
Ukraine pousser la guerre jusqu’à l’épuisement?

par Karl-Jürgen Müller – 03.06.25 – N° 12 – Horizons & Débats
C’est honteux: alors que le processus de négociation visant à mettre fin à la guerre en Ukraine vient de débuter, l’Allemagne, ensemble avec une grande partie de l’Union européenne, persiste dans son rôle peu constructif, voire belliciste. Ses responsables politiques agissent en acteurs semblant dénués de toute raison, de toute humanité aussi. Veulent-ils en effet tout faire pour que la catastrophe triomphe?
Mikhaïl Romm
Il y a 60 ans, le documentaire soviétique réalisé de Mikhaïl Romm intitulé «Le fascisme ordinaire» était également diffusé en Occident.
Avec ce documentaire on a affaire à un témoignage historique valeureux dont nous ne retiendrons ici qu’une courte scène, vers la fin du film: des visages graves d’Allemands lors d’un rassemblement du parti national-socialiste en 1944. Le narrateur du film (le régisseur russe lui-même) croit reconnaître, au moins pour un instant, quelque chose de nouveau dans ces visages: non plus un masque déshumanisé de corruption mentale, mais les débuts d’une réflexion personnelle sérieuse.
I – Peu d’espoir avec Friedrich Merz
Plus de 80 après cette scène documentée par Romme: Friedrich Merz, le nouveau chancelier allemand déclare, lors d’une interview télévisée avec Maybrit Illner1 (le 15 mai, au sujet de la guerre en Ukraine), que cette guerre devait probablement se poursuivre jusqu’à l’épuisement de la Russie.

Friedrich Merz,

Il l’a dit de façon indirecte, il es vrai, en déclarant explicitement que les guerres ne prennent généralement fin que lorsqu’une des parties belligérantes, voire les deux, sont épuisées, citant des exemples allant de la guerre de Trente Ans à la guerre du Vietnam.
Pour y ajouter que son gouvernement fera donc tout son possible pour soutenir l’Ukraine, sur les plans diplomatique et militaire, jusqu’à ce que le président russe Poutine «se rende à la raison», c’est-à-dire soit épuisé.
Cette idée sombre correspond précisément à sa déclaration gouvernementale du 14 mai 2025. Evoquant l’image tordue et partisane des causes de la guerre et de la réalité politique mondiale, il s’est prononcé en ces termes:
«Nous continuons à soutenir fermement l’Ukraine attaquée. […] Il ne doit y avoir aucun doute sur notre position, à savoir que nous nous plaçons inconditionnellement aux côtés des Ukrainiens […].»
Et d’ajouter: «Une chose est claire: nous ne sommes pas partie prenante à cette guerre et ne le deviendrons pas.»
Bien que les faits, au regard du droit international, ont depuis longtemps rendu caduque une telle assertion, ce qu’il exprima dans le fond, c’est ceci:
nous autres Allemands (ensemble avec cette nouvelle «coalition des volontaires» UE ) continuons à vous fournir les armes ainsi que les données électroniques pour méticuleusement cibler vos attaques, à vous instruire et à vous guider… mais lorsqu’il s’agit de mourir au front, c’est votre besogne à vous.

Dans sa déclaration gouvernementale, Friedrich Merz a renoué avec la vétuste rhétorique régissant dans les années de l’apogée de la guerre froide: en remplaçant «la paix» par «la force» et la «dissuasion» par le réarmement illimité.
Le «renforcement de la Bundeswehr» est donc devenu «la priorité absolue» de sa politique. Il veut transformer la Bundeswehr en «l’armée conventionnelle la plus puissante d’Europe».
Dans quelle logique? A quoi tout cela servira-t-il?
La paix ne s’assure pas par un réarmement massif dépassant de loin les dimensions d’un arsenal purement défensif – la guerre froide après 1945 l’a montré – mais avant tout par une vraie et honnête diplomatie, la compréhension et des accords contractuels contraignants.
La parole guerrière «Les Allemands au front» apportera à l’Europe tout sauf la paix.
II – Il faut interpeller l’Histoire
Si l’on se penche sur l’histoire de la Seconde Guerre mondiale, on est poussé sur l’évidence que pour l’Allemagne, cette guerre avait été perdue à la fin de de l’an fatidique 1941 déjà. La guerre éclair ensemble avec la guerre d’extermination menées par l’Allemagne d’alors contre l’Union soviétique – l’objectif principal des efforts de guerre nazis – s’étaient arrêtées devant les portes de Moscou, cette «guerre éclair» arriva à ses termes . Avec ses ressources limitées, l’Allemagne n’était plus en mesure de mener une guerre de grande envergure, à longue période. Fin 1941, certains responsables en étaient bien au courant déjà mais leurs voix n’étaient pas entendues, plutôt étouffées…
Seconde Guerre Mondiale
Merz a donc tout à fait raison en ce qui concerne la Seconde Guerre mondiale: malgré une défaite prévisible depuis fin 1941, l’Allemagne a poursuivi la guerre pendant trois ans et demi, dans une guerre totale et jusqu’à l’épuisement total. Le prix de ces trois ans et demi de guerre supplémentaires a toutefois été incommensurablement élevé.
Quant à Friedrich Merz, il aurait pu faire un choix différent. Il serait en effet libre de reconnaître que tout doit être fait pour éviter une prolongation de la guerre jusqu’à l’épuisement.
Il pourrait reconnaître que ce n’est pas l’épuisement de la Russie qui est à l’ordre du jour, mais très probablement celui de l’Ukraine.
Il pourrait reconnaître que chaque jour de prolongation inutile de la guerre signifie plus de victimes et plus de destructions.
Il pourrait reconnaître que sa politique cause un grave préjudice non seulement aux Ukrainiens, mais aussi à la population de son propre pays.
Il pourrait reconnaître les conséquences dévastatrices que peut avoir et aura l’empoisonnement croissant des relations avec la Russie.
Et il devrait se rendre compte que sa politique ne contribue pas de manière constructive à mettre fin à la guerre en Ukraine.
C’est pourquoi elle n’est pas prise au sérieux par ceux qui s’efforcent d’y aboutir. Sa politique n’est qu’un facteur perturbateur de plus.
III – La réflexion sérieuse fait cruellement défaut

Friedrich Merz pourrait également admettre ouvertement que la guerre par procuration qu’il préconise sera toujours menée en Ukraine.
Et pas seulement une guerre – selon la déclaration du gouvernement – entre une «Europe» qui défendrait «le droit et la loi» et une Russie effectuant une brèche en faveur de «la tyrannie, la force militaire et la loi du plus fort».
Mais plutôt une guerre dans le cadre d’un conflit entre une élite impériale du monde occidental qui aspire, depuis des décennies à l’hégémonie par tous les moyens, du soft et du hard power, et une communauté d’Etats et de peuples qui continue de défendre les principes de la Charte des Nations unies et aspire à la souveraineté et à l’autodétermination, l’égalité des peuples et des États, ainsi qu’à une architecture de sécurité internationale plus pacifique.
L’Ukraine et la Russie sont donc juste deux parmi ces nombreux Etats frontaliers dans différentes régions du monde menant cette même guerre.
En d’autres termes, les propos et la politique de Merz ne montrent encore aucun signe de réflexion sérieuse de sa part ni parmi ceux qui le conseillent.
Et que pensent les autres Allemands, les autres Européens?
Faut-il vraiment se battre à nouveau jusqu’à l’épuisement ?
Faut-il à nouveau payer le prix fort de son propre déclin?
Où sont-elles, les alternatives?
III – Continuons à percevoir notre Histoire, sans ambages
Carl Zuckmayer,
Du temps de la fin de la Seconde Guerre mondiale, beaucoup d’Allemands avaient effectivement changé mentalement, en particulier les jeunes. C’est Carl Zuckmayer, pas le moindre témoins, qui décrit cette situation dans son «Rapport sur l’Allemagne pour le ministère de la Guerre des Etats-Unis d’Amérique».2 Dans le chapitre «La jeunesse dans le no man’s land (1949)», on lit donc:
«Lorsque la guerre prit fin, le monde entier était convaincu de trouver une jeunesse complètement imprégnée de la propagande nazie et de l’éducation totalitaire du Troisième Reich, renfermée envers toute autre opinion à laquelle on ne pouvait s’approcher, comme de prédateurs abandonnés, qu’avec des pistolets d’alarme et des barres de fer, et qu’il fallait d’abord rééduquer lentement pour trouver un terrain d’entente. […] Mais la réalité en fut tout autre. L’esprit du ‹loup-garou› s’effondra, à l’exception de quelques vestiges, avec la capitulation. Ce qui affluait à travers l’Allemagne depuis les fronts brisés, les camps de prisonniers, les villes bombardées et les régions séparées, cherchant le chemin du retour dans les gares et sur les routes de campagne, et se retrouvait en partie dans les universités, les écoles, aux emplois réduits – c’était en réalité une foule de jeunes gens désabusés, affamés, luttant désespérément pour leur existence et pour donner un sens à cette existence, une jeunesse qui ne disposait plus de moindre repère dans le passé et ne discernait encore nulle part un avenir nouveau, positif et meilleur. Pour l’Allemagne de 1945, le national-socialisme était sans aucun doute révolu, et ce non seulement à cause de la guerre perdue, mais aussi à cause de sa faillite morale – c’est-à-dire à partir d’une conviction certes tardive et lentement acquise, mais tout à fait sincère.»
Et quant à nous?
Devons-nous en effet revivre cela encore une fois pour nous enfin réorienter solidement en direction de l’alternative?•

1https://www.zdf.de/play/talk/maybrit-illner-128/maybrit-illner-vom-15-mai-2025-100?staffel=2025
2 Nickel, Gunther; Schrön, Johanna; Wagener, Hans. Carl Zuckmayer. Deutschlandbericht für das Kriegsministerium der Vereinigten Staaten von Amerika; Wallstein Verlag 2004ISBN 3-89244-771-3

L’UE officielle vient de restreindre encore la liberté d’expressionkm. Avec le 17e paquet de sanctions contre la Russie1, adoptées le 20 mai 2025 par le Conseil de l’Union européenne (ministres des Affaires étrangères et de la Défense), l’UE impose de nouvelles sanctions à certains médias et représentants des médias, pas seulement russes, parmi lesquels les citoyens allemands Thomas Röper et Alina Lipp, qui vivent en Russie.Les accusations portées contre les deux Allemands sont les mêmes que d’habitude: propagande russe, désinformation et théories du complot. Le communiqué de presse de l’UE indique que tous deux sont «impliqués dans des activités visant à saper le processus politique démocratique en Allemagne».Le message bruxellois ne détaille en rien ce que cela signifie dans sa logique. Le fait est que Thomas Röper et Alina Lipp commentent, de manière critique et toujours étayée par des faits la présentation locale officielle de la guerre en Ukraine, hautement partisane.Ils le font régulièrement en public, de manière à évoquer l’intérêt face à ce que nos grandes entreprises suppriment et – exactement pour cette raison – sont donc lus et entendus par de nombreuses personnes dans les pays germanophones.
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Une Allemagne contribuant en effet à la paix doit réorienter sa politique étrangère de sécurité!Déclaration du 9 mai 2025, lors de la commémoration de la fin de la Seconde Guerre mondiale à Moscou«A l’occasion du 80e anniversaire de la fin de la Seconde Guerre mondiale, avec un petit groupe de membres du Parlement européen, nous nous rendons aujourd’hui sur la place Rouge à Moscou, face à la Tombe du soldat inconnu. Pour l’Allemagne, une telle visite mériterait toute l’attention qui lui est due. Le soldat enterré ici représente cet immense nombre de Russes ayant perdu leur vie dans la guerre contre l’Allemagne nazie. Témoin muet du monstrueux tribut de sang que la Russie a payé dans la guerre contre l’Allemagne nazie criminelle, il nous exhorte, nous autres Allemands, à la paix. Sur les 60 millions de morts, bilan funeste de cette «guerre totale», près d’un sur deux était citoyen soviétique et ainsi majoritairement russe.Citoyenne et citoyen allemands, nous éprouvons de la honte face au fait que l’Allemagne, pays responsable de tant d’atrocités perpétrées au cours de la Seconde Guerre mondiale, ait exclu les Russes des cérémonies de commémoration honorant tous les soldats morts dans cette guerre, sans exception. En ce jour hautement mémorable par rapport aux relations germano-russes, nous aurions dû réfléchir ensemble à la raison pour laquelle, malgré les expériences amères du passé, l’Allemagne et la Russie s’affrontent à nouveau dans une attitude belliciste.Si nous avions été prêts à négocier à temps l’extension de l’OTAN avec la Russie, cette guerre aurait pu être évitée.Mais où l’Allemagne était-elle alors? Et pourquoi l’Allemagne n’a-t-elle pas soutenu les négociations de paix entre l’Ukraine et la Russie, en mars 2022 déjà?Le communiqué d’Istanbul témoigna d’un brillant travail de la diplomatie ukrainienne tandis que la Russie avait accepté les propositions de paix ukrainiennes. Au bout d’un mois seulement, cette guerre aurait donc pu être terminée. Combien de victimes, combien de souffrances, combien de destructions auraient été épargnées, surtout pour les Ukrainiens.Aujourd’hui, le nouveau gouvernement allemand s’apprête à saper activement les efforts de paix du président américain. Lorsque le ministre allemand des affaires étrangères, nommé entre-temps, déclare que «la Russie sera toujours notre ennemi» regrettant que les missiles de croisière Taurus ne soient pas prêts à temps pour attaquer Moscou, on croit se retrouver à l’époque de la Seconde Guerre mondiale. Ce comportement belligérant de l’Allemagne ne nous rapprochera certes pas de la paix.Les hommes politiques qui s’engagent en faveur de la poursuite de la guerre ne devraient jamais oublier que ce n’est pas leur sang ni celui de leurs enfants qui sera versé, mais celui des Ukrainiens et des Russes.La haine est mauvaise conseillère, ce n’est pas l’autosuffisance qui fait gagner une guerre tout comme ce ne sera pas au travers des armes que l’humanité atteindra enfin la paix dans le monde. Si l’Allemagne veut contribuer à la paix, elle doit corriger à fond sa politique étrangère de sécurité. Dans cette perspective, par contre, ce seront les attitudes de respect mutuel, d’écoute et de compréhension face également à l’adversaire, qui seront les clés – et non pas les missiles Taurus!Une nouvelle effusion de sang, la destruction croissante de l’Ukraine, le maintien des sanctions et une prétendue hostilité héréditaire envers la Russie ne peuvent pas être dans l’intérêt de l’Allemagne. Les actualités nous appellent au recours à la diplomatie. Les faits nous contraignent à renouer sérieusement avec le projet de paix européen.»Michael von der Schulenburg
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Thomas Rôper