582-Primaires Américaines : Le Wisconsin et les raisins de la colère


US-VOTE-REPUBLICANS-TRUMP
Republican presidential candidate Donald Trump addresses the media following victory in the Florida state primary on March 15, 2016 in West Palm Beach, Florida. / AFP / RHONA WISE
4 avril 2016 |Guy Taillefer | États-Unis

Demain mardi, les primaires dans l’État du Wisconsin mesureront la résilience de Donald Trump, égratigné ces derniers jours par de nouveaux dérapages. Un test pour l’establishment républicain et les anti-Trump, qui voient dans ce terrain électoral une importante occasion de bloquer la voie à l’outsider milliardaire dans la course à l’investiture présidentielle.

Si l’inégalité socio-économique est bien « l’enjeu central de notre époque », ainsi que l’a affirmé, comme bien d’autres, le président Barack Obama, alors pourquoi n’en a-t-il pas résulté plus de tensions sociales, plus de montées aux barricades ? Pourquoi, face aux dommages que leur a infligés la Grande Récession, les petits travailleurs et les classes moyennes défavorisées ne se sont-ils pas davantage révoltés ? En fait, cette énigme, à propos de laquelle journalistes et politologues américains se sont interrogés de manière récurrente, se trouve aujourd’hui éclairée par la montée en puissance de Donald Trump, à droite, et de Bernie Sanders, à gauche.

Ainsi, sauf pour le mouvement collectif que fut Occupy Wall Street, qui s’est vite essoufflé, les gens ont pour l’essentiel gardé leur colère pour eux-mêmes, tandis qu’ils perdaient leur emploi et leur maison, et voyaient leur pouvoir d’achat se décomposer. Une partie de l’explication tient au fait universellement vérifiable, que l’on soit d’un pays riche ou d’un pays pauvre, que la précarité paralyse et muselle.

À la faveur des primaires américaines, voici tout à coup que cette grogne collective est canalisée électoralement. Ce qui est phénoménal, mais non sans paradoxes.

  • D’abord, il est plutôt incohérent que les supporters de M. Trump, qui pour beaucoup sont au bas de l’échelle, attendent d’un sauveur milliardaire qu’il mette fin à cet état d’injustice, qui est systémique.
  • Ensuite, autre paradoxe, l’effervescence qui entoure les candidatures de MM. Trump et Sanders montre finalement que, malgré tout le mal qu’ils pensent des politiciens, les Américains pensent encore que le système politique peut être réformé et les servir utilement.
  • C’est dire qu’ils ont le sentiment — ou qu’ils s’accrochent à l’idée — que l’exercice du droit de vote, en dépit de tous les défauts et toutes les dérives de nos démocraties, peut encore y changer quelque chose.

 Les États-Unis sont loin de l’époque des grandes mobilisations collectives des années 1930 et 1960. Nos comportements sont devenus catégoriquement individualistes, atomisés par les technologies de l’information. Les solidarités autour d’enjeux spécifiques ont depuis longtemps chassé la « lutte des classes », encore que l’argument pourrait être défendu qu’à leur façon diamétralement opposée, MM. Trump et Sanders ressuscitent justement cette lutte. Dans l’organisation du marché du travail, qui est, en effet, plus que jamais un marché, la mondialisation et la désindustrialisation ont par ailleurs miné l’influence des syndicats et, donc, leur pouvoir de représentation des intérêts collectifs des employés. Aux États-Unis, il y a 40 ans, plus du tiers des travailleurs du secteur privé appartenaient à un syndicat. Ils sont aujourd’hui moins de 7 %.

Berceau du syndicalisme américain, le Wisconsin, où se tiendront mardi des primaires démocrates et républicaines, est à ce titre un cas type. Son gouverneur Scott Walker, qui fut brièvement candidat à l’investiture du Parti républicain en vue de la présidentielle de novembre, est un antisyndicaliste bon teint qui s’emploie depuis son arrivée au pouvoir en 2010 à défaire les droits d’association des travailleurs au nom de la sacro-sainte liberté de choix individuelle.

Ce qui fait que le Wisconsin est le terrain d’une fracture particulièrement nette.

  • Côté démocrate, les sondages y donnent le « socialiste » Bernie Sanders gagnant demain, par des marges variables, contre la meneuse Hillary Clinton.
  • Côté républicain, ils avancent, là encore variablement, que l’ultraconservateur évangélique Ted Cruz, auquel M. Scott a apporté son appui par mariage de raison, l’emporterait sur M. Trump, républicain iconoclaste en ce qu’il défend confusément des positions anti-libre-échange et antisyndicales. On ne dira jamais assez à quel point il faut que le Parti républicain soit désespéré pour considérer M. Cruz comme une solution de rechange à M. Trump.

L’establishment du parti espère faire au Wisconsin suffisamment trébucher le milliardaire de l’immobilier pour nuire à ses chances de poursuivre son ascension dans les États du Nord-Est, dont celui de New York, où auront lieu les primaires suivantes dans deux semaines.

 

D’où question dystopique : que les républicains finissent par remporter la prochaine présidentielle, et de quoi seraient faites les retombées de l’ample courroux populaire ?


source/http://www.ledevoir.com/international/etats-unis/467182/primaires-americaines-le-wisconsin-et-les-raisins-de-la-colere


 

Trump et le mur du Wisconsin

Si Donald Trump remportait le Wisconsin, il survivrait... (PHOTO REUTERS)

Si Donald Trump remportait le Wisconsin, il survivrait à une semaine où il a terni encore davantage son image désastreuse auprès des femmes.

PHOTO REUTERSAjouter à Ma Presse

(New York) Charlie Sykes, animateur de radio le plus influent auprès des conservateurs du Wisconsin, tentait de soutirer des excuses à Donald Trump.

Le candidat à la présidence n’était-il pas allé trop loin en menaçant Heidi Cruz, femme de son principal rival républicain, de «tout révéler sur [elle]» et en publiant une photo peu flatteuse d’elle sur Twitter?

Après avoir entendu Trump répéter faussement que Ted Cruz avait commencé cette querelle par épouses interposées en utilisant dans une pub une ancienne photo nue de Melania Trump, Sykes a perdu patience. «Je m’attends à cela d’un tyran de 12 ans dans une cour de récréation, pas de quelqu’un qui veut la fonction occupée par Abraham Lincoln», a-t-il lancé.

C’était lundi, au début de la pire semaine de Donald Trump depuis le début de sa campagne présidentielle. Quelques jours plus tard, lors d’une interview accordée à la chroniqueuse Maureen Dowd et publiée samedi sur le site du New York Times, il a fini par faire un rare aveu. «Oui, c’était une erreur. Si c’était à refaire, je n’aurais pas envoyé ce retweet», a-t-il dit en faisant allusion à la photo de Heidi Cruz.

Mais cette expression de regret risque de ne pas suffire à changer la donne au Wisconsin, un État du Midwest qui tient demain des primaires. Chez les républicains, le scrutin pourrait permettre au sénateur du Texas Ted Cruz, favori dans les sondages, de rafler la majorité ou même la totalité des 42 délégués en jeu.

Un tel résultat compliquerait la marche de Donald Trump vers les 1237 délégués (sur 2472) nécessaires à l’investiture républicaine. S’il n’atteint pas ce chiffre d’ici la fin de la saison des primaires et caucus, la convention républicaine de juillet à Cleveland nécessitera vraisemblablement plus d’un tour de scrutin, du jamais vu depuis les années 50.

«Le Wisconsin ne peut à lui seul empêcher Donald Trump d’atteindre le chiffre magique, mais il peut rendre cette tâche un peu plus difficile. Et si nous sommes le signe avant-coureur des États qui s’en viennent, il peut rendre cette tâche beaucoup plus difficile», dit Charles Franklin, directeur des sondages de la faculté de droit de l’Université Marquette.

Selon un sondage piloté par Franklin et publié mercredi dernier, Cruz récoltait 40% des intentions de vote, contre 30% pour Trump et 21% pour John Kasich.

Mais pourquoi Donald Trump risque-t-il de se heurter à un mur au Wisconsin, un État qui semble fait sur mesure pour lui – on y trouve relativement peu de chrétiens évangéliques et beaucoup de Blancs sans diplôme universitaire?

Les animateurs conservateurs de la radio parlée du Wisconsin figurent au nombre des facteurs explicatifs énumérés par Charles Franklin. Contrairement à plusieurs stars radiophoniques de la droite connues partout aux États-Unis, dont Rush Limbaugh, Sean Hannity et Michael Savage, Charlie Sykes et ses principaux collègues ou concurrents n’ont rien de positif à dire au sujet de Donald Trump.

«Ils lui reprochent, d’une part, de ne pas avoir une vision conservatrice constante et fondée sur des principes. Ils le critiquent, d’autre part, pour le manque de sérieux de sa candidature. Ils le voient comme quelqu’un qui n’a pas une bonne connaissance des dossiers. Et enfin, ils déplorent ses mauvaises manières», dit Franklin.

«Ils sont très influents auprès des républicains qui vivent dans les comtés qui entourent Milwaukee.»

L’universitaire mentionne un autre facteur pour expliquer les ennuis de Donald Trump au Wisconsin: Scott Walker. Le gouverneur de l’État a abandonné piteusement sa propre campagne présidentielle en septembre dernier, mais il demeure très populaire auprès des républicains du Wisconsin. Ceux-ci l’ont réélu à deux reprises tout en sauvant sa peau lors d’un scrutin spécial visant à le destituer après l’adoption d’une loi antisyndicale controversée.

«Walker ne s’est jamais caché pour dire qu’il n’était pas un partisan de Donald Trump, dit Charles Franklin. Mais il a attendu jusqu’à la semaine dernière pour apporter son soutien à Ted Cruz. Il s’agit plus d’un rejet de Trump que d’un appui enthousiaste à Cruz. Mais il s’agit d’un appui influent.»

Bien sûr, Donald Trump pourrait créer la surprise en remportant le Wisconsin. Il survivrait ainsi à une semaine où il a terni encore davantage son image désastreuse auprès des femmes – après avoir refusé de s’excuser pour son traitement de Heidi Cruz, il a défendu son directeur de campagne accusé de voies de fait contre une journaliste et préconisé un certain châtiment pour les femmes qui se font avorter, déclaration qu’il a plus tard rétractée.

Et il serait de nouveau en bonne voie pour remporter l’investiture républicaine. Mais le mur du Wisconsin pourrait bien laisser présager d’autres obstacles sur la route de Cleveland.

***

La course aux délégués

Donald Trump : 736

Ted Cruz : 463

John Kasich : 143

– 1237 délégués nécessaires à l’investiture républicaine

Source : AP


source/http://www.lapresse.ca/international/dossiers/maison-blanche-2016/201604/03/01-4967103-trump-et-le-mur-du-wisconsin.php