
Turbulences lors de l’élection du chancelier et autour de l’AfD

Une Allemagne sans boussole
par Karl-Jürgen Müller – 20 mai 2025 – N° 11- Horizons & Débats

Friedrich Merz
Le 6 mars, le candidat de la CDU/CSU à la chancellerie n’a été élu chancelier qu’au deuxième tour de scrutin par le Bundestag allemand, et ce à la majorité dont la précarité n’a jamais été vue dans le passé.
C’était la première fois dans l’histoire de la République fédérale d’Allemagne que les députés de la future coalition gouvernementale ont refusé d’approuver sans entrave leur candidat à la chancellerie.
Au premier tour, 18 députés du CDU, du CSU et/ou du SPD n’ont pas donné leur voix à Friedrich Merz. Comme on ne sait pas qui étaient ces 18 députés, on ne peut que faire des suppositions sur leurs raisons.
Le fait est que Friedrich Merz ne fait pas l’unanimité non seulement au sein du SPD, mais aussi dans son propre parti, le CDU. L’un des points essentiels de la critique au sein de son propre parti est qu’il n’a pas tenu ses promesses électorales, et que le contrat de coalition du nouveau gouvernement ne laisse pas entrevoir de changement de politique, contrairement à ce qui avait été annoncé avant les élections.

Mais l’échec de Friedrich Merz au premier tour est aussi le présage d’une évolution plus importante: l’Allemagne perd sa stabilité, qui était sa marque de fabrique après sa récréation en forme de la République fédérale allemande, suite à la Seconde Guerre mondiale. Ont contribué très largement à cette stabilité de longue date: un large consensus de l’ensemble de la société sur des questions fondamentales, une politique financière, économique et sociale largement acceptée, une politique étrangère visant avant tout la diplomatie et l’équilibre. Il n’en est plus question aujourd’hui. Les divisions au sein de la société allemande prennent des traits irréconciliables, la politique financière, économique et sociale témoigne d’un déclin alarmant, la politique étrangère montre une volonté de grande puissance et d’agressivité.
Ce n’est que dans ce contexte que l’on peut comprendre la montée en puissance du parti Alternative für Deutschland (AfD), mais aussi l’attitude autoritaire des élites du pouvoir allemand à l’égard de ce parti, ainsi que d’autres forces d’opposition bien réelles.
Pour un nombre croissant d’Allemands, surtout en Allemagne de l’Est, l’AfD est la seule alternative depuis que le parti autrefois alternatif Die Linke est passé du côté de l’establishment.
Le jour de l’échec de Friedrich Merz l’a rendu absolument évident. Die Linke a offert son soutien à Merz se battant avec acharnement pour obtenir une voix dans le concert des puissants, voix que le parti semble désormais obtenir également du CDU.
Ce soutien est nourri par l’emblème «Ensemble contre la droite» (et contre la Russie).
Le fait que l’Office fédéral allemand de protection de la Constitution (Bundesamt für Verfassungsschutz), qui dépend du ministère de l’Intérieur allemand, se soit adressé au public quelques jours avant l’élection du chancelier en annonçant que l’AfD était «assurément d’extrême droite», n’a pas été une surprise.
C’était la simple continuation de la ligne suivie jusqu’à présent, et cette ligne n’a qu’un rapport secondaire avec le programme de l’AfD et sa politique. Par contre, ce qu’il faut relever, c’est l’incapacité des gouvernants et le défi frôlant l’irréel que représenterait l’AfD en matière de pouvoir politique pour les partis établis.
Mais il est également intéressant de constater que la justification publiée jusqu’à présent par l’Office fédéral de protection de la Constitution se concentre uniquement sur un point: une notion de peuple prétendument «anticonstitutionnelle» appliquée par le parti1.
Le parti lui-même a réfuté cette affirmation. Il n’aurait guère de définition «purement ethnique de peuple allemand» et ne plaiderait pas pour une discrimination des citoyens allemands issus de l’immigration.
De quoi s’agit-il donc en réalité?
En d’autres termes, quelles sont les conséquences et le but de la définition formelle de la citoyenneté allemande?
Est allemand celui qui a un passeport allemand?
Et lors de l’attribution d’un passeport, l’identité historique et culturelle joue un rôle de moins en moins important?
Le 7 mai, lors de négociations suite à une plainte de l’AfD devant le tribunal administratif de Cologne, l’Office fédéral de protection de la Constitution est revenu sur son évaluation selon laquelle l’AfD était «assurément d’extrême droite», en attendant la décision finale du tribunal.
Comme avant le 2 mai, l’Office fédéral parle à nouveau uniquement d’un «cas suspect». Le communiqué de presse de l’Office fédéral du 2 mai concernant la classification de l’AfD a été retiré du site Internet de l’Office. La classification de l’AfD comme «assurément d’extrême droite» avait suscité des critiques internationales aussi. •

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1 voir à ce sujet: https://www.seniora.org/politik-wirtschaft/deutschland/verfassungsschutz-gegen-afd-wie-eine-geheimpolizei ; sur la notion de peuple dans la Loi fondamentale: https://www.bundestag.deresourceblob936992/4651880d5b3e487f0b8c906ad3fe9b9a/WD-3-145-22-WD-1-038-22-pdf.pdf |


