
«Aie le courage de te servir de ton propre entendement!» … même lorsqu’il s’agit de la Russie
Karl-Jürgen Müller
par Karl-Jürgen Müller – N° 17 du 12.08.25 – Horizons & Débats
L’OTAN
Ce qui nous est servi quotidiennement comme propagande de guerre est une insulte à la sensibilité et à l’intelligence des citoyens des États démocratiques. Un exemple récent parmi tant d’autres est l’interview avec l’amiral néerlandais Rob Bauer, publiée le 24 juillet dans le «Neue Zürcher Zeitung».
De 2017 à 2021, Bauer a été commandant des forces armées néerlandaises, puis de juin 2021 à janvier 2025 président du
Pour commencer, l’amiral néerlandais déclare, fidèle à la doctrine OTAN:
«Le destin du monde se joue actuellement sur les champs de bataille ukrainiens. Il en va du concept de démocratie libre et de l’ordre international fondé sur des règles.»
Au cours de l’interview, l’amiral de l’OTAN mène avant tout une polémique acharnée contre la neutralité suisse. Vers la fin de son discours incendiaire, il revient à nouveau sur la Russie:
«L’un des objectifs de la Russie est d’exterminer le peuple ukrainien. On le voit considérant les enfants kidnappés. C’est horrible. Non seulement ils sont maltraités, mais ils subissent également un lavage de cerveau pour les faire renoncer à leur identité ukrainienne.»
Et d’y ajouter la comparaison avec les déportations d’Estoniens, de Lettons et de Lituaniens dans les années 1940.
Ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov.
Toutes ces déclarations relèvent de la propagande de guerre, comme il est détaillé à la fin de ce texte. Mais à ce moment, nous souhaiterons attirer votre attention sur le livre d’un auteur allemand et sur une interview récente du ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov.
Tous deux offrent des vues plus amples à tous décidés à non pas se laisser aveugler par une propagande de guerre déconnectée de la réalité mais de vivre plutôt selon la devise kantienne, citée au titre de cet article.
Le livre de Hauke Ritz intitulé «Vom Niedergang des Westens zur Neuerfindung Europas» (Du déclin de l’Occident à la réinvention de l’Europe) a été publié en 2024 et en est entre-temps à sa troisième édition.
L’auteur, Hauke Ritz, né en 1975, est un scientifique et journaliste allemand qui a enseigné à l’université de Giessen et dans trois universités russes aussi. Depuis 2022, il dirige le European Democracy Lab e.V.1 en collaboration avec la politologue Ulrike Guérot.
Hauke Ritz est l’un des rares auteurs germanophones à classifier la guerre de l’Occident contre la Russie dans une perspective historico-culturelle:
comme une guerre entre un Occident postmoderne en rupture avec la culture européenne et une Russie restée attachée aux traditions culturelles européennes – telles notamment le christianisme, l’humanisme et les Lumières, liées à l’idée que tous les êtres humains sont égaux dans leur accès à jouir des droits naturels qui en découlent.
La guerre actuelle menée par l’Occident contre la Russie est motivée par des intérêts particuliers: une «oligarchie» occidentale – Hauke Ritz explique ce terme –
espère que la rupture avec la tradition culturelle européenne lui apportera plus de pouvoir et de profits.
Dans les chapitres «Die amerikanische Tragödie» («La tragédie américaine») et «Die machtpolitischen Implikationen einer unipolaren Weltordnung» («Les implications politiques d’un ordre mondial unipolaire»), l’auteur retrace une histoire complexe mais simple dans le fond: comment les différents gouvernements américains et les milieux politiques et économiques qui exercent leurs influences sur eux – en premier lieu les néoconservateurs américains – ont tout mis en œuvre, après la fin de la guerre froide, pour faire des Etats-Unis la seule puissance mondiale dominant tous les autres Etats et pour empêcher toute alternative à un monde unipolaire.
Pour y arriver, ils ont utilisé tous les moyens disponibles. Pour eux, mener des guerres était et est toujours leur privilège, tout comme le non-respect du droit international. Ils ont notamment tout fait pour affaiblir la Russie et l’éliminer en tant qu’acteur de politique mondiale.
V.Poutine
La Russie, qui était encore trop faible pour résister dans les années 1990, a ouvertement pris le contre-pied depuis 2007 au plus tard, date à laquelle le Président russe Vladimir Poutine a prononcé son discours à la Conférence sur la sécurité de Munich. Sans pour autant fermer la porte à la diplomatie.
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Au contraire, les dirigeants politiques russes ont tenté pendant de nombreuses années de parvenir à un accord contractuel avec les Etats-Unis, l’OTAN et l’UE – cela sur la base de l’égalité des droits et d’une sécurité réciproque et partagée par tous les Etats et tous les peuples – sans succès.
Les Etats-Unis, l’OTAN et l’UE n’ont pas renoncé à leur stratégie de l’affaiblissement de la Russie.
L’élargissement de l’OTAN à l’Est, la dénonciation des traités de désarmement, la mise en place de nouveaux systèmes d’armement menaçant la Russie, l’intégration de l’Ukraine dans l’orbite occidental et une guerre économique ouverte en constituent les principaux moyens utilisés à cette fin.
A – Sergueï Lavrov: les fondements solides d’un accord de paix

Le 7 juillet, le journal hongrois Magyar Nemzet a publié une interview du ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov2, dont le site allemand NachDenkSeiten a publié son résumé en allemand.3
Lavrov y revient à énumérer une fois de plus, très patiemment, les points qui, pour Moscou, constituent les données indispensables d’un accord de paix avec l’Ukraine.
La Russie est ouverte à une solution diplomatique, mais souhaite une «paix durable» et non pas de simple «répit» des combats. Un tel armistice pourrait être instrumentalisée par le gouvernement ukrainien et ses partisans pour regrouper leurs troupes, poursuivre la mobilisation et renforcer leur potentiel militaire.
B – Une solution durable nécessite d’éliminer les causes du conflit

L’une des principales causes de la guerre est «l’expansion de l’OTAN vers l’Est depuis des années», transformant l’Ukraine en «tremplin militaire pour endiguer la Russie».
Sergueï Lavrov conteste que l’OTAN soit encore une alliance purement défensive, citant les guerres d’agression contre la Yougoslavie, l’Irak et la Libye.

La présence de bases de l’OTAN en Ukraine constitue une «menace immédiate» pour la sécurité de la nation russe.
Lavrov rappelle que la Russie avait exigé, fin 2021, des garanties de sécurité pouvant préserver le statut non aligné de l’Ukraine. Cette initiative a toutefois été rejetée par l’Occident, préférant continuer à armer l’Ukraine.
Lavrov souligne que cela n’a laissé «aucun autre choix» à la Russie que de lancer son «opération militaire spéciale».
Selon lui, il est indispensable que la Russie garantisse les droits de l’homme dans les régions contrôlées par Kiev. Depuis 2014, le gouvernement ukrainien tente d’«éradiquer» tout ce qui est russe dans le pays: langue, culture, traditions, orthodoxie canonique et médias russophones.
Selon Lavrov, les Russes ethniques siégeant en Ukraine ont été persécutés et tués en masse, en particulier depuis le coup d’Etat de Kiev en 2014 en soulignant que de 2014 à février 2022, les soldats et les milices ukrainiens ont tué «plus de dix mille habitants russes et russophones du Donbass».
C – Retour aux origines de la souveraineté ukrainienne

Lavrov ajoute à cela la condition, requise depuis le début du conflit par la Russie – à savoir que l’Ukraine doit être démilitarisée et dénazifiée. La levée des sanctions anti-russes, le retrait de toutes les poursuites contre la Russie et la restitution des avoirs russes illégalement détenus en Occident doivent être consignés par écrit et certifiés.
Dans ce contexte, Lavrov appelle l’Ukraine à revenir aux «origines de sa souveraineté étatique» et à respecter le statut neutre, non aligné et sans armes nucléaires, tel qu’il est défini dans la déclaration de souveraineté de 1990.
Pour Lavrov, et donc pour le gouvernement russe, un autre élément central d’un accord de paix doit être la reconnaissance, en droit international, des «nouvelles réalités territoriales» créées par l’intégration à la Russie de la Crimée, de Sébastopol, des républiques populaires de Donetsk et de Louhansk, ainsi que des régions de Zaporijia et de Kherson.
Lavrov rappelle que des référendums réguliers ont été organisés dans ces anciennes territoires ukrainiennes, qui ont tous abouti à une majorité en faveur de l’adhésion à la Fédération de Russie.
Dans ce contexte, Lavrov rappelle le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, inscrit dans la Charte des Nations unies et reproche aux pays occidentaux de citer la Charte des Nations unies de manière sélective:
ils se concentreraient sur l’intégrité territoriale garanti à chaque Etat (article 2, paragraphe 4), mais ignoreraient le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes (article 1, paragraphe 2)
de même que le respect des droits de l’homme (article 1, paragraphe 3).
Lavrov insiste sur le fait que les puissances occidentales n’invoqueraient la Charte que dans l’intérêt de leurs protégés

[comme le montre le cas du Kosovo en 2001 où, immédiatement après la fin de la guerre illégale de l’OTAN contre la Serbie et sa reconnaissance prompte comme Etat souverain par les Etats-Unis, une base militaire américaine d’importance stratégique a été établie pour menacer Moscou avec des armes à longue portée; réd.].
D – Aucun projet d’attaque contre d’autres États européens…
S.Lavrov
Sergueï Lavrov a qualifié de manipulation de l’opinion publique européenne les affirmations des services secrets occidentaux et des responsables politiques européens selon lesquelles le président russe prévoirait d’attaquer d’autres États européens.
Il soupçonne que cette «menace russe mythique» ait été créée par les cercles dirigeants occidentaux afin de maintenir la population dans le calme face aux problèmes sociaux et économiques et de détourner l’attention de leurs propres échecs.
Il s’est dit préoccupé par le fait que «l’Europe unie» se transforme en un «bloc militaro-politique» servant d’«appendice de l’OTAN».
E… et pas d’enlèvements d’enfants

Lavrov a également abordé la question du soi-disant enlèvement des milliers d’enfants ukrainiens par la Russie.
Il a mentionné que le gouvernement ukrainien avait présenté, lors des négociations russo-ukrainiennes, une liste de 339 enfants ayant perdu le contact avec leur famille.
Selon le ministre, cela réfute «les fausses allégations propagandistes de Kiev» concernant 19.000 enfants qui auraient été «enlevés» par la Russie.
Il précise que la Russie examine chaque cas figurant sur cette liste.
Dès les premières allégations concernant des enfants ukrainiens enlevés, la Russie a déclaré que les enfants sans famille provenant des zones de guerre avaient été amenés en Russie pour leur propre sécurité.
F – Ne laissons pas l’oligarchie triompher

Nous revenons ainsi au début de ce texte et à l’affirmation de l’amiral néerlandais selon laquelle la Russie aurait pour objectif «d’exterminer le peuple ukrainien» et enlèverait pour cela des enfants ukrainiens qui seraient «non seulement maltraités, mais aussi soumis à un lavage de cerveau» en Russie.
Cela ne correspond pas du tout aux déclarations du ministre russe des Affaires étrangères, ni au fait qu’il n’y ait que 339 enfants portés disparus selon la liste ukrainienne.
N’y a-t-il pas de nombreuses raisons pour penser que l’amiral néerlandais diffuse de la propagande haineuse, comme on en a vu d’autres dans toutes les guerres?
Le dernier chapitre du livre de Hauke Ritz s’intitule «Warum der Westen Russland so sehr hasst» («Pourquoi l’Occident déteste tant la Russie»).
Cette haine envers la Russie ne correspond pas à l’histoire culturelle européenne, qui a connu des relations variées et mutuellement enrichissantes avec la culture russe. Mais elle correspond aux intérêts de l’oligarchie occidentale et à l’idéologie postmoderne de décomposition culturelle («déconstruction»), imposée par cette même oligarchie. Celle-ci sert parfaitement les intérêts d’une oligarchie qui continue de viser la domination mondiale et mène une lutte de classes menée par les classes du haut contre toute aspiration à l’égalité et à la justice sociale.
«Il y a une guerre de classes, c’est vrai, mais c’est ma classe, la classe des riches, qui mène cette guerre, et nous sommes en train de la gagner», déclare le milliardaire américain Warren Buffet.
warren buffet… vu avec humour
C’est pourquoi il faut interpréter les formulations de l’amiral néerlandais dans ce contexte. Lorsqu’il parle du «concept de démocratie libre» et de «l’ordre international fondé sur des règles», il ne faut pas le comprendre au sens littéral, mais plutôt comme un abus de langage visant à dissimuler la domination de cette oligarchie.
En effet, c’est en partie sur les «champs de bataille ukrainiens» que se joue l’avenir de cette oligarchie (le «destin du monde»).
Depuis de nombreuses années, la Russie souligne qu’elle aspire à un monde où les Etats et les peuples sont égaux et qu’elle n’est plus disposée à accepter la domination de qui que ce soit.
C’est le contraire des objectifs des oligarchies occidentales et la raison pour laquelle elles mènent une guerre sans merci contre la Russie. Mais pas seulement contre la Russie. Les aspirations de l’oligarchie s’opposent à tous les Etats et peuples qui aspirent à l’égalité, c’est-à-dire à la grande majorité du monde, notamment aux citoyens européens et à leur tradition culturelle.
Hauke Ritz mise sur l’alternative d’une «nouvelle Europe» indépendante, repensée sur les plans politique et culturel, et formule à cet effet dix thèses à la fin de son ouvrage. Ces thèses méritent d’être discutées. •

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1 Ritz, Hauke. Vom Niedergang des Westens zur Neuerfindung Europas. Promedia Verlag Vienna, 3e édition 2025; ISBN 978-3-85371-526-0
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