market-failure, 8 avril 2016.


source/http://russeurope.hypotheses.org/4874