6879 – Perrier.. Vittel.. Hépar.. Volvic… Les grandes sources d’eau minérale françaises luttent pour leur survie.. par Olivia Détroyat – 19.05.25 – Le Figaro –

Perrier.. Vittel.. Hépar.. Volvic… Les grandes sources d’eau minérale françaises luttent pour leur survie..

Trois groupes se partagent l’essentiel (60%) du marché: Nestlé (Perrier, San Pellegrino, Vittel…), Danone (Evian, Volvic, La Salvetat, Badoit…), et Sources Alma (Saint-Yorre, Vichy Célestins, Thonon, Cristaline…). monticellllo – stock.adobe.com

par Olivia Détroyat – 19.05.25 – Le Figaro –
DÉCRYPTAGE – Alors que la commission d’enquête du Sénat rend ce lundi ses conclusions, les minéraliers sont confrontés à la fragilité croissante de certaines sources d’eau. Une épée de Damoclès sur leur activité.
«Pour 2025, le préfet nous a informés d’une baisse supplémentaire de 5% de nos autorisations annuelles de prélèvements (sur la source, NDLR), ce qui n’était pas prévu à l’origine en 2021».
Le directeur de la  Société des Eaux de Volvic (SEV), Emmanuel Gérardin, a joué franc jeu lors de son audition il y a trois mois au Sénat sur les pratiques des industriels de l’eau en bouteille. Malgré un travail de fond réalisé avec la région ces dernières années pour baisser les volumes prélevés à la source de Clairvic qui alimente la célèbre eau auvergnate, les effets du changement climatiques obligent la marque à s’adapter en permanence.
 Volvic (SEV), Emmanuel Gérardin
En raison de la baisse de la pluie «efficace» (celle qui recharge les nappes), le rythme de recharge de la nappe s’est allongé de 30% depuis les années 1980. Grâce à diverses actions (optimisation des volumes utilisés pour le nettoyage, réutilisation des eaux usées dans l’usine…), le groupe Danone, propriétaire de la marque, s’était déjà engagé à baisser de façon volontaire de 20% ses prélèvements locaux entre 2021 et 2026/2027. Ce taux sera donc porté à 25%. Néanmoins, le groupe estime pouvoir encore maintenir la production autour de 1,2 milliard de bouteilles par an.

À Vergèze (Gard), la situation de la source qui alimente l’iconique marque Perrier

 

À Vergèze (Gard), la situation de la source qui alimente l’iconique marque Perrier est beaucoup plus critique. Celle-ci risque même de perdre son précieux label d’eau minérale naturelle. Des contaminations régulières ont amené son propriétaire Nestlé Waters à fermer un puits. Faute de stabilité sanitaire, il a aussi consacré deux de ses sept forages locaux à la fabrication d’autres types de boissons. Plus précisément des eaux aromatisées et énergisantes (non minérale naturelle), sous la marque Maison Perrier.
En effet, le statut d’eau minérale naturelle (EMN) est strict: l’eau doit être d’origine souterraine, micro-biologiquement saine, avec une composition (en minéraux, en oligo-éléments…) stable dans le temps. Elle ne peut être ni traitée ni désinfectée, même si la microfiltration (au-delà de 0,8 micron) est tolérée.
Le groupe suisse a aussi été contraint en 2023 de fermer quatre forages à Vittel-Contrexville, deux alimentant la marque Contrex et deux de la marque Hépar. En cause : l’impossibilité de «maintenir les caractéristiques essentielles d’une eau minérale naturelle», selon l’ancien directeur du site.
Alors que le Sénat rend lundi son très attendu rapport sur les pratiques des industriels des eaux en bouteille, ces exemples illustrent les tensions que connaissent les minéraliers. L’eau qu’ils embouteillent depuis des décennies subit les effets du dérèglement climatique. 
La multiplication des périodes de sécheresse et leur intensification jouent d’abord sur le débit des sources. Les épisodes météos violents plus fréquents accroissent aussi les risques de dégradation des nappes souterraines. En outre, les activités industrielles et agricoles à proximité des impluviums, ces bassins naturels de captation des eaux, peuvent provoquer des pollutions. Ces impluviums sont stratégiques car c’est là que les eaux s’y minéralisent, en traversant la roche.
Si la baisse du débit des certaines sources d’eaux minérales en France est plutôt bien mesurée, il reste difficile de faire une cartographie précise de l’état sanitaire des eaux souterraines tricolores.
« On avance à l’aveugle sur le sujet, car seul un arrêt total des forages permet de mesurer le niveau et la qualité sanitaire précise d’un aquifère», explique Emma Haziza, hydrologue et experte en adaptation climatique.
«Les nappes d’eaux souterraines ont des spécificités propres liées à leur terroir géologique, et les effets du changement climatique sont différents pour chacune», ajoute Cathy Le Hec, directrice des eaux minérales de Danone pour l’Europe.
Un rapport de l’Igas (Inspection générale des affaires sociales) datant de juillet 2022 chiffrait toutefois à 30% la part des eaux minérales commercialisées subissant des traitements interdits par la réglementation (traitements par UV ou par filtre à charbon). Ce qui laisse supposer que les sources associées ne sont plus, naturellement, assez propres ou assez stables en teneur minérale, et que les minéraliers ont préféré les traiter pour éviter tout risque.

Taux de conformité sous pression

Si les lots commercialisés en France ne présentent pas de danger sanitaire (les traitements étant sûrs), les critères de pureté originelle de l’eau semblent ainsi de plus en plus difficiles à respecter.
Le taux de conformité des eaux minérales naturelles françaises à cette exigence est passé de 98,5% à 95,8% entre 2021 et 2023 (mesure à la source), d’après un rapport du ministère de la Santé datant de décembre.
Jean-Luc Boudenne, professeur des universités à Aix-Marseille
Selon Jean-Luc Boudenne, professeur des universités à Aix-Marseille auditionné en janvier par le Sénat, «une forte proportion des eaux minérales exploitées actuellement en France ne devrait plus être considérée comme telle dans les années futures». 
Pour éviter de voir leur activité s’effondrer à l’avenir, les minéraliers doivent donc se mobiliser pour préserver la qualité des sources.
Trois groupes se partagent l’essentiel (60%) du marché:
  1.  Nestlé (Perrier, San Pellegrino, Vittel…),
  2. Danone (Evian, Volvic, La Salvetat, Badoit…),
  3.  Sources Alma (Saint-Yorre, Vichy Célestins, Thonon, Cristaline…).
Le géant suisse ne réalise que 3,5% de son chiffre d’affaires avec son pôle eaux, mais le chiffre monte à 18 % pour Danone dont la seule société des eaux minérales d’Évian pèse 1,7 milliard d’euros de chiffre d’affaires (marques Evian, Badoit et Salvetat).
Quant à Sources Alma, la quasi-totalité de son activité provient de l’eau en bouteille (minérale ou de source). L’enjeu économique est aussi majeur: selon le syndicat des minéraliers, 30.000 emplois dépendent directement ou indirectement du secteur.
L’activité est déjà fragilisée. Entre les arrêts de production de certains puits en France, une météo fraîche l’an dernier et les impacts du scandale des traitements illégaux des eaux en bouteilles chez Nestlé et Sources Alma, les volumes d’eau minérales naturelles (plates ou gazeuses) vendues en France ont décroché de plus de 10% depuis 2022, selon Circana.
La consommation d’eau en bouteilles en France
130 et 135 litres par habitant(80% d’eaux plates, 60 % d’eau minérale et 40 % d’eau de source)


Les géants du secteur s’activent de fait depuis plusieurs années pour garder leurs sources à flots, et de qualité suffisante. Volvic a par exemple investi depuis 2017 30 millions d’euros pour déployer un plan de sobriété hydrique sur son site d’embouteillage, lui permettant d’atteindre les objectifs de baisse des prélèvements d’ici 2026.
«En aucun cas l’allongement de la recharge de la source n’est lié à sa surexploitation. Mais nous nous adaptons à cette nouvelle donne car la préservation de la nappe et sa pérennité sont notre priorité absolue», explique Cathy Le Hec chez Danone.

Protection des impluviums

À Evian, la star des eaux minérales, «nous n’avons aucun signal de baisse de la recharge sur la nappe», assure Cathy Le Hec.
Dès 1992, le groupe Danone a créé l’Association pour la Protection de l’Impluvium de l’Eau Minérale Evian (Apieme), un partenariat public-privé entre la société exploitante et les 13 communes concernées, avec à la clé des programmes de réduction des pesticides, de pratiques plus écologiques…
Au même moment, Nestlé s’est attelé à Vittel à un exercice similaire avec les parties prenantes locales, notamment une quarantaine d’agriculteurs.
En échange de la mise à disposition de terres, ils s’engagent à mettre en place des pratiques agricoles plus vertes (pas de produits phytos ou d’engrais..). La Société des eaux de Vittel a même financé depuis 2019 le remplacement d’une soixantaine de citernes à fioul chez des particuliers locaux, pour réduire l’impact carbone. Avec un impluvium s’étalant sur plus de 11.000 hectares – la taille de Paris — et dix-sept communes, l’exercice est acrobatique, car il s’agit de réussir à faire concorder les intérêts des fermes, des entreprises et des autres activités présentes localement.
Selon Guillaume Pfund, docteur en géographie économique, ces efforts n’ont pas été vains. De 8,8 milligrammes par litre en 1992, le taux de nitrates moyen dans les eaux en bouteille françaises est tombé à 4 mg (pour un seuil maximal de 15 mg). Mais la bataille est très longue, et coûteuse. Depuis 2021, Nestlé a dépensé 110 millions d’euros dans une centaine de projets de gestion de ses sources d’eau partout dans le monde. Et le combat n’est jamais gagné. Toujours selon le chercheur, le taux de nitrates mesuré sur certains impluviums français a eu tendance à remonter récemment.
 « Tant que ces groupes ne baisseront pas plus fortement leurs niveaux de prélèvements, la qualité des sources se dégradera, estime Emma Haziza. C’est dans leur intérêt d’agir plus vigoureusement car il y va de la pérennité de leur business».
Alors que des observateurs considèrent que, malgré les efforts, certaines sources ne peuvent plus, d’ores et déjà, respecter la pureté originelle, la tentation se fait aussi de plus en plus grande de revoir les règles du jeu, en modifiant la réglementation en vigueur.
C’est le cas de Nestlé qui milite activement pour pouvoir filtrer plus finement ses sources (à 0,2 micron) avant de les mettre en bouteilles.
Danone n’est pas du tout sur la même ligne. «Nous tenons au maintien des critères de l’eau minérale, qui sont les plus stricts et garantissent ses effets bénéfiques sur la santé», explique Cathy Le Hec.
Le débat pourrait durer, car des désaccords persistent aussi sur l’impact de la microfiltration sur les caractéristiques microbiologiques des eaux.
Ainsi, le préfet du Gard vient de sommer Nestlé d’enlever ses microfiltres de 0,2 micron installés à Vergèze en 2023.
La bataille de l’eau est moins que jamais un long fleuve tranquille.

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