
Ces récits concernant les présumés «kidnappeurs d’enfants» russes
par Helmut Scheben* – – N° 17 du 12.08.25 – Horizons & Débats –
Lors de chaque guerre menée par les Etats-Unis, en commençant par celle du Vietnam et aboutissant à celle contre l’Afghanistan, leurs forces armées ont évacué des milliers d’enfants – déclarant qu’il s’agissait de «missions humanitaires». Par contre, lorsque la Russie retire des enfants orphelins des zones de combat en Ukraine, le puissant appareil de propagande politique occidental le présente comme enlèvement d’enfants. |
Selon les chiffres officiels, en avril 1975, du temps que la guerre du Vietnam toucha à sa fin, l’armée américaine a transporté plusieurs milliers d’enfants du Vietnam vers les Etats-Unis, ce dans le cadre de son «opération Babylift».1 Ce transport a alors fait les grands titres médiatiques, notamment par le fait que le premier avion transportant ces enfants vietnamiens s’est écrasé près de Saïgon.
Près d’un demi-siècle plus tard, en décembre 2021, la chaîne CNN2 a rapporté que l’armée américaine avait transporté 1450 enfants afghans aux Etats-Unis – événement qui n’avait pas suscité plus d’attention médiatique que les rapports sur les embouteillages ou les prévisions météorologiques.
J’ignore le nombre exact de tous les enfants que les Etats-Unis ont fait déraciner au cours de leurs multiples guerres dans le passé. Dans tous ces cas, de nombreuses organisations humanitaires y étaient impliquées. Mais curieux – là, aucun analyste occidental n’aurait songé à qualifier tous ces transports d’«enlèvements d’enfants» ou de «déportations». Bien au contraire. La protection des personnes sans défense a toujours été une préoccupation majeure du droit international humanitaire. Aussi les Conventions de Genève régissent-elles la protection des civils en temps de guerre, y compris celle en faveur d’ enfants.
Ce qui ne vaut pas pour la Russie. Lorsque l’armée russe évacue des enfants et des jeunes sans-parents des zones de combat ukrainiennes tout le monde sait que la Russie, incarnée par Poutine, est dénuée de toute humanité et incapable à la moindre réaction de compassion. C’est avant tout cette logique tordue qui se trouve manifestement à la base des fictions de propagande fabriquées par de nombreuses ONG présumément défendant les droits humains, une propagande diffusée avec prédilection dans les principaux médias occidentaux, et ce depuis le début de la guerre.
Or, la plupart de ces ONG ne sont pas ce que leur nom suggère, faisant semblant d’œuvrer indépendamment de tout financement provenant des gouvernements et de leurs groupes de pression. Nombre d’entre elles se sont faits employer dans des changements de régime – dans les régions de tensions où l’Occident global le souhaitait.
Les nombreuses déclarations détaillées du gouvernement russe, en réponse aux allégations d’enlèvement d’enfants, sont soit ignorées des grands médias occidentaux soit condensées en deux ou trois phrases, habituellement sous la formule que la Russie «dément obstinément tout». La Russie se trouve largement démunie de défense efficace face à cette gigantesque machine de propagande occidentale – soigneusement établie et financée par des lobbies dans le but d’accélérer le réarmement européen massif en évoquant inlassablement la nécessité de se préparer à la guerre présumément inévitable contre la Russie.

I – «Poutine – kidnappeur d’enfants»
Aucune technique de propagande sophistiquée n’a été nécessaire pour fabriquer les récits de la «déportation d’enfants ukrainiens». La cause est simple. Les enfants évacués par les troupes russes des zones dangereuses, situées sur les lignes ukrainiennes de front, ont généralement été enregistrés comme résidents en Ukraine. Dès qu’un territoire est occupé par les troupes russes, les enfants de cette zone (se trouvant entre-temps évacuées par les forces armées russes) figurent par la suite, dans les registres ukrainiens, comme «disparus» et, par analogie, en tant que «personnes déportées».
Mykola Kuleba, Commissaire du gouvernement ukrainien aux droits de l’enfant, a déclaré devant le Conseil de sécurité de l’ONU:
«Plus d’un million d’enfants [ukrainiens] se sont retrouvés échoués (ended up) dans les territoires occupés de Crimée et du Donbass et ont été déportés à Moscou. Ils ont été kidnappés et déportés pour être transformés mentalement, en une arme dirigée contre nous. Aujourd’hui, des milliers d’entre eux combattent donc leur ancienne patrie.»
Cette idée obsessive que le gouvernement russe enlève des enfants ukrainiens pour ensuite les «russifier» dans des camps à lavage de cerveaux, «effacer leur identité» et les envoyer finalement au front comme chair à canon est entre-temps bien figée dans nos cerveaux.
De grands journaux internationaux comme le «Neue Zürcher Zeitung», ainsi que des organisations de défense des droits humains renommées comme Amnesty International3 sont néanmoins induits à participer à ce genre d’absurdités et même enclins à les authentifier.4
Sur ce terrain glissant, la prudence est hautement de mise. Amnesty International, par exemple, a été trompée à plusieurs reprises par des mensonges de propagande, comme ce fut le cas dans l’affaire des «bébés irakiens en couveuse» lors de la première guerre du Golfe et dans celle du prétendu «meurtre de masse planifié» par Mouammar Kadhafi à Benghazi, pendant la guerre de Libye – récits construits par les services secrets partisans qu’ Amnesty à repris tels quels.

Face aux recherches en matière, Amnesty International a ensuite docilement reconnu ses erreurs et supprimé ses fausses informations, mais semble continuer entre-temps à s’enliser dans le même bourbier.
II – Von der Leyen: «Se souvenir des temps les plus sombres de notre Histoire»
En mars 2023, la Cour pénale internationale (CPI) a émis des mandats d’arrêt5 contre le président Poutine et la Commissaire russe aux droits de l’enfant, Maria Lvova-Belova.

La raison avancée était qu’il existerait des «indices permettant de croire» que les deux personnages étaient «individuellement pénalement responsables» de l’expulsion illégale d’enfants ukrainiens vers la Russie.
La présidente de la Commission euro-péenne, Ursula von der Leyen, a entre-temps évoqué à Bruxelles non pas un million, mais 16.200 enfants ukrainiens prétendument expulsés par la Russie.
«Ce qui se passe là-bas, l’expulsion d’enfants, est un terrible rappel des heures les plus sombres de notre histoire»6, a déclaré von der Leyen.

On comprend aisément ce que signifie l’évocation, par un personnage issu du sommet de la politique allemande, «des heures les plus sombres» de son histoire. Ce qui renvoie directement au ministre allemand des Affaires étrangères de l’époque, Josef («Joschka») Fischer, qui a parcouru le pays entier pour l’aligner derrière l’attaque de l’OTAN contre les Serbes, ce en abusant, à ce propos, le slogan pacifiste des années 70 «Plus jamais d’Auschwitz».
La Cour pénale internationale de La Haye (CPI) n’a pas relevé les «indices» sur lesquels elle aura fondé son mandat d’arrêt.
Les organisations des Nations Unies telles que l’UNICEF ainsi que le Haut-Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) n’ont jamais confirmé que des enfants ukrainiens aient été enlevés illégalement par la Russie.
Le HCR a déclaré7: «En Ukraine, près de 100000 enfants vivent dans des institutions et des internats, dont la moitié sont des enfants handicapés. Nombre d’entre eux disposent des proches de leur famille ou des tuteurs en vie. Nous avons reçu des informations faisant état d’institutions qui tentent de mettre des enfants en sécurité […]. Nous reconnaissons que les évacuations humanitaires peuvent sauver des vies dans certaines circonstances et saluons les efforts déployés pour mettre les enfants en sécurité.»6
Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) n’a déclaré, quant à lui, rien d’autre que sa collaboration avec les autorités russes et ukrainiennes en matière de la protection de l’enfance et le regroupement familial en Russie et en Ukraine.
III – La Haye autorise seulement des poursuites pénales contre les Russes
La Cour Internationale de La Haye – la CPI
Il est toutefois étonnant de constater la grande flexibilité juridique dont fait preuve La Haye (la CPI).
L’Ukraine n’a reconnu l’autorité de la Cour de La Haye qu’en 2024, avec des restrictions révélatrices.
A l’époque, le gouvernement Zelensky avait clairement indiqué que sur son territoire seuls les criminels russes devraient être convoqués par la CPI. L’Ukraine ne reconnaît pas sa compétence concernant les individus enrôlées dans l’armée ukrainienne ni ses milices de volontaires.8
Kiev craint des enquêtes sur les atrocités qui auraient été commises par l’armée ukrainienne et ses milices contre la population du Donbass depuis 2014, sous couvert d’«opérations antiterroristes».
Le simple fait que l’Ukraine puisse imposer ses conditions soulève des questions concernant l’indépendance des juges de La Haye. Il est indéniable que la pression exercée par une opinion publique hostile à la Russie soit énorme. La tentation de céder à cette pression est d’autant plus grande que ses décisions restent sans impact.
La CPI ne dispose d’aucun pouvoir exécutif (de police) pour le faire respecter.
Les Etats-Unis, ainsi que la Russie, la Chine, l’Inde, la Turquie, Israël et d’autres Etats n’ont pas reconnu la CPI, créée en 1998 par le Statut de Rome. Le mandat d’arrêt contre Vladimir Poutine n’est donc rien d’autre qu’un symbole politique. Il accentue la diabolisation du président russe.

IV – «Ceux qui ne sont pas d’accord avec nous nourrissent une guerre secrète»
Le 8 juin 2025, la chaîne russe Russia Today (RT) a largement relayé les informations fournies par les autorités russes de protection de l’enfance dans son édition allemande9. Rappelons que la chaîne RT a été complètement coupée par l’UE. Quiconque y accède ou la diffuse s’expose à de lourdes amendes, car chaque déclaration de l’ennemi est présentée comme un mensonge de propagande dans le cadre de la «guerre mentale» qui accompagne celle sur les champs de bataille.
Aujourd’hui, la règle bruxelloise est la suivante: quiconque se trouvant en désaccord avec nous mène sa guerre secrète (contre Bruxelles). La nouvelle loi sur les médias, la «Loi sur les services numériques (DSA)», autorise Bruxelles de facto à supprimer et interdire tout ce qui pourrait remettre en cause ses propres vérités à elle.
Selon RT, les autorités russes chargées des réfugiés et de la protection de l’enfance ont publié les chiffres suivants: en 2022, année de guerre, environ quatre millions d’Ukrainiens ont fui vers la Russie, dont 730.000 enfants. Ils étaient enregistrés dans les bases de données russes.
La grande majorité de ces mineurs sont arrivés en Russie avec un représentant légal: parents, tuteurs ou curateurs. Le rapport poursuit les événement en ces termes:
«Certains enfants provenaient de foyers (orphelins, personnes handicapées), notamment de foyers sociaux publics. En raison de leur vulnérabilité, ces enfants ont été évacués, en 2022, vers la Russie, ce à l’aide de travailleurs humanitaires du Donbass ainsi que de l’armée russe et placés dans des foyers pour enfants. Les enfants blessés et traumatisés ont été soignés dans des centres de soins ou des cliniques de réadaptation russes. Dans ce contexte, 380 enfants ont été placés dans des familles d’accueil russes (sans adoption) jusqu’à ce que leur situation familiale soit réglée.»

V – Les autorités russes coopèrent avec les organisations humanitaires internationales
Selon leurs déclarations, les autorités russes collaborent avec les organisations humanitaires du gouvernement de Kiev pour rendre les enfants à leurs parents, éloignés ou disparus.
Le gouvernement du Qatar, en coopération avec Moscou, finance en grande partie la logistique nécessaire. Y sont impliqués le CICR et les organisations des Nations Unies.
Cependant, du côté ukrainien, il est interdit d’en parler publiquement, car les faits pourront corriger l’image de «Poutine kidnappeur». Cependant, les incohérences et les contradictions nourrissant le récit du «raveur d’enfants russe» ne peuvent plus être occultées.
Par exemple, le Yale Humanitarian Research Lab (HRL), une des principales organisations parmi les centaines d’ONGs occidentales œuvrant pour la révélation des crimes russes, a publié un rapport indiquant que sur les 19.000 enfants enlevés, 1.366 ont été localisés et renvoyés en Ukraine.
Des chiffres similaires ont été présentés par Yuri Vitrenko10, ambassadeur d’Ukraine auprès de l’ONU et de l’OSCE à Vienne depuis février.8
Ce qui est volontairement omis, c’est que ces rentrées seraient impossibles sans coopération des autorités russes. Comment imaginer le contraire? De sorte que des commandos ukrainiens de protection de l’enfance auraient envahi les foyers d’accueil russes, de nuit, pour ramener les enfants de l’autre côté de la frontière, tout cela en catimini?

VI – «Les enfants» comme outil de la propagande de guerre
Pendant la Guerre froide, les évacuations d’enfants étaient en effet très rarement dues à des actions humanitaires dans le sens du terme, mais plutôt des opérations au service de la propagande diabolisant «l’ennemi».
L’«opération Babylift», dont on a fait allusion au début de ces colonnes, visait à montrer au monde et aux alliés sud-vietnamiens que les Américains ne laisseraient pas tomber leurs amis ni leurs enfants «aux mains des communistes» et qu’ils offraient aux jeunes enfants vietnamiens une «meilleure vie» dans un Occident libre.
Mieux vaut répandre des mensonges de guerre, savamment construites, comme l’illustre l’exemple suivant. L’agence de relations publiques Hill & Knowlton a acquis une notoriété internationale grâce à son faux témoignage quant au scandale lié à la «stagiaire Nayirah».
Dans ce récit arrangé, cette jeune fille de 15 ans a témoigné, en octobre 1990 devant le Congrès américain qu’elle avait vu de ses propres yeux comment les soldats irakiens arrachaient, dans un hôpital, les tubes des bébés en couveuse les abandonnant à «mourir sur le sol froid».
Cette fausse histoire, très émouvante mais entièrement mensongère, fut la dernière pièce de voûte d’une campagne de relations publiques qui poussa le Congrès américain à donner son feu vert à l’entrée en guerre des Etats-Unis et son alliance contre l’Irak. La direction de Hill & Knowlton était étroitement liée à l’administration de Washington.
Le récit tronqué et toute son déroulement devant les médias du monde fut décisif pour le déclenchement d’une autre guerre coûtant la vie à tant de victimes.

VII – L’Opération dite «Peter Pan»
De nombreuses organisations humanitaires s’étaient faits atteler devant le chariot de la guerre froide, suivant son modèle économique des dons caritatifs. Un précédent classique en représente l’«Opération Peter Pan».11
Entre 1960 et 1962, plus de 14.000 enfants mineurs furent transportés par avion de Cuba vers les Etats-Unis. Ces vols secrets étaient appelés les «vols de la Liberté».
Le père Bryan O. Walsh, du Catholic Welfare Bureau12, une organisation de l’Eglise catholique américaine spécialisée dans l’aide aux réfugiés, était à la tête de l’organisation.
Des journaux anti-castristes comme le «Miami Herald» et Radio Swan, contrôlée par la CIA, ont répandu des rumeurs13 selon lesquelles Fidel Castro aurait voulu retirer des enfants à leurs parents et les envoyer dans des camps de rééducation en Union soviétique.
Ces allégations étaient totalement infondées. Il était vrai que le gouvernement communiste de La Havane avait nationalisé l’ensemble du système scolaire, y compris les écoles privées, et avait apparemment conçu les programmes d’études selon ce que l’on dénommait alors «doctrine anti-impérialiste».
Mais même les critiques de Castro devaient admettre qu’en quelques années, Cuba avait atteint le taux d’alphabétisation le plus élevé d’Amérique latine.
Cependant, de nombreuses familles cubaines étaient sur le point de quitter Cuba. Elles furent alors persuadées que leurs enfants devaient être mis en sécurité, voulant donc les libérer. On leur promit donc qu’à Miami, ils trouveraient «une meilleure vie».
le Président Eisenhower
Fin 1960, le Président Eisenhower approuva une somme considérable pour soutenir l’«Opération Peter Pan». Depuis que le gouvernement cubain avait nationalisé l’industrie et lancé des expropriations à grande échelle, les Cubains avaient quitté l’île en masse, de sorte que cette opération n’était qu’un élément de la guerre médiatique acharnée qui opposait alors Cuba et les Etats-Unis, ce qui culmina avec la crise des missiles de Cuba en 1962.
Face à ces scénarios de propagande de guerre, je me souviens d’une remarque d’un psychologue de l’armée suisse disant qu’il fallait environ trois à quatre ans pour convaincre toute une population de la nécessité d’entrer en guerre.
Aucune guerre ne peut être menée à long terme sans le consentement majoritaire de la population. Mais comme ce consentement serait impossible à obtenir si l’on expliquait à sa population les vérités de toute guerre moderne – à savoir que la politique étrangère est essentiellement déterminée par les compagnies énergétiques, les fabricants d’armes, l’armée, les «gardiens de la monnaie» et d’autres groupes d’intérêts – il fallait toujours recourir à une autre raison pour justifier la guerre, plus simple.
Le meilleur argument de propagande reste toujours l’image d’ un ennemi menaçant le pays et présenté comme un second Satan.
Si Poutine est conçu comme un criminel qui fait kidnapper des enfants ukrainiens pour «effacer leur identité» dans des camps de rééducation, beaucoup seront convaincus que le réarmement et la guerre contre la Russie en constituent la seule alternative.
Quiconque parvient à se laisser convaincre que l’ennemi commet des violences abjectes, et même envers les enfants, le percevra comme monstre bestial.
Face à un adversaire aussi dénué de ce qui est humain, il ne peut y avoir ni compréhension, ni négociation de paix, ni pitié. Quiconque souhaite rendre une population «apte à la guerre» doit donc tout faire pour transformer un adversaire en monstre. •


|
*Helmut Scheben, né en 1947 à Coblence, Allemagne; dans ses débuts rapporteur d’agence de presse et ensuite, de 1980 à 1985, correspondant au service de la presse écrite au Mexique et en Amérique centrale. A partir de 1986 rédacteur de l’hebdomadaire suisse (WoZ, Zurich); de 1993 à 2012 rédacteur et chargé aux reportages à la télévision suisse RTS dont 16 ans au journal télévisé. |


