7066 – Montée en puissance de la Chine.. supériorité de SpaceX… La bataille mondiale pour la conquête de l’espace fait rage – Par Véronique Guillermard – 21.08.25. – Le Figaro

Montée en puissance de la Chine.. supériorité de SpaceX…
La bataille mondiale pour la conquête de l’espace fait rage 
Les infrastructures spatiales sont au cœur des enjeux de souveraineté, de défense et de puissance économique. Entre États-Unis, Chine, Russie, Europe ou encore l’Inde, la bataille pour le leadership est féroce.

Par Véronique Guillermard – 21.08.25. – Le Figaro
Si le spatial est « la vraie jauge des puissances internationales », comme l’a affirmé Emmanuel Macron au Salon aéronautique du Bourget en juin dernier, la guerre en Ukraine a jeté une lumière crue sur les carences européennes.
Lorsque Elon Musk, le patron de SpaceX, a coupé l’accès à son réseau satellitaire Starlink et que les États-Unis ont stoppé les renseignements spatiaux aux armées de Kiev, l’Europe a été incapable de se substituer.
Or, la majorité des systèmes aéroportés et des drones, en première ligne dans la guerre en Ukraine, s’appuient sur les systèmes spatiaux pour assurer leur mission. Aussi le président français a-t-il décidé de sonner le tocsin, appelant au sursaut une Europe qui « a failli tout perdre » et « a manqué plusieurs tournants ».
Il y a urgence car le Vieux Continent est « en position de décrochage avancé dans le spatial », selon la formule de Philippe Baptiste, ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche et ex-président du Centre national d’études spatiales (Cnes), lors d’une audition au Sénat début mai.
Le phénomène majeur de ces dernières années est
« la montée en puissance de la Chine, qui a investi massivement depuis vingt ans pour rattraper les États-Unis », estime Pierre Lionnet, directeur de la recherche au sein d’Eurospace, l’Association des industries spatiales européennes.
La Russie occupe maintenant le troisième rang mondial, longtemps détenu par l’Europe, reléguée au pied du podium.
« Depuis cinq ans, la Chine se classe au premier ou deuxième rang mondial, en fonction des critères retenus, au côté des États-Unis », constate l’expert.

A – Les États-Unis et la Chine pèsent 80 % des investissements

La Chine détient désormais tous les attributs d’une grande puissance spatiale :
gamme de fusées Longue Marche, satellites militaires, système d’alerte avancée (détection de décollage de missiles balistiques), GPS avec le système Beidu, présence humaine permanente en orbite, avec la station Tiangong, et constellation d’internet spatial avec Guowang (en cours de déploiement ; 13.000 satellites à terme). Sans oublier l’envoi de robots sur Mars et d’une sonde sur la surface cachée de la Lune, une première mondiale.
Pékin est devenu un acteur clé de la militarisation de l’espace, tout comme les États-Unis et la Russie, via des tests de planeurs hypersoniques, d’engins simulant des combats en orbite contre des satellites ennemis.
Le seul domaine où la Chine est en retard par rapport aux États-Unis est celui des fusées réutilisables que SpaceX est à ce jour le seul à maîtriser, depuis 2015, avec le Falcon 9.
Le budget spatial chinois est un secret très bien gardé, mais nous l’estimons, en regard des 100 tonnes de satellites et objets spatiaux lancés par an, au même niveau que celui des États-Unis

Pierre Lionnet, directeur de la recherche au sein d’Eurospace

Les États-Unis et la Chine représentent 80 % des investissements spatiaux mondiaux.
En 2024, Washington a investi plus de 70 milliards de dollars dans le spatial, répartis entre la Nasa, le National Reconnaissance Office (NRO), une des 12 agences de renseignement américaines, le Pentagone et l’US Space Force.
« Le budget spatial chinois est un secret très bien gardé, mais nous l’estimons, en regard des 100 tonnes de satellites et objets spatiaux lancés par an, au même niveau que celui des États-Unis », avance Pierre Lionnet.
Cette ultra-domination sino-américaine reflète le poids économique et technologique des deux superpuissances.
L’écart est abyssal avec une Europe qui consacre au spatial à peine 15 milliards d’euros par an, tous budgets cumulés.
« Cela représente en moyenne 20 euros par citoyen européen par an, contre 200 euros par Américain, la France consacrant 47 euros par Français »,
détaille le général Philippe Steininger, conseiller du président du Cnes et chercheur associé à l’Institut de relations internationales stratégiques (Iris).

B – «La France n’est ni déclassée, ni aveugle, ni muette, ni sourde»

Malgré des budgets modestes, l’Europe n’est toutefois pas totalement hors jeu. Elle dispose d’ingénieurs, de technologies de pointe, d’une industrie compétente et d’infrastructures au meilleur niveau mondial avec notamment Galileo, le GPS le plus moderne et le plus précis au monde, et avec Copernicus, le système satellitaire d’observation de la Terre, mondialement reconnu. Dans le domaine militaire, les pays européens ont déployé des satellites patrimoniaux.
La France, première nation spatiale européenne, opère notamment des satellites militaires d’observation (CSO3), d’écoute (Ceres) et de communications sécurisées (Syracuse).
« Ces derniers disposent de moyens optiques leur permettant de repérer des manœuvres d’approche suspectes, de système antibrouillage pour contrecarrer les attaques et de protections contre une explosion nucléaire en haute altitude ou des attaques cyber »,
précise Michel Sayegh, ingénieur général de l’armement à la DGA.
« La France n’est ni déclassée, ni aveugle, ni muette, ni sourde. Certes nos capacités sont limitées, mais elles existent et sont opérationnelles. Elles sont à la pointe de la technologie depuis le général de Gaulle, et grâce à la DGA, qui pilote les programmes »,
insiste-t-il, précisant que « lorsque l’accès à Starlink est coupé, les armées françaises ne sont pas impactées de façon opérationnelle ».
L’Europe a également un accès souverain à l’espace avec Ariane 6 et Vega C depuis le Centre spatial guyanais (CSG), port d’attache des fusées européennes.
Mais les cadences – actuellement fixées entre 9 et 10 tirs par an pour Ariane 6 – font pâle figure, comparées à celles d’un SpaceX, qui a déjà réalisé 98 missions, dont 96 avec la Falcon 9, entre le 1er janvier et le 10 août 2025.

C – La stratégie américaine qui a tout changé

Les Européens ont sous-estimé à quel point la nouvelle stratégie spatiale américaine, décidée au milieu des années 2000, allait tout changer. Cette politique est basée sur le partenariat entre la Nasa, achetant désormais des services, et le secteur privé, devenant son fournisseur. Ce qui a facilité la montée en puissance de nouveaux entrants, dont SpaceX est le porte-drapeau, et la baisse des prix.
L’Europe est également absente des vols habités – ses astronautes dépendent des vaisseaux Crew Dragon (SpaceX) et Soyouz -, et des stations spatiales, alors que se profile la fin de l’ISS en 2030. Et elle n’est pas souveraine dans l’alerte avancée : elle dépend du système SBIRS américain, fourni à l’Otan. Face à la militarisation de l’espace, l’Europe ne dispose pas d’une force mobile spatiale pour protéger ses actifs en orbite et riposter à une attaque. Ses satellites militaires sont vulnérables car leur capacité n’est pas assez distribuée sur un volume important d’engins.
Dans un monde spatial qui « bouge vite », « l’Europe part de très loin », résume un observateur averti, pour qui elle « vit sur ses acquis ».
La mise à jour de la stratégie spatiale française (la première depuis quatorze ans, d’ici à cet automne) et européenne reflète la perte de vitesse du Vieux Continent. Y compris dans la guerre économique, dans laquelle le spatial joue un rôle majeur.
Par nature duales, les infrastructures spatiales servent les marchés civils et militaires. Leurs technologies irriguent l’industrie, générant de nouveaux services dont dépendent les smartphones, les prévisions météo, le système interbancaire Swift, le trading haute fréquence, la gestion des terres agricoles, des transports ou encore des catastrophes naturelles.
La création de valeur est croissante. Selon le cabinet Novaspace, l’économie spatiale devrait générer 944 milliards de dollars de revenus dans le monde en 2033, contre 596 milliards en 2024.
De son côté, McKinsey estime que les services à base de données spatiales, destinés à l’industrie, représenteront 60 % des 1800 milliards de revenus du spatial en 2035.
Le spatial n’est plus seulement une affaire de science et de défense. Il est aussi la clé de voûte des économies modernes, au même titre que l’énergie ou les matières premières. D’ailleurs, chaque pays émergent veut son satellite, de nouvelles agences spatiales se créent. De nouvelles puissances talonnent les nations historiques comme l’Inde.

D – Le moment Spoutnik

« En Europe, nous sommes à un point de bascule », estime le général Steininger. Ce n’est pas la première fois. Les puissances spatiales se sont construites en réaction les unes par rapport aux autres.
À la fin des années 1950, les États-Unis, fiers de leur avance technologique, tombent de haut. La mise en orbite de Spoutnik, le premier satellite artificiel, le 4 octobre 1957, démontre que l’URSS est la seule à maîtriser la technologie des fusées longue portée. Washington est à portée d’un tir d’ogive nucléaire.
Le fameux bip-bip émis par Spoutnik, capté partout sur la planète, a créé un effet de sidération et de panique. Puis, le premier homme en orbite (Iouri Gagarine) le 12 avril 1961, assoit la supériorité soviétique.
Se sentant déclassés et menacés, les États-Unis créent la Nasa en 1958, et investissent massivement dans les mathématiques, les sciences et la technologie.
Le 29 mai 1961, John Kennedy, alors président des États-Unis, donne le coup d’envoi du programme Apollo. Objectif : conquérir la Lune avant l’URSS.
En Europe, le général de Gaulle décide en 1961 de créer le Cnes, dont la mission est d’assurer une autonomie technologique et stratégique tricolore dans l’espace. En novembre 1965, la France devient la troisième puissance spatiale mondiale à déployer en orbite un satellite, baptisé Astérix, construit par ses soins, avec une fusée nationale, Diamant A.
En 1969, les astronautes d’Apollo 11 plantent la bannière étoilée sur le sol sélène. L’URSS est battue. Apollo a coûté plus de 25 milliards de dollars (plus de 200 milliards d’aujourd’hui). Mais selon la Nasa, un dollar investi dans le programme a généré entre 7 et 14 dollars. Apollo a fait progresser l’informatique, les matériaux, la miniaturisation de circuits imprimés, les textiles techniques etc.

E-Elvis Presley, le premier concert en retransmission mondiale

Cet exploit incite l’Europe, toujours sous l’impulsion de la France, à davantage d’autonomie. D’autant que « l’affaire Symphonie » – le nom des premiers satellites franco-allemands de télécoms géostationnaires expérimentaux – est passée par là.
« Au début des années 1970, la fusée Europa est un échec. Pour lancer Symphonie 1 et 2 (décembre 1974 et août 1975, NDLR), Paris et Berlin ont dû acheter à la Nasa un service de lancement sur une fusée américaine Delta. En contrepartie, la France et l’Allemagne ont été contraintes de s’engager à n’utiliser ces satellites qu’à des fins scientifiques et non commerciales. Les Américains ont tenté d’empêcher les Européens d’entrer sur le marché naissant des télécoms, pour protéger le monopole d’Intelsat », rappelle Arthur Sauzay, avocat au cabinet A &O Shearman et spécialiste du spatial.
Car, en janvier 1973, l’espace est devenu un business. Intelsat assure la première retransmission mondiale, en direct, du concert « Alhoa from Hawaii », d’Elvis Presley, regardé par 1,5 milliard de téléspectateurs.
En 1973, les Européens parviennent à se mettre d’accord pour lancer le programme Ariane,
puis créer, en 1975, l’Agence spatiale européenne (ESA).
Et, en 1977, Eutelsat, premier opérateur européen de télécoms par satellites.
« On pourrait faire un parallèle entre Symphonie et Starlink en termes d’enjeux économiques mais aussi militaires. Les États-Unis ne nous interdisent pas l’accès à ce marché, mais ne sont sans doute pas mécontents de voir l’Europe tergiverser autour d’Iris2 », estime Arthur Sauzay.
Une allusion aux réticences allemandes et italiennes autour de la future constellation souveraine européenne. Pour ne pas perdre la guerre économique spatiale, il faut des budgets et des technologies à la hauteur, mais avant tout, une volonté politique commune.
Car seul, aucun pays européen ne peut rivaliser avec les États-Unis et la Chine.


https://www.lefigaro.fr/conjoncture/ariane-6-spacex-guowang-la-bataille-mondiale-pour-la-conquete-de-l-espace-fait-rage-20250821?een=3856e2dca4fb9439c3c80d0596cb346b&seen=2&m_i=he3idRdKWxWIvtRm9wU6TjHmbIq0u8Jmc5esZA3d0owPhqoikeE9l07IE9UPwD2j0R9eFTP54W11pStrN%2BpruFowDg97jjQghj