7021 – L’Occident collectif applaudit à «une bande de brigands» – par Karl-Jürgen Müller – N° 15 du 15.07.25 – Horizons & Débats


L’Occident collectif applaudit à «une bande de brigands» 
Après l’agression américano-israélienne contre l’Iran
Le Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahu, en train de présenter ses plans pour un «Nouveau Moyen-Orient», lors de la 78e session de l’Assemblée générale des Nations Unies, le 22septembre 2023. Sur la carte montrée par Netanyahu, la bande de Gaza et la Cisjordanie sont intégrées dans le territoire d’Israël… (photo mad.)

par Karl-Jürgen Müller – N° 15 du 15.07.25 – Horizons & Débats
Il y a plus de vingt ans, une «coalition de volontaires» menée par les Etats-Unis venait de lancer une guerre d’agression contre l’Irak en violation du droit international. C’est à cette époque et dans ce contexte que nous avons cité, dans ces colonnes, le Père de l’Église Saint-Augustin et sa comparaison, sans doute intemporelle et pertinente, entre un État impérialiste avant la lettre (donc un «empire») et une bande de brigands. A l’époque, nous nourrissions encore le grand espoir que les graves violations du droit commises par la puissance étatique ne laisseraient pas les peuples civilisés indifférents.
Saint Augustin
Aujourd’hui, nous y revenons – en citant Saint-Augustin dans le contexte plus ample de son époque:
«Les empires, s’ils manquent de justice, que sont-ils donc autres que de grandes bandes de brigands? Après tout, les bandes de brigands ne sont rien d’autre que de petits empires. Là aussi, il s’agit d’ un groupe de personnes sous le commandement d’un chef, qui s’unissent par leur accord de former une communauté et se partager le butin selon des règles fixées. Lorsque cet organisme maléfique prend une telle ampleur, par l’afflux de personnes dépravées, que des villages sont occupés, des colonies fondées, des villes conquises et des peuples entiers soumis, il prend de droit le nom d’empire. Un nom qu’il n’acquiert manifestement pas par sa cupidité venue à terme, mais par son impunité acquise. La réponse donnée à Alexandre le Grand par un pirate capturé fut donc pertinente et sincère. Car lorsque le roi lui demanda ce qu’il lui passait par la tête lorsqu’il se mettait à transformer la mer en un espace dangereux, celui-ci répondit, le défiant franchement:
‹Et toi, qu’est-ce qui te prend en transformant la terre en un espace pernicieux? Bien sûr, parce que je le fais à l’aide de mon petit bateau, on m’appelle pirate; tandis que toi, fort de ton immense flotte, on te dénomme empereur.›» (De Civitate Dei, Livre 4; Chapitre 4)

Après le bombardement illégal de l’Iran par l’armée de l’air et la marine américaines le 22juin, et le cessez-le-feu entre Israël et l’Iran annoncé par le Président américain sur les réseaux sociaux le lendemain, ce dernier s’est autoproclamé artisan de la paix et s’est laissé ovationner. Tout cela évoque un grotesque mélange de folie absurde et de tyrannie cruelle.

N’est-ce pas le même président qui a permis et massivement soutenu les crimes de guerre d’Israël?
Comment un tel président américain peut-il être salué comme artisan de la paix après avoir auparavant encouragé la guerre?
Cela rappelle le Far West.
    Mais que cela soit dit entre parenthèses.

    Par contre, il nous convient de tirer à nouveau la sonnette d’alarme, car la nouvelle violation par les Etats-Unis du droit international (piétinant la défense du recours à la violence en cas de conflit, sauf en cas de légitime défense, imposée par la Charte des Nations Unies) ne suscite, en Occident, quasiment plus d’indignation publique. Au contraire, le droit international est de plus en plus ignoré, voire ouvertement relativisé.
     J’ai consulté la revue de presse nationale et internationale approfondie, réalisée par la chaîne publique Deutschlandfunk, du 23 au 25 juin et, à une exception près, je n’ai trouvé aucune voix occidentale accusant avec fermeté cette violation flagrante du droit international.
Les commentaires des journaux oscillent entre une approbation ouverte de cette ouverture brutale d’une guerre d’agression et certaines préoccupations souples dictées par la realpolitik.

La seule exception fut le «Nürnberger Zeitung» du 24 juin, qui affirma au moins «que l’acte belliciste de Trump suscitait, au-delà d’Israël, plutôt la peur que des amis», car il s’arrogeait le droit d’agir ouvertement contre le droit international.
«Si la politique internationale perpète de tolérer de actes aussi brutaux, la Charte onusienne ne vaudra bientôt même pas le papier sur lequel elle a été écrite, en dépit de tant d’espérances qu’elle avait éveillées après la Seconde Guerre mondiale.»
S.Lavrov Ministre Russe des Affaires Etrangères
    La déclaration du Ministère russe des Affaires étrangères du 22 juin, reproduite ici en partie, fut autant pertinente:
«La Russie condamne fermement les attaques des Etats-Unis contre plusieurs installations nucléaires en République islamique d’Iran, menées aux premières heures du 22 juin, à la suite des récentes attaques israéliennes.
    Cette décision irresponsable de lancer des missiles et des frappes aériennes sur le territoire d’un Etat souverain, quelles que soient les justifications avancées, constitue une violation flagrante du droit international, de la Charte des Nations Unies et des résolutions pertinentes du Conseil de sécurité des Nations Unies, qui a toujours condamné, sans équivoque, de tels actes comme étant inacceptables. Il est particulièrement préoccupant que ces attaques aient été menées par un membre permanent du Conseil de sécurité des Nations Unies.»1
Et le commentaire suivant, de quel pays pourra-t-il provenir?
«Certains responsables politiques européens et américains, favorables à l’attaque contre l’Iran, se sont laissés berner par l’illusion que cette guerre serait la dernière au Moyen-Orient. Cette illusion est si profondément ancrée dans l’esprit de certains qu’ils qualifient l’attaque contre l’Iran et la violation des règles internationales comme ‹sale besogne›. Ils expriment même leur gratitude, car ils se sentent soulagés de ce fardeau. Une telle pensée signifie la fin de l’éthique et de l’humanité.»
Il s’agissait du journal téhéranais «Shargh», en date du 23 juin, le lendemain de l’attaque. Soit dit en passant qu’avec ce journal on n’a pas affaire avec un médium proche du gouvernement, mais plutôt d’opposition.
D.Trump
    De solides arguments permettent de douter que le Moyen-Orient se soit rapproché de la paix grâce à ce que Donald Trump appelle, un peu vite, la «guerre des 12 jours». Israël et ses alliés continuent de miser sur un changement de régime en Iran et sur ce qu’ils nomment le «Nouveau Moyen-Orient». De nombreux indices vont pourtant dans une autre direction pensant que ce ne sera probablement qu’un bref répit, même pour les voisins immédiats d’Israël. A une paix durable s’opposent plusieurs données. Les relations régionales sont devenues trop tendues, empoisonnées même. Les intérêts occidentaux dans la colonisation totale de cette région du monde ne sont bien plus tangibles.

Or, nos médias grand public continuent d’attiser les flammes. Par exemple, le rédacteur en chef de la rubrique politique étrangère du «Frankfurter Allgemeine Zeitung» fait acte de son grand espoir, dans un commentaire du 25 juin, en ces termes:
«Il est plutôt improbable que, dans un pays aussi vaste [comme l’Iran], le régime contrôlant les institutions clés puisse tomber sous le seul effet de frappes aériennes. Mais une guerre prolongée mettrait le système clérico-militaire sous une pression considérable, surtout si elle était menée avec la participation américaine.»
Comme son écho, le rédacteur en chef de la «Neue Zürcher Zeitung» s’est empressé à publier une déclaration similaire, datée 27 juin, accentuant encore la ligne belliciste de son modèle en transformant le crime d’agression en une «chance»…

(https://www.nzz.ch/meinung/trumps-angriff-auf-iran-ist-eine-chance-fuer-den-nahen-osten-ld.1890743;  voir aussi la «Neue Zürcher Zeitung» dans son édition du 28 juin 2025).
 La question demeure, une fois de plus s’adressant à nous tous, nous autres citoyens. Sommes-nous prêts à accepter que le bellicisme de nos gouvernements, de leurs aides de camp et des groupes d’intérêt qui les soutiennent, avec leur propagande véhiculant une image hostile et leur obsession pour les armes – comme c’est le cas aujourd’hui avec la décision de l’OTAN d’augmenter massivement ses dépenses militaires – que tout cela se poursuive sans relâche?
    Si bien que nous et nos enfants serons presque certainement confrontés à nouveau aux massacres du XXIe siècle qui se profilent sous nos yeux?
    Ne serait-il pas plus judicieux de s’engager activement pour plus de paix dans ce monde et de soutenir ceux qui préconisent déjà, avec fermeté, des solutions paisibles étayées sur des analyse objectives et réalistes de la situation mondiale?
Contre l’image hostile donc de tout concept différent du nôtre, contre le bellicisme – en faveur de la diplomatie honnête et de la compréhension entre les peuples?


1https://mid.ru/en/foreign_policy/news/2029109/  du 22 juin 2025
2 A ce sujet, nous recommandons vivement le livre de l’ancien diplomate suisse Kurt O. Wyss, publié à titre posthume en 2022, « Die gewaltsame amerikanisch-israelische «Neuordnung» des Vorderen Orients», Léry Verlag, ISBN 978-3-033-09019-4 (éd. en allemand)

La loi du plus fort est indigne de notre nature humaine

La loi du plus fort est indigne de notre nature humaine
[…] Il est vraiment consternant de voir le principe de la «loi du plus fort» prévaloir dans tant de situations aujourd’hui, sous le couvert de la légitimation de la poursuite des intérêts partisans. Il est accablant de constater que l’autorité du droit international et du droit humanitaire ne semble plus contraignante, remplacée par le prétendu droit à s’imposer aux autres par la contrainte. C’est indigne de notre nature humaine, une honte pour l’humanité toute entière et pour les dirigeants des nations.
Après des siècles d’histoire, comment peut-on encore croire que les guerres engendrent la paix et ne finissent pas par se retourner contre ceux qui les déclenchent?
Comment pouvons-nous croire que nous édifions les bases de l’avenir sans coopération et sans une vision globale inspirée par le bien commun?
Comment pouvons-nous continuer à faire fi du désir de paix des peuples du monde en utilisant de la propagande en lien avec l’armement, comme si la suprématie militaire allait résoudre les problèmes au lieu d’engendrer une haine et un désir de vengeance encore plus grands?
Les gens commencent à se rendre compte des sommes colossales qui finissent dans les poches des marchands de mort; cet argent qui pourrait servir à construire de nouveaux hôpitaux et des écoles, est en lieu et place utilisé pour détruire ceux qui existent déjà! […]


Extrait du discours du Pape Léon XIV aux participants à la session plénière de la «Réunion des œuvres d’aide aux Eglises orientales» (ROACO) du 26 juin 2025;

https://www.vatican.va/content/leo-xiv/en/speeches/2025/june/documents/20250626-roaco.html , 26 juin 2025

(Traduction Horizons et débats)

L’Allemagne sur la voie de la guerre – mais des positions divergentes existent

Les États qui ont maintenu la voie de la guerre se comportent généralement comme des bandes de brigands (Augustinus, voir texte). Ils bafouent la loi et sont prêts à tout. Et il s’agit généralement des intérêts matériels dont profite une minorité, qui s’auto-proclame une élite, ou plutôt, de la préservation ou de l’expansion de leur pouvoir.
D’une certaine manière, les peuples des États va-t-en-guerre sont eux-mêmes victimes de la politique de leurs élites (irresponsables) au pouvoir. Cependant, officiellement, il convient d’éviter autant que possible d’en parler ouvertement. C’est à cela que sert la dictature de l’opinion, tout comme la propagande et ses «belles» formules de lavage de cerveau. On prétend généralement qu’il s’agit de la «défense» vitale de son propre pays. Lorsque les élites au pouvoir exigent des «compétences guerrières», c’est un acte particulièrement audacieux.
Armée allemande
 La politique guerrière des élites allemandes, force est de le constater avec incrédulité, «passe de succès en succès» – du moins en ce qui concerne leur propagande. Selon le Baromètre politique de la ZDF1du 27 juin, 65% des personnes interrogées seraient favorables à un réarmement massif dans les années à venir afin que l’Allemagne puisse également atteindre l’objectif de 5% du PIB, fixé par l’OTAN en faveur de garantir les dépenses de défense.
En Allemagne de l’Ouest, ce chiffre atteint même 68%, soit nettement plus que les 49% de l’Allemagne de l’Est. 63% des personnes interrogées jugeraient la politique étrangère du chancelier Merz être «bonne». C’est-à-dire que le chancelier allemand qui, en enfreinte ouverte du droit international et même à la Loi fondamentale, a remercié Israël pour son «sale boulot» dans la guerre d’agression contre l’Iran et qui, de manière autoritaire, veut mettre l’Allemagne sur le pied de guerre. Quant au ministre Pistorius du SPD, qui souhaite préparer le pays à la guerre, il est même en tête de l’échelle de popularité des politiciens allemands.
Oui, même le SPD allemand, qui prétendait autrefois défendre la paix et la justice, la détente et la coexistence pacifique, est largement sur le pied de guerre. Lors du congrès du parti, qui s’est tenu du 27 au 29 juin, une motion émanant des partisans d’un manifeste sollicitant une nouvelle politique de détente2, publié le 11 juin, a été rejetée par 65 % des voix.
Cette motion exigeait que le parti s’oppose à l’objectif de l’OTAN, adopté avec les votes du gouvernement allemand, d’augmenter durablement les dépenses de défense des Etats membres à 5% du produit intérieur brut.
Actuellement, selon les auteurs de la motion, cela représenterait 225 milliards d’euros de dépenses annuelles en armement, soit près de la moitié du budget fédéral.
La motion stipulait: «Nous nous opposons à ce que la capacité d’action future du gouvernement fédéral et la souveraineté budgétaire du Bundestag soient si sévèrement limitées par les engagements de l’OTAN.»
Un débat public est nécessaire avant tout engagement en matière de dépenses de défense. Il est absurde, ont-ils soutenu, que celles-ci soient basées sur le PIB «au lieu des menaces potentielles», vérifiées honnêtement. Lors du débat précédant le vote, un député SPD au Bundestag a déclaré que le «diktat des 5%» était «à l’opposé d’une politique de paix». Un ancien député SPD au Bundestag a accusé le gouvernement allemand d’avoir accepté les 5% par un simple claquement de doigts du Président américain Donald Trump, et non parce que cet argent était réellement nécessaire.
Un ancien député SPD au Parlement européen a qualifié la résolution de l’OTAN de «confuse, irritante et aliénante». Il a affirmé qu’elle déclencherait une «immense course aux armements», car la Russie et la Chine s’armeraient alors également.
 65% contre, c’est beaucoup. Plus de 30% pour la motion, ce n’est pas mal non plus. Il existe donc une forte minorité – non seulement au sein du SPD, mais parmi tous les citoyens allemands – qui, malgré toute la propagande, désapprouve la politique guerrière des élites allemandes au pouvoir. Il est de toute évidence possible de s’appuyer sur cette position.

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1https://www.zdfheute.de/politik/deutschland/politbarometer-nato-ziel-100.html 

2 «Friedenssicherung in Europa durch Verteidigungsfähigkeit, Rüstungskontrolle und Verständigung. Manifest der SPD-Friedenskreise»; https://augengeradeaus.net/wp-content/uploads/2025/06/20250611_Manifest_SPD-Friedenskreise_Friedenssicherung_in_Europa.pdf 

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https://www.zeit-fragen.ch/fr/archives/2025/nr-15-8-juli-2025/erneut-wie-eine-raeuberbande-und-der-kollektive-westen-nickt-dazu