35-« DAECH » … Pour comprendre …

Par Jean-Pierre Perrin et Catherine Calvet 18 septembre 2015 à 17:26
Jean-Pierre Filiu: «Les arguments des régimes dictatoriaux et ceux de type Daech s’imposent par défaut»

Le professeur d’histoire du Moyen-Orient déplore que l’équation binaire et absurde État islamique versus Bachar al-Assad alimente la descente aux enfers de la Syrie.

Professeur des universités en histoire du Moyen-Orient à Sciences-Po (Paris) et spécialiste de l’islam contemporain, Jean-Pierre Filiu a cherché, dans son dernier livre les Arabes, leur destin et le nôtre (La Découverte) à percer les raisons du long compagnonnage du monde arabe avec la violence et le fanatisme. D’où cette autre histoire des Arabes qu’il estime «intimement liée» à celle de l’Occident.

Vous mettez en valeur une histoire très partagée entre les Arabes et nous. Mais quel optimisme quant à l’avenir ! Nous avons plutôt l’impression d’assister à l’autodestruction du monde arabe. Pas un seul État qui aille bien…

C’est avant tout un essai d’historien pour tenter de redonner l’espoir par la durée. Je suis aussi accablé que vous en regardant les nouvelles au jour le jour. Non seulement les forces les plus sombres, dans cette partie du monde, œuvrent avec une violence inouïe à tuer tout espoir d’émancipation, mais ce travail de démolition n’est possible que si on détruit la capacité de penser l’avenir. Et l’urgence est telle que le premier réflexe est de regarder l’immédiat dans ce qu’il a de plus tragique. Cette tragédie est, à mon sens, d’abord révélatrice de la férocité des régimes en place, rétifs à tout changement, et de leur némésis jihadiste qu’ils ont largement contribué à créer. Les populations concernées, et nous spectateurs extérieurs, on en vient à perdre l’entendement.

L’Europe partage-t-elle vraiment une histoire commune avec ce Moyen-Orient qui s’effondre ?

La tendance lourde aujourd’hui est de croire que cette histoire ne serait qu’une histoire d’Arabes circonscrite au Proche-Orient. Et pourtant Charlie Hebdo, l’Hyper Cacher, pour leur forme la plus tragique, et mille autres phénomènes plus positifs, montrent que nos destins sont liés. Et cela, nous le comprenons de moins en moins. Nous tombons au contraire dans un rejet qui devient presque épidermique de ce qui se passe là-bas. Parce qu’on ne comprend plus ou on ne veut plus comprendre, ce qui revient souvent au même. Nous sommes écœurés – la Syrie étant le paroxysme de cet effroi. C’est cette spirale infernale que j’espère contribuer à désamorcer.

Mais c’est tout le Grand Moyen-Orient qui va mal : Pakistan, Afghanistan…

Je limite mon propos aux pays arabes, car je maîtrise leur langue. Ce n’est pas le cas de l’ourdou ou du persan. Et ce qui se passe dans cet ensemble linguistique possède une spécificité. Chaque fois qu’on a voulu noyer le monde arabe dans un ensemble plus large, comme le Grand Moyen-Orient, cher à George W. Bush, «la guerre contre la terreur» ou «la crise du monde musulman»,on a perdu du sens. Celui du temps long arabe, dont le grand tournant fut la fin de l’Empire ottoman. Et l’on voit bien comment cette histoire refait surface. Daech, le bien mal-nommé «État islamique» (EI), conteste les frontières tracées à cette époque, mais il ne faut pas tomber dans son piège et résumer son action à une remise en question de frontières coloniales.

Ces frontières ont acquis avec le temps une légitimité. Elles sont aussi artificielles que n’importe quelles autres. Elles délimitent l’espace dans lequel entend s’exercer la volonté d’un peuple à l’autodétermination. Et si elles sont illégitimes aujourd’hui, ce n’est plus à cause de la colonisation, mais parce que le droit de ces peuples y a été frustré. Ce qui les menace, c’est l’action de l’armée égyptienne dans le Sinaï, la militarisation à outrance du conflit au Yémen, le refus de Bachar al-Assad de faire la moindre concession… Même en Libye, la guerre en cours oppose deux gouvernements qui revendiquent chacun, l’un à Tripoli, l’autre à Tobrouk, la légitimité nationale, avec des forces issues de l’ensemble du pays. En Irak, s’il y avait dû y avoir sécession, elle serait déjà intervenue.

Mais on a l’impression que l’EI vise juste en attaquant les frontières coloniales ?

Daech est parvenu à imposer son discours comme référent, profitant de l’état de confusion et d’aveuglement politique dans lequel nous nous trouvons. Les paroles de Daech sont pourtant rarement suivies d’actes. C’est avant tout une organisation dirigée par des Irakiens, et lorsqu’on passe la frontière syrienne, les règles ne sont plus les mêmes. Les objectifs sont irakiens, le commandement aussi. C’est une des raisons pour lesquelles Daech doit recruter des Occidentaux, surtout des Européens. Sinon en Syrie, ils seraient d’abord considérés comme une force d’occupation. Les jihadistes européens servent alors de relais, de supplétifs. Donc, la pratique de Daech entre en contradiction avec son discours, ce qui ne saurait surprendre pour une organisation totalitaire. Or, un discours d’une telle grossièreté n’est pas analysé et rejeté comme une imposture. Certains beaux esprits le prennent même au pied de la lettre…

Qui sont ces «beaux esprits» ?

Je ne vais pas citer de nom. Dans la désertion intellectuelle qui est si troublante aujourd’hui, les arguments des régimes dictatoriaux et ceux des forces totalitaires de type Daech s’imposent par défaut. Et l’on arrive à des équations binaires et absurdes comme un choix entre Al-Assad ou Daech. La brutalité de cette équation alimente la descente aux enfers de la Syrie. Comme si toutes les contradictions du Moyen-Orient devaient se résumer à ce qui est bon ou mauvais pour battre Daech.

Non seulement cela conduit à des politiques qui s’avéreront inefficaces contre l’EI – la coalition n’a aucun succès substantiel à présenter – mais, de plus, Daech impose son tempo. Il est, de fait, devenu le maître du temps dans la région. Les présupposés intellectuels sont toujours les mêmes, on les entendait déjà du temps de Bush père et fils, puis en 2011 : on peut les résumer par «les dictateurs ou le chaos». Les dictateurs ou les jihadistes, et la prophétie finit par s’auto réaliser. Nous avons passé à la trappe le seul acteur important et déterminant : le peuple. Si l’histoire n’est toujours pas écrite en Syrie, c’est qu’il y a encore des gens qui se battent pour une révolution. C’est à peine si l’on feint de temps à autre de se reposer la question : «Mais représentent-ils vraiment quelque chose ?»

Force est de constater que, s’ils sont encore là après qu’on les a enterrés de si nombreuses fois, c’est qu’ils ont une légitimité intérieure et populaire.

Notre système international privilégierait-il plutôt les prédateurs ?

Le système interétatique de type ONU, on l’a vu en Syrie, est inopérant. C’est Al-Assad qui représente la Syrie à l’ONU, et la messe est dite. Seul le médiateur pour la Libye refuse courageusement de ne reconnaître aucun des deux gouvernements opposés. Le système international est un système par le haut qui privilégie ce qu’il croit être les États. Or, il y a une confusion tragique entre État et régime. En croyant traiter avec des États, on ne traite souvent qu’avec des régimes. Les régimes dans le monde arabe ont livré une partie de leur population à la mort et à la destruction. On l’a vu avec Al-Assad, Saddam Hussein, Kadhafi… On feint d’espérer que des régimes aussi impitoyables vont avoir assez de rationalité pour accepter des transactions. Mais le compromis n’est pas dans leur logique totalitaire. Début 2014, des pourparlers de paix pour la Syrie se sont tenus à Genève, et j’avais dit qu’ils étaient inutiles, qu’il fallait plutôt promouvoir un cessez-le-feu à Alep. Un émissaire de l’ONU s’est saisi de cette idée, plus d’un an après l’échec annoncé de Genève, mais il a commencé par la soumettre à Al-Assad. Fausse route.

Comment alors procéder ?

Reprendre contact avec la réalité commence au niveau local. Quand on parle des minorités au Proche-Orient, souvent on ne pense qu’aux chrétiens. Or, la minorité dont l’avenir me paraît le plus sombre en Syrie est celle des Alaouites. Elle est prise en otage par la conduite atroce du régime d’Al-Assad. Le même cercle vicieux enfermait les sunnites d’Irak avec Saddam hier et le fait avec Daech aujourd’hui. Face à ces «Etats de barbarie» (1), il faut à tout prix maintenir le lien avec la minorité. Donc il faut donner la parole à des Alaouites anti-Al-Assad et à des sunnites anti-Daech. C’est le seul calcul raisonnable.

La France a fait exception, en Syrie : elle n’a cessé de souligner la relation intime entre dictateur et jihadistes. En août 2013, Paris, qui avait voulu marquer une ligne rouge avec l’utilisation des armes chimiques, a été totalement lâché par les États-Unis. Il est isolé en Europe et sa position fait l’objet de polémiques âpres en politique intérieure.

L’émergence de groupes comme l’EI n’est-elle pas le symptôme d’une inadaptation du monde arabe à la modernité ?

Tout dépend de ce que l’on entend par modernité. Daech maîtrise parfaitement les réseaux sociaux et Internet. Tous les totalitarismes du XXe siècle maîtrisaient aussi très bien les technologies de leur temps.

Mais si on entend par «modernité» un fonctionnement démocratique ?

J’utilise très peu les termes «moderne» ou «modéré», je préfère recourir aux notions plus classiques de «démocratie», «légitimité populaire». Et là, effectivement, Daech est bien la forme la plus absolue de négation de la «légitimité populaire». Elle se situe dans la continuité des dictatures arabes. D’ailleurs, les cadres de Daech ont pour beaucoup été recrutés parmi les anciens officiers de Saddam Hussein.

Mais l’EI ne pourrait pas exister sans un large soutien populaire…

Toute la technique de Daech est de susciter des représailles contre les sunnites afin que ceux-ci soient pris en otages. Le même calcul machiavélique a été tenté pour piéger les musulmans de France : il s’agit de faire en sorte qu’après les attentats de Charlie Hebdo et de l’Hyper Cacher, ils soient pris entre deux feux. Le moins que l’on puisse dire est que les sunnites ne sont pas allés spontanément vers ces organisations. C’est souvent lorsque l’on n’a pas laissé émerger une alternative sunnite dans une zone que Daech a pu prendre toute sa place. Or, qu’est-ce qui se rapproche le plus de Daech aujourd’hui en Irak ? Les jihadistes chiites, encadrés par les Iraniens, dont on parle très peu. Ces milices ont autant de sang sur les mains, ont presque le même look et les mêmes slogans. Ce sont les deux faces d’un même monstre.

Pour le poète syrien Adonis, l’heure de la civilisation arabe a sonné. Elle va disparaître comme d’autres avant elles…

En période révolutionnaire, il est toujours difficile de concevoir ce qui émergera ensuite. Surtout si on a appartenu à l’ordre ancien et qu’on en entretient la nostalgie. On pourrait citer Talleyrand : «Qui n’a pas connu l’époque avant la Révolution, n’a pas connu le bonheur et la civilisation.» Il y a une perspective générationnelle, un jeune grandi dans ce siècle n’aura pas la vision d’un Adonis. Malheureusement, les partis classiques et les mouvements islamistes ne font pas place à ces jeunes. Pour les entendre, il faut écouter du rap. Ou les supporteurs de foot. J’ai enseigné cet été à l’invitation de jeunes Syriens dans un camp de réfugiés en Jordanie. Ce sont ces jeunes qui construiront l’avenir des Arabes. Pour eux et leurs propres enfants.

(1) Le chercheur Michel Seurat (1947-1986) a le premier utilisé l’expression d’«Etat de barbarie» pour qualifier le régime d’Al-Assad.

Jean-Pierre Perrin , Catherine Calvet Les Arabes, leur destin et le nôtre de Jean-Pierre Filiu, La Découverte, 262 pp., 14,50 €

http://www.liberation.fr/planete/2015/09/18/jean-pierre-filiu-les-arguments-des-regimes-dictatoriaux-et-ceux-de-type-daech-s-imposent-par-defaut_1385513

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