
Le chancelier Merz dit au monde où mène le chemin
– par von Karin Leukefeld – N°14 – 01.07.25 – Horizons & Débats
Mais la leçon donnée en démagogie belliciste déçoit profondément sur le plan humain
Le décor: deux interlocuteurs, assis, se font face dans un studio, devant un mur d’arrière-plan orné d’une photo représentant un paysage. Le contexte permet de comprendre que cet entretien enregistré a lieu en marge du récent sommet du G7 au Canada.
Diana Zimmermann, directrice du studio de la chaîne publique allemande ZDF & Friedrich Merz, actuel chancelier fédéral de la République fédérale d’Allemagne.
L’action: la personne de droite, une femme, s’adresse à son interlocuteur en disant:
«N’est-il pas fascinant de voir les Israéliens faire à présent le sale boulot pour un régime qui, aux yeux de nombreux observateurs dans le monde considèrent comme un véritable facteur d’instabilité?»
La femme, c’est Diana Zimmermann, directrice du studio de la chaîne publique allemande ZDF à Berlin. Née en 1971, cette journaliste a étudié, d’après son CV, «la littérature comparée, la sinologie et l’histoire à la FU (l’Université Libre de Berlin) ainsi qu’à Paris».
Sur l’écran, à gauche, l’homme lui rétorque alors:
«Madame Zimmermann, je vous suis reconnaissant d’avoir utilisé le terme «sale boulot». C’est en effet ce «sale boulot» qu’Israël accomplit pour nous tous. Nous sommes nous aussi victimes de ce régime, le régime des mollahs, qui a semé la mort et la destruction dans le monde entier, au travers d’attentats, de meurtres et d’assassinats – avec le Hezbollah, avec le Hamas, et le 7 octobre 2023 en Israël.
Rien de tout cela n’aurait été possible sans le régime de Téhéran. Sans oublier, en outre, la livraison de drones à la Russie en provenance de Téhéran. Oui, [c’est] le «sale boulot» qu’Israël a fait là.
Je ne peux qu’ajouter: mon plus grand respect va à l’armée israélienne pour avoir eu le courage de le faire, et aux dirigeants israéliens pour avoir eu le courage de le faire. Sinon, nous aurions peut-être continué à subir pendant des mois et des années la terreur imposée par ce régime, qui aurait pu finir par ce régime, qui avait de plus l’arme atomique à portée de main.»
Friedrich Merz, actuel chancelier fédéral de la République fédérale d’Allemagne.
D’après le sous-titrage, l’homme qui tient ces propos est Friedrich Merz, actuel chancelier fédéral de la République fédérale d’Allemagne. Né en 1955, cet homme politique est diplômé en droit.
Face à l’énormité d’un tel discours, il est parfois nécessaire de prendre du recul, ce que peuvent faire les journalistes en décrivant la situation. Nous voyons donc une journaliste poser une question à un homme politique, une situation banale. Mais ici, il se passe quelque chose d’autre, de moins évident.
Ces deux personnes forment une équipe et mènent, chacun jouant son rôle préétabli dans ce scénario, ce qu’on appelle aujourd’hui une «guerre hybride», une «guerre sans armes à feu», notamment par le choix de leurs paroles. Leurs objectifs sont ciblés sur un niveau interne, c’est-à-dire sur la mentalité des téléspectateurs «dehors», comme on aime à dire dans les studios, créant ainsi une distance considérable selon la devise: ici, nous autres professionnels des médias (qui détenons les connaissances) – et dehors les autres là-bas (auxquels nous expliquons le monde et où il va).
L’attaque hybride menée par cette journaliste et le chancelier allemand, «sur fond du cadre magnifique des Montagnes Rocheuses», comme le remarque la journaliste de la ZDF, vise ceux qui ont regardé ce soir-là le journal télévisé Heute Journal du 17 juin 2025.
Et également tous ceux qui, par la suite, entendront dans d’innombrables traductions à travers le monde l’analyse de la situation par le chancelier allemand.
L’objectif est d’expliquer au public mondial les concepts, les perspectives, les positions et les objectifs de la politique étrangère allemande.
En d’autres termes, «dire aux citoyens, aux foyers et aux subordonnés où va le pays» aujourd’hui, avec le chancelier allemand qui a, ce jour-là, accès à eux tous et en privé, dans leur salon.

Le thème du jour: «Le sale boulot»
Diana Zimmermann
La journaliste commence l’interview par une passe directe, digne d’un footballeur professionnel, au chancelier allemand, qui saisit «avec gratitude» la balle au bond et en tire aussitôt profit. Ses propos sur le «sale boulot» qu’Israël fait «pour notre bien à tous» sont une leçon sur la manière dont le racisme et la pensée impérialiste coloniale restent profondément ancrés dans l’esprit des élites politiques et publiques, en l’occurrence allemandes.
Face à la guerre d’agression menée par Israël contre l’Iran, la guerre d’extermination contre les Palestiniens à Gaza et en Cisjordanie, les attaques israéliennes contre le Liban et la Syrie et l’occupation de leurs territoires – qualifier l’ensemble des sept guerres menées par Israël contre les Etats de la région de «sale boulot» témoigne d’une mentalité dominatrice à part entière.
Ce genre de regard porté sur Israël est celui sur un vassal qui fait le «sale boulot» pour son suzerain. Le regard porté sur les victimes des guerres ramène ceux qui sont la cible de ces attaques au rang de «déchets et d’ordures» à éliminer, qui ne méritent pas qu’en les touchant on se salisse les mains.
Ce que la journaliste de la ZDF et le chancelier allemand expriment ici sur le ton de la conversation n’est rien d’autre qu’un pur et simple racisme et une pensée suprémaciste, avec lesquels les Européens tentent depuis le Moyen Âge de soumettre le «reste» du monde.
Les croisades du XIIe siècle, les conquêtes coloniales menées par l’Europe en Asie, en Afrique et en Amérique latine, l’extermination des Indiens d’Amérique, la première nation assassinée par les colons européens afin de fonder les Etats-Unis d’Amérique sur leurs terres – il s’agissait là toujours d’exploiter les matières premières de ces pays, d’exploiter la main-d’œuvre fournie par ces populations, qui avaient pourtant développé dans leur pays une culture, une civilisation et une gouvernance selon leurs propres visions du monde. Il s’agissait toujours de contrôler les ports, les voies maritimes et ce que l’on appelle aujourd’hui les «couloirs de transport».
Les dominants européens se sont toujours considérés comme le sel de la terre, supérieurs à tous les autres et destinés à diriger le monde. Les Etats-Unis ont condensé cette perception en se présentant comme la «nation indispensable» suprême. «La ville sur la colline» [métaphore archaïque de Jérusalem comme centre religieux judaïque» projetée plus tard sur la «terre promise» des pères pèlerins colonisant le nouvel continent] d’où «rayonne la lumière de la liberté et qui éclaire le monde» ou, dans les termes de l’ancienne secrétaire d’Etat américaine Madelaine Albright dans une interview (NBV TV du 19 février 1998): «Si nous devons recourir à la force, c’est parce que nous sommes l’Amérique. Nous sommes la nation incontournable. Nous sommes debout. Nous nous projetterons plus loin encore dans l’avenir.»1
Et voici qu’à présent c’est au tour du chancelier allemand Friedrich Merz et de la journaliste Diana Zimmermann d’expliquer le monde au public, par le biais de la chaîne ZDF. La guerre illégale et non provoquée menée par Israël contre l’Iran serait donc pour eux un «sale boulot», le gouvernement et l’Etat iranien un «facteur de déstabilisation», l’Allemagne serait menacée par l’Iran, mais aussi par le Hezbollah (libanais) et le Hamas (palestinien), qui auraient «semé la mort et la destruction dans le monde, soutenus par le régime de mollahs», «à coups d’attentats, d’assassinats et de meurtres».
Et ce Chancelier allemand, élu à résultat précaire, d’adresser à l’armée et aux dirigeants israéliens «le plus grand respect» pour avoir accompli ce «sale boulot», car sinon, la «terreur de ce régime… potentiellement armé de l’arme atomique» aurait pu se poursuivre pendant des années.

Ce que les deux acteurs de ce spectacle de propagande savent certainement, mais ne disent pas, c’est ce qui suit: au moment de l’attaque surprise israélienne du 13 juin 2025, l’Iran était en pleine négociation avec les Etats-Unis au sujet de son programme nucléaire, lequel était étroitement contrôlé par l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA); de plus, en vertu du droit international et humanitaire, les attaques contre les installations nucléaires et les infrastructures civiles sont interdites et c’est la Cour internationale de justice qui poursuit l’Etat d’Israël, son gouvernement et son armée pour génocide contre les Palestiniens.
L’Assemblée générale des Nations unies, à la majorité des États membres en session, a demandé à plusieurs reprises à Israël de libérer les territoires palestiniens occupés depuis 1967 et de restituer les biens confisqués aux Palestiniens.
Le chancelier fédéral et les journalistes savent ou devraient savoir, de par leur fonction, que le Hamas et le Hezbollah sont des organisations politiques et armées de libération qui ont vu le jour dans leurs pays respectifs – affaiblis politiquement et militairement – pour lutter contre l’occupation israélienne.
Ils doivent également savoir que tous les États de la région sont membres de l’ONU et ont signé la Charte des Nations unies.
Tout homme, femme ou enfant vivant dans les pays de la région attaqués par Israël depuis 1948 a les mêmes droits que ceux qui vivent en Europe et aux Etats-Unis, dont beaucoup de dirigeants parcourent le monde avec la conviction tranquille qu’ils peuvent élégamment éliminer ces «animaux humains» (Yoav Gallant) grâce à l’accomplissement du «sale boulot» d’Israël et ainsi s’approprier leurs terres.
Chaque enfant de Gaza, chaque ouvrière en Iran, chaque agriculteur au Liban a, selon la Charte des Nations Unies, les mêmes droits qu’un Friedrich Merz ou une Diana Zimmermann.
Le duo Zimmermann/Merz prône une stratégie de domination telle qu’elle prévaut aux Etats-Unis, dans l’Union européenne et à l’OTAN. Cette stratégie repose sur le racisme et la suprématie blanche (white supremacy); elle est le moteur de l’impérialisme colonial américain, européen et de l’OTAN, qui a besoin de guerres pour asseoir sa domination mondiale.
«La stratégie de domination est profondément ancrée dans l’héritage culturel des pays de l’OTAN et de l’UE», peut-on lire dans un article sur la «domination mondiale de l’Occident» publié dans le journal suisse Horizons et débats.2
Les parties belligérantes, Israël et l’Iran, ont bien compris Merz. L’ambassade d’Israël à Berlin l’a remercié pour sa «clarté morale». Le ministère iranien des Affaires étrangères à Téhéran a convoqué l’ambassadeur allemand.3
Mais qui donc trace une ligne rouge4 autour de la Chancellerie fédérale et des studios de télévision tout en verre de Berlin, comme l’ont fait à Londres, La Haye et Bruxelles lors d’impressionnantes manifestations autour des ambassades israéliennes, des lignes rouges, aussi rouges que le sang humain?
Les pays et les populations ravagés par Israël grâce aux armes et à l’argent américains et allemands doivent-ils supposer que les descendants de Karl Marx, Hannah Arendt et Albert Einstein se sont tout naturellement adaptés au mode de vie et à la mentalité coloniale de la «suprématie blanche» sur notre monde à tous?! •

la Chancellerie fédérale


(Traduction Horizons et débats)
Le Chancelier allemand fait fi du droit international
L’ancien directeur général de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), Mohammed el-Baradei, a réagi aux déclarations de Friedrich Merz par un message largement diffusé sur la plateforme X:«Vous a-t-on dit, Monsieur, que les attaques ciblées contre des installations nucléaires sont interdites par l’article 56 du Protocole additionnel aux Conventions de Genève, que l’Allemagne a pourtant signé? Et que le recours à la force dans les relations internationales est généralement interdit par l’article 2, paragraphe 4, de la Charte des Nations Unies, sauf en cas de légitime défense ou d’attaque armée ou encore sur autorisation du Conseil de sécurité, dans le cadre de mesures de sécurité collective? Peut-être devriez-vous vous familiariser avec les principes fondamentaux du droit international…»
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