Compte-rendu du Forum économique de Saint-Pétersbourg

par Stefano di Lorenzo – N° 15 du 15.07.25 – Horizons & Débats
Le 28e Forum économique international de Saint-Pétersbourg s’est tenu du 18 au 21 juin dans la «capitale du nord» de la Russie. Le thème dominant officiel de la rencontre était «Valeurs partagées, bases de la croissance dans un monde multipolaire». Le monde multipolaire est bien sûr l’un des thèmes récurrents abordés en Russie ces dernières années. Aucun pays n’aspire à être perçu comme un Etat de second rang: en Russie, la construction d’un monde multipolaire est considérée comme une libération de la domination occidentale et un renforcement de la souveraineté nationale, ce dernier point s’étant avéré une priorité absolue. |

Dans un communiqué précédant l’évènement, le président russe Vladimir Poutine a déclaré que «le programme du Forum serait axé sur la technologie et la transformation numérique».
Selon lui, le concept selon lequel l’économie russe serait fondée entièrement sur les matières premières est désormais dépassé.
«La contribution des matières premières à la dynamique économique de notre pays n’est plus déterminante. Grâce au travail de dizaines de milliers d’entreprises et de sociétés, notre économie est non seulement en constante évolution, mais gagne également en qualité, en complexité et en diversité», a déclaré le président russe dans son discours prononcé lors de la troisième journée du Forum.
Le monde, hôte de la Russie
L’enthousiasme général suscité par l’une des manifestations les plus importantes de l’année risquait toutefois d’être assombri par les récentes circonstances tragiques qui ont frappé l’un des partenaires de la Russie. Mais alors que le Forum économique de Saint-Pétersbourg se déroulait dans un contexte international très tendu – Israël venait de déclarer la guerre à l’Iran une semaine plus tôt – on percevait manifestement que les participants étaient déterminés à ne pas laisser cette situation gâcher l’ambiance. Ici, il était avant tout question d’économie et d’affaires: et pour réaliser de bonnes affaires, il faut de la motivation, beaucoup d’énergie et de la bonne humeur.

Selon les chiffres officiels, environ 20.000 personnes venues de quelque 140 pays ont pris part au Forum économique. Les journaux européens et américains parlent d’une Russie isolée et repliée sur elle-même. Mais ce que l’on a pu voir dans les couloirs de l’immense salon du Forum économique de Saint-Pétersbourg ainsi que le nombre de visiteurs semblent suggérer autre chose: le monde ne se réduit plus uniquement à l’Occident. Parmi les invités étrangers figuraient des représentants des gouvernements indonésien, chinois, sud-africain et bahreïni, ainsi que de nombreux représentants d’entreprises internationales – à l’exception, bien sûr, des entreprises occidentales.
Les rares Européens (de l’Ouest) qui ont participé au Forum économique de Saint-Pétersbourg étaient généralement venus à titre privé et appartenaient pour la plupart à deux catégories: ceux qui avaient développé depuis des années de fructueuses affaires et des entreprises en Russie, ou ceux qui, pour une raison ou une autre, avaient totalement perdu confiance dans les institutions et les gouvernements de leur pays.
Le climat économique
Stefan Dürr
Stefan Dürr, lui-même Allemand, est l’un de ces Européens vivant en Russie depuis longtemps pour ses affaires; fondateur et président d’EkoNiva, l’un des plus grands producteurs de lait et de fromage du marché russe, en Russie depuis trente ans, en dit:
«Ce Forum est avant tout l’occasion de nouer de nouveaux contacts. En ce qui concerne l’économie, je dirais que le climat économique est favorable. La question qui se pose aujourd’hui tourne principalement autour des taux d’intérêt et de leur utilité. C’est cela, la question d’actualité. Quant aux sanctions étrangères, elles ne posent pas vraiment de problème», déclare Stefan Dürr.
De nombreux entrepreneurs russes confirment également que l’intérêt principal du forum économique réside dans la possibilité d’établir des contacts avec d’autres entreprises et des partenaires potentiels.

«En ces lieux, des membres du gouvernement, des organisations non gouvernementales et du monde économique se rencontrent et forment une sorte de symbiose. On peut rencontrer en toute décontraction des gouverneurs, des ministres et des propriétaires de grandes entreprises et discuter de nombreux sujets»,
explique Andreï Lougovoï, député du Parlement russe, aperçu dans les couloirs du forum.
On croise également de nombreuses femmes d’affaires.
«Je trouve que le climat entrepreneurial en Russie est bon. Malgré les sanctions, les petites et moyennes entreprises bénéficient pour se développer d’accès aux aides publiques, de nouveaux marchés et de technologies. Ce forum économique est l’une des plateformes qui offrent ce genre d’opportunités»,
explique Maria, une entrepreneuse de Saint-Pétersbourg spécialisée dans la franchise.
«Quel a été l’impact des sanctions occidentales? Je dirais qu’il a été relativement positif. Après qu’il ait fallu trouver des produits de substitution pour remplacer les produits importés, les petites et moyennes entreprises ont commencé à se développer et à s’étendre en Russie, tandis que les grandes entreprises technologiques et industrielles ont décollé encore plus rapidement», poursuit Maria.

Au cœur de cet incessant tourbillon d’affaires et de négociations, les quelques journalistes européens présents semblaient se déplacer comme des corps étrangers dans les halls du forum, oscillant entre un ennui affiché et une expression sarcastique qui ne verrait dans ce forum qu’une nouvelle mise en scène de la propagande russe.
Pour les visiteurs dubitatifs et curieux, il y a certes toujours un peu de spectacle dans chaque salon, mais réduire le Forum à une simple démonstration de la machine de propagande du Kremlin destinée à hypnotiser un naïf public étranger, c’est occulter l’ampleur d’un tel événement destiné à servir de miroir à la puissance économique russe. Ici, des milliers de personnes travaillent avec enthousiasme et passion à construire quelque chose de grand. Et même si, selon certains indicateurs, les performances de l’économie russe peuvent sembler bien modestes, il faut noter qu’à pouvoir d’achat égal, l’économie russe est la plus importante d’Europe.
Nouveaux horizons
Saint Pétersbourg
Ce qui ressort clairement à Saint-Pétersbourg, c’est que le «virage de la Russie vers l’Est» – ou, pour utiliser une autre image, son tournant vers le Sud global – semble être un processus achevé et désormais irréversible. On ne peut pas dire qu’aujourd’hui, la Russie semble regretter profondément l’Occident.
Le remplacement des importations occidentales – en grande partie par des produits chinois qui, préjugés mis à part, n’ont aujourd’hui rien à envier aux produits occidentaux en termes de qualité et leur sont même supérieurs à bien des égards sur le plan technologique, mais aussi par la production russe – a non seulement montré que la Russie pouvait très bien se passer de l’Occident, mais a également donné un coup de fouet salutaire à son économie.
Une chose semble certaine: l’époque de la Russie «tournée vers l’Occident» est révolue: de nouveaux horizons s’ouvrent devant elle et la Russie a compris qu’elle peut se passer de l’Occident sans vraiment perdre grand-chose.
Stanislas Tkachenko
«La crise actuelle marquera toute une génération»,
estime Stanislas Tkachenko, professeur de relations internationales à l’Université d’Etat de Saint-Pétersbourg.
«La politique russe ne considère plus l’Europe comme un partenaire fiable.»
Saint Pétersbourg
La Russie n’est manifestement plus intéressée à courir après l’Occident et à l’imiter en tout. Le pays veut désormais suivre sa propre voie et forger son propre destin. A l’évidence, il ne manque plus de confiance en lui à présent. •

https://www.zeit-fragen.ch/fr/archives/2025/nr-15-8-juli-2025/russland-geht-jetzt-seinen-eigenen-weg


