7083 – Entre besoin de souveraineté et appel à la déregulation.. le cloud européen joue son avenir – Par Alice Vitard – 28.08.25 – L’UsineDigitale –

Entre besoin de souveraineté et appel à la dérégulation…
le cloud européen joue son avenir 

A la Rencontre des Entrepreneurs de France, dirigeants et responsables politiques ont débattu de l’avenir du cloud. Tous appellent à renforcer la souveraineté numérique, dans un contexte de guerre commerciale avec les Etats-Unis, principale terre des hyperscalers, mais réclament en même temps une simplification des règles pour libérer l’innovation.
Par Alice Vitard – 28.08.25 – L’UsineDigitale –
Les entreprises européennes, notamment françaises, ont-elles encore une chance de se frayer une place sur le marché du cloud face aux fournisseurs ultra-dominants, Amazon Web Services (AWS), Google Cloud Platform et Microsoft Azure ? Adressent-elles réellement les besoins des sociétés clientes ?
Voici les thématiques centrales abordées lors d’une table ronde à l’occasion de la septième édition de la Rencontre des entrepreneurs de France (REF), le grand rendez-vous organisé par le Mouvement des entreprises de France (Medef).

I – Pas le choix de faire appel aux hyperscalers

Du côté des besoins, Bertrand Dumazy, président-directeur général d’Edenred, société qui commercialise le ticket-restaurant notamment, est clair : il est indispensable d’utiliser les services proposés par les hyperscalers.
« Nous sommes présents dans 45 pays, nous servons 60 millions d’utilisateurs et générons plus de 100 millions de transactions par mois. (…) Notre niveau de dépendance par rapport aux [outils] nord-américains est bien supérieur à 70%. Est-ce un choix ? Non. C’est une obligation« , a-t-il déclaré.
Un discours qui rappelle celui tenu par Patrick Pouyanné, le patron de Total, lors du Forum InCyber (ex-FIC) à Lille en avril dernier.
Autrement dit, pour Bertrand Dumazy, la taille mondiale des entreprises américaines et la richesse de leur catalogue de services, en particulier depuis l’arrivée de l’intelligence artificielle générative, en font des partenaires incontournables.

II – La richesse des services, un point central

Le dirigeant fixe trois conditions pour envisager de recourir à des alternatives européennes :
  1. une présence mondiale,
  2. une offre de services aussi riche que celles des Américains
  3. et une communauté de développeurs incités à utiliser des technologies locales.
« A défaut, Edenred sera rayé de la carte« , prévient-il.
Face à ce constat connu depuis plusieurs années, Octave Klaba, fondateur et président d’OVHcloud, affiche un certain optimisme.
« Dans deux ou trois ans, le cloud en Europe représentera plus de chiffre d’affaires que l’ensemble des telcos. Il y a une part du marché, au moins 15% à 20%, où la donnée ne pourra pas aller chez les hyperscalers américains. C’est un marché de dizaines de milliards, et nous avons une carte à jouer« , a-t-il expliqué faisant référence au cloud souverain ou cloud de confiance.

III – OVH mise sur le tout souverain

C’est d’ailleurs le pari de l’entreprise roubaisienne : miser sur le tout souverain en qualifiant l’ensemble de ces offres avec le visa de sécurité « SecNumCloud ». Délivré par l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information (Anssi), il atteste du plus haut niveau de sécurisation des données. Plus de 300 personnes, dont 100 développeurs, travaillent sur ces offres, précise Octave Klaba.

De son côté, Cyprien Falque, CEO de S3NS, co-entreprise entre Thales et Google Cloud, défend un modèle hybride.

« Notre vocation est de fournir toute la richesse des services de Google Cloud, mais dans un cadre qui garantit la protection des données sensibles« , a-t-il expliqué. S3NS ambitionne d’obtenir le visa SecNumCloud « d’ici quelques semaines« .
Si tel est le cas, cela rebattra considérablement les cartes pour les entreprises ayant déjà été qualifiées.

IV – Un contexte politique incertain

Clara Chappaz, ministre déléguée chargée de l’Intelligence artificielle et du Numérique, défend quant à elle la politique du Premier ministre François Bayrou, dont l’avenir dépendra du vote de confiance fixé au 8 septembre prochain.
« Nous n’avons pas de marges de manoeuvre pour investir comme on le faudrait dans le cloud, la data, l’IA. (…) Il faut prendre des décisions courageuses : couper 2% des dépenses pour réinvestir dans l’avenir« , a-t-elle déclaré.
Elle rappelle que la France dispose d’atouts uniques : une énergie nucléaire décarbonée abondante, des bases de données structurées ainsi que des ingénieurs de hauts niveaux. Pour elle, l’enjeu est de « soutenir nos acteurs locaux comme S3NS et OVHcloud«  et de transformer chaque euro investi en levier d’indépendance.

V- La construction de data centers

Pour Xavier Bertrand, président des Hauts-de-France, la bataille de la souveraineté passera par l’ancrage territorial avec l’installation de centres de données.
« Je veux que les Hauts-de-France deviennent la vallée des data centers. Je m’adresse à vous, entrepreneurs, vous devez convaincre les responsables politiques que c’est une priorité« , a-t-il lancé.
L’élu plaide pour assouplir certaines règles, comme le Zéro artificialisation nette (ZAN), soit l’interdiction de toute artificialisation nette des sols sur une période donnée.
Tout au long des échanges, un paradoxe s’installe : tous appellent à protéger les données sensibles en recourant à des fournisseurs de cloud français ou européens mais, dans le même temps, ils s’accordent à dénoncer une Europe qui réglemente trop et trop vite.
« C’est comme si vous aviez inventé le permis de conduire avant la voiture. Nous n’aurions jamais les véhicules qui existent aujourd’hui« , compare Xavier Bertrand.

VI – Trop de réglementation ?

Ce point de vue est partagé par le patron d’Edenred :
« la tech française et européenne est sous-investie, sous-capitalisée et sur-réglementée« . « Je vois plus de créativité chez mes ingénieurs à Taïwan ou au Brésil qu’en Europe et en France. Et pourtant, sur le papier, mes ingénieurs français sont meilleurs, raconte-t-il. C’est parce que l’on crame de l’énergie à se dire : si on fait ça, qu’est-ce que ça veut dire en termes de RGPD…« 
Pour Cyprien Falque, à la tête de S3NS, le problème se trouve également dans l’absence d’unification du marché européen du cloud.
« Les clients et les industriels doivent s’adresser à chaque pays séparément« , regrette-t-il.
La simplification des textes est une priorité gouvernementale, se défend Clara Chappaz.
« Demain, je suis avec mon homologue allemand au Conseil des ministres franco-allemands. La simplification est tout en haut de l’agenda de notre plan de travail commun. »

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