611 – La marchandisation des biens communs, toujours en cours


Par Stefeun – Le 6 avril 2015 – Source Doomstead Diner
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Reverse Engineer, qui tient le site Doomstead Diner, m’a gentiment invité1à développer ici l’un des commentaires que j’avais postés sur le blog de Gail Tverberg, Our Finite World. Il s’agissait d’un lien vers un très bon article de Cory Morningstar sur son blog The Art of Annihilation.

En résumé, elle y dit que les organisations non gouvernementales, et en particulier les militants écologistes, travaillent en fait pour Big Corp2, volontairement ou non.

Dans ce but, le capitalisme tente de trouver de nouvelles ressources, car les standards traditionnels s’épuisent.

Voici un extrait du prologue, par Cory Morningstar:

«(…) C’est ironique parce que la campagne de désinvestissement (des combustibles fossiles, NdT) se traduira (réussira) par une colossale injection d’argent transféré vers des portefeuilles très fortement investis dans – donc dépendants de – la marchandisation intense et la privatisation des dernières forêts de la Terre (via REDD), de l’eau, etc. (les marchés de l’environnement). Ce tour de force sera exécuté avec précision et ruse, sous le couvert de l’intendance environnementale et de l’internalisation des externalités négatives à travers une tarification appropriée.
 

La marchandisation des biens communs représentera le plus grand et le plus rusé coup d’État dans l’histoire de la conquête du monde par les entreprises un fait accompli extraordinaire, à une échelle incomparable, avec des répercussions sans précédent pour l’humanité et toute la biosphère.

 
En outre, il importe peu de savoir si l’argent est – ou non – déplacé d’investissements directs dans des sociétés de combustibles fossiles vers ce qu’on appelle l’investissement socialement responsable. De toute manière, toutes les sociétés de la planète (donc tous les investissements sur la planète) exigent et continueront d’exiger d’énormes quantités d’énergie (y compris des combustibles fossiles) afin de continuer à croître et se développer à l’infini – comme l’exige le système économique capitaliste industrialisé.
 
Les éoliennes et panneaux solaires servent à donner une belle image (marketing), mais ils sont quelque peu illusoires. Ils constituent le vernis présentable dont est parée la marchandisation des biens communs, qui est l’objectif fondamental de Wall Street et des conseillers de la campagne de désinvestissement. (…)»

Alors j’ai commencé à envisager les choses dans une perspective plus large, et réalisé qu’en fait, toute notre économie est construite sur la base de la marchandisation des biens communs.

En effet:

  • Le secteur primaire (agriculture, foresterie, pêche et mines) prend ce qui est donné par la nature (c’est à dire fourni gratuitement), et l’échange contre des créances sur quelque chose à quoi un prix a été fixé (c’est à dire contre de l’argent);
  • puis le secteur secondaire (fabrication) transforme ces matières premières en biens de consommation, outils ou produits raffinés;
  • et finalement le secteur tertiaire (services) aide au commerce de ces produits, en faisant circuler le matériel et l’information.

Le coût que nous prenons en compte n’est que la quantité d’énergie dépensée pour l’extraction, la transformation ou la distribution 3. Le coût réel d’un produit donné est donc l’énergie totale utilisée pour le mettre à disposition du client final (aussi appelée énergie grise).

En dehors des processus de chauffage ou de refroidissement, qui utilisent évidemment de l’énergie thermique, la majeure partie de l’énergie embarquée dans le produit est de l’énergie mécanique (= travail) utilisée pour la déplacer. Que ce travail soit constitué d’heures de main d’œuvre humaine ou de barils de pétrole ou de kWh électriques consommés par une machine, n’a d’importance qu’en regard de l’ordre de grandeur de la quantité d’énergie fournie. Quel que soit l’outil utilisé, ça reste du travail mécanique, donc une quantité d’énergie fournie.

Selon notre conception actuelle de l’économie:

  • Le matériau lui-même est compté zéro. La matière première est gratuite.

  • La matière première et l’énergie sont considérés comme infinies.

Chaque opération utilise de l’énergie et produit des déchets (entropie). Les déchets ne sont pas pris en compte et l’économie considère que soit la Nature, soit la société dans son ensemble, devraient prendre en charge leur recyclage, ou les faire disparaître, peu importe comment. La taille de la poubelle doit être infinie aussi.
Bien sûr, la plupart de ces déchets ne disparaissent pas d’eux-mêmes, car il ne peuvent pas réintégrer rapidement les cycles naturels. Ils ne sont pas manuellement ou mécaniquement recyclés, même lorsque c’est possible, car cela nécessite de l’énergie (portant souvent le prix du produit recyclé hors marché, sauf subvention…). Le recyclage est donc comptabilisé comme un coût net supplémentaire, que bien sûr personne ne veut prendre en charge (à titre d’exemple, voyez le succès de la taxe carbone).
Ce processus est en train de transformer la Terre en un immense dépotoir
Retour au thème de cet essai ; ce que nous appelons l’économie est donc un processus d’appropriation, dont la première étape consiste à mettre la main sur quelque chose qui n’appartient à personne en particulier, pour en retirer un profit privé 4.
Nous volons à notre environnement, et en retour nous vomissons des déchets qui ne peuvent pas être réutilisés, ni par l’homme, ni par la Nature, à moins de dépenser d’énormes quantités d’énergie ou d’attendre plusieurs années, voire des millénaires. Steve Ludlum dit que ce que nous appelons fièrement richesse-production est en réalité une destruction organisée de notre capital réel, qui ne peut pas être recréé. Il n’y a pas de remplacement, et ce qui a disparu… est parti pour toujours 5.
L’économie est une composante de l’environnement naturel, et non l’inverse.
Un tel système «je me sers puis je jette» peut fonctionner aussi longtemps que des ressources suffisantes sont disponibles pour tous, et ne nécessitent qu’un effort raisonnable (c’est à dire un faible coût énergétique) pour leur extraction et mise à disposition. Sans parler du taux de production de déchets qui doit rester faible, et avec un niveau élevé de recyclabilité.
En d’autres termes, notre système actuel ne peut fonctionner que si la densité de la population humaine et le niveau technologique restent tous deux à un niveau très faible, afin d’établir quelque chose dans lequel les équilibres évoluent assez lentement pour ressembler à un état stable6.
Dès qu’un risque de pénurie apparaît, les règles de propriété prévalent et il y a conflit sur l’attribution des ressources (des terres arables, de l’eau douce, des minerais, des combustibles fossiles, etc…). En outre, ces ressources sont exigées en plus grande quantité pour compenser l’épuisement des sources naturelles / traditionnelles.
Ces lois sur la propriété privée sont alors renforcées et deviennent extrêmement importantes à mesure que nous nous approchons des limites. Une fois que la ressource est épuisée en un lieu donné, il faut accaparer de nouvelles zones où elle est encore disponible. Ça a commencé avec «cette terre est à moi» (la colonisation), a continué avec «ce sous-sol est à moi» (pétrole-guerres), et se poursuit avec «cette eau est à moi», etc.
Par ailleurs, la propriété s’est progressivement déplacée du public vers des entreprises (tandis que la dette circule en sens inverse), voir par exemple l’accaparement des terres 7. Big Corp est plus flexible que les États-Nations, donc mieux adaptée aux conditions environnementales et économiques changeantes.
Puis, en raison des rendements décroissants et du caractère fini de la planète, il devient de plus en plus difficile de trouver de nouvelles terres à conquérir, de bons filons à exploiter, de nouveaux champs pétroliers qui prendraient le relais. Par conséquent, dans une tentative de compenser la perte progressive mais inéluctable des ressources traditionnelles, Big Corp tente actuellement d’étendre ses revendications de propriété aux brevets sur le vivant, aux droits sur les espèces 8, à la propriété intellectuelle, à l’information (big data), etc.
Tous ces exemples de nouvelles ressources, visant à agrandir le domaine des biens valorisables (en d’autres termes la course folle et dévastatrice pour la privatisation de tout ce qui peut l’être), sont destinés à compenser le déclin des ressources traditionnelles, à défaut de pouvoir nourrir la croissance obligatoire.
Au-delà des probables changements irréversibles déjà déclenchés et de l’augmentation de la destruction sauvage provoquée par ce processus, le principal problème ici est que la loi des rendements décroissants est également applicable à l’énergie, la majeure partie étant constituée de combustibles fossiles pour lesquels nous ne disposons ni de substitut, ni de source extensible.
Ainsi, au bout du compte, trouver de nouveaux filons à exploiter est inutile (et dangereux), étant donné que nous ne disposerons pas de l’énergie suffisante pour les exploiter.
Stefeun
Note de l’auteur
Sur le système économique : à mon humble avis, le capitalisme accélère indéniablement l’ensemble du processus, surtout quand il est financiarisé, mais je ne suis pas sûr qu’un autre système aurait donné un meilleur résultat à long terme, à moins qu’il ait considéré que:
  1. la ressource est finie (la seule entrée nette de notre système est l’énergie du soleil, tout le reste est – ou devrait être – recyclé),
  2. la prise en compte de la gestion des déchets (production d’entropie) est une priorité de même niveau que l’approvisionnement en énergie, et
  3. il est impératif de profondément remettre en question les règles de propriété (pour promouvoir la coopération et éviter la concentration de la richesse).
Malheureusement, un tel système sans croissance est une utopie, parce que la vie est une succession de pénuries inattendues, et que le gagnant est toujours celui qui brûle le plus d’énergie, selon le principe de la MEP (Production Maximale d’Entropie, alias 3e loi de la thermodynamique, selon F.Roddier / R.Dewar), ou le simple MPP (Principe de Puissance Maximum, tel que décrit par Howard T. Odum et illustré ici par Jay Hanson http://dieoff.org/ ).
Note du Saker Francophone
Cela veut aussi dire que la géopolitique entrevue ici au travers de tous nos articles, prend sa source, sa raison d’être, dans les principes décrits ici. Je vous invite à lire ou relire les articles de Gail Tverberg publiés sur ce site et commentés par Francois Roddier pour certains.
  1. Je découvre Our Finite World vers la fin de l’année 2013, quelques mois après avoir décidé de quitter le monde du travail industriel, parce que je comprenais de moins en moins la façon dont il fonctionne et ce que je faisais là. J’avais déjà compris certaines parties de l’histoire ici et là, mais Gail Tverberg m’a en quelque sorte ouvert les yeux en m’aidant à connecter de nombreux points et en expliquant clairement les interactions au sein de notre système complexe, qui doit toujours être considéré comme un tout, et non étudié seulement en tant que parties indépendantes ↩
  2. Big Corp est le petit nom que je donne à l’oligarchie corporatiste et fasciste qui impose sa propre loi aux gouvernements et aux peuples. Cette clique connaît un franc succès depuis le début des années 1980, mais est néanmoins actuellement à la recherche d’un nouveau souffle ↩
  3. Je ne considère pas ici les coûts financiers. Après tout, le capital et la dette sont des créances sur des quantités d’énergie qui ont été ou qui seront (ou pas) consommées ailleurs. Notez que je parle de coût, pas de prix. Le prix est le résultat d’un rapport de forces, et peut être inférieur au coût dans certains cas. Ces cas doivent rester exceptionnels, puisqu’une telle situation n’est pas viable à terme (par exemple, le baril de pétrole aujourd’hui). ↩
  4. Michael Parenti, dans Against Empire, déclare ce qui suit: «L’essence du capitalisme est de transformer la nature en matières premières et les produits de base en capital. La terre verte et vivante est transformée en lingots d’or inertes, avec des articles de luxe pour quelques riches et des tas de crasse toxique pour le plus grand nombre. Le manoir étincelant domine un vaste étalement de bidonvilles, dans lequel une humanité démoralisée et désespérée est maintenue en respect avec les médicaments, la télévision et la force armée.» Voir http://www.goodreads.com/work/quotes/695226-against-empire ; également cité dans l’article de Cory Morningstar↩
  5. Je suppose que la plupart des lecteurs du Doomstead Diner connaissent Steve Ludlum mieux que moi (de nombreux articles et podcasts disponibles ici sur le Diner). Voir notamment son article sur l’économie de la dette, Debtonomics. Le blog de Steve: http://www.economic-undertow.com↩
  6. Gail Tverberg explique pourquoi un état stable n’est pas réaliste: http://ourfiniteworld.com/?s=steady+state↩
  7. Quelques chiffres et liens sur l’accaparement des terres, Landgrabbing: http://ourfiniteworld.com/2014/12/07/ten-reasons-why-a-severe-drop-in-oil-prices-is-a-problem/comment-page-3/#comment-49607
    Un très bon site, en VF: https://www.grain.org/fr↩
  8. Parle pour lui-même: http://www.speciesbanking.com/ dont le site-mère est… Roulement de tambour… http://www.ecosystemmarketplace.com/ ↩

SOURCE/http://lesakerfrancophone.fr/la-marchandisation-des-biens-communs-toujours-en-cours