6758 -Economie russe – le pivot vers l’Asie est-il irréversible ? Par Hubert Testard – 28.02.25 – Asialyst –

Économie russe – 

le pivot vers l’Asie est-il irréversible ?

Hubert Testard
Hubert Testard est un spécialiste de l’Asie et des enjeux économiques internationaux. Il a été conseiller économique et financier pendant 20 ans dans les ambassades de France au Japon, en Chine, en Corée et à Singapour pour l’Asean. Il a également participé à l’élaboration des politiques européennes et en particulier de la politique commerciale, qu’il s’agisse de l’OMC ou des négociations avec les pays d’Asie. Il enseigne depuis huit ans au collège des affaires internationales de Sciences Po sur l’analyse prospective de l’Asie. Il est l’auteur d’un livre intitulé « Pandémie, le basculement du monde », paru en mars 2021 aux éditions de l’Aube, et il a contribué au numéro de décembre 2022 de la « Revue économique et financière » consacré aux conséquences économiques et financières de la guerre en Ukraine.


Par Hubert Testard – 28.02.25 – Asialyst –
Vladimir Poutine et Xi Jinping en mars 2023 au palais à Facettes du Kremlin de Moscou (Source : Free Malaysia Today, DR).

Au moment où se négocie la fin de la guerre en Ukraine, Vladimir Poutine vante le potentiel du marché russe et se déclare prêt à des « deals » avec les entreprises américaines. Mais le pivot vers l’Asie du commerce extérieur russe est déjà très avancé, et le principal partenaire en voie d’effacement n’est pas l’Amérique, c’est l’Europe, grande importatrice d’énergie.
Le commerce extérieur russe avait traditionnellement deux pieds d’importance comparable. Un pied occidental, essentiellement européen, et un pied asiatique, principalement chinois.
Depuis le début de la guerre avec l’Ukraine, le pied occidental s’est momifié et la dépendance à l’égard des marchés asiatiques est devenue très forte. La fin possible de la guerre et la perspective d’une levée au moins partielle des sanctions ne devraient pas changer fondamentalement cette nouvelle donne.

I – Un pivot très avancé

Le gouvernement russe ne publie plus de données sur son commerce extérieur depuis le début de la guerre. L’institut européen Bruegel a donc mis en place un suivi mensuel des échanges extérieurs russes avec les 38 principaux partenaires de la Russie à partir des données publiées par ces pays.
L’évolution que retrace le précieux tracker de Bruegel est spectaculaire.
Les Européens (UE27, Royaume-Uni, Suisse et Norvège) sont passés de 52% des exportations russes en 2021 à seulement 12% en 2024.
A l’inverse, les cinq principaux partenaires asiatiques de la Russie (Chine, Inde, Japon, Corée et Kazakhstan) ont vu leur part bondir d’un tiers des ventes russes en 2021 à 70% en 2024.
Si l’on décompose ces tendances par pays, ce sont essentiellement la Chine et l’Inde qui ont compensé les pertes de débouchés russes vers l’Europe, ainsi que la Turquie qui est devenue un pays de transit important. L’Amérique de Donald Trump n’a jamais pesé lourd – 7% des ventes russes en 2021 et 1% en 2024 car elle est elle-même exportatrice nette d’énergie et de matières premières, qui constituent l’essentiel des exportations russes.


Ce pivot vers l’Asie a un coût, car la progression des ventes vers l’Est n’a compensé qu’à moitié la perte de débouchés vers l’Occident. Le coût est particulièrement net pour les ventes de gaz par les réseaux existants de gazoduc. Le volume exportable vers la Chine et vers le Japon ne couvre qu’un tiers des débouchés perdus vers l’Union européenne.
Globalement les exportations russes ont chuté de 22% en valeur entre 2021 et 2024.
II – Des places déjà prises sur le marché intérieur
Moscou fait miroiter le retour possible de certains grands groupes américains sur le marché russe. Après l’invasion de l’Ukraine, environ 370 entreprises américaines sur un total de 1 300 sociétés étrangères avaient mis fin à leurs activités dans le pays, selon une étude conjointe de la Kyiv School of Economics et de la Yale School of management (« The Russian business retreat », janvier 2023).
Les entreprises américaines avaient une présence sur le marché russe beaucoup moins importante que celle des entreprises européennes. Les groupes internationaux qui avaient avant la guerre un chiffre d’affaires local supérieur à un milliard de dollars et qui sont partis étaient au nombre de vingt-sept dont seulement cinq sociétés américaines.
La présence des grandes entreprises américaines était concentrée sur quelques secteurs : les cartes de crédit avec Visa et Mastercard, les smartphones d’Apple, les sociétés d’audit financier, les télécommunications et quelques biens de consommation avec Pepsi, McDonald, British American Tobacco…
Dans l’automobile, ce sont les Européens et les Japonais – Volkswagen, Toyota, Renault, Scania, Mazda – qui détenaient les parts de marché les plus importantes.
Depuis le départ des sociétés occidentales, les places ont été prises par les sociétés russes et chinoises.

Dans l’automobile, la marque Lada du groupe d’État AvtoVAZ détenait un tiers du marché local en 2024. Renault-Nissan avait vendu sa participation majoritaire dans AvtoVAZ en 2021 pour un rouble symbolique. Parmi les dix premières marques présentes sur le marché, on compte trois russes, six chinoises – qui collectivement occupent 45% du marché – et une polonaise.

Dans le domaine des téléphones portables, Apple survit grâce à des transactions sur le marché noir, mais l’essentiel des ventes sont faites par les marques chinoises.
Une dizaine de banques russes se partagent le marché local des cartes de crédit. Visa et Mastercard n’ont de chances de revenir que pour gérer les transactions internationales où leur réseau est incontournable. Ce sera sans doute la même problématique pour les sociétés d’audit américaines dont les activités ont été reprises par leurs associés de nationalité russe.
Dans les biens de consommation, McDonald a cédé ses parts à son principal franchisé Alexander Govor qui a rebaptisé les points de vente sous le label « vkusno I tochka »(« délicieux, un point c’est tout ! »). On voit mal Alexander Govor se contenter d’un simple retour en arrière. Plus généralement, la levée des sanctions occidentales qui visent directement les entrepreneurs russes va être un préalable à de nouveaux « deals » entre ces derniers et les groupes occidentaux.

III – Vers des deals énergétiques?

C’est probablement dans le domaine de l’énergie que le potentiel de contrats est le plus important.


Exxon Mobile, par exemple, avait été forcé d’abandonner ses parts dans Sakhalin I. Il s’agit d’un champ pétrolier et gazier dont il avait été l’opérateur principal pendant vingt ans. La perte comptable de cette sortie sans compensations a été de 4,6 milliards de dollars. On parle aujourd’hui d’un retour possible de la société américaine dans le groupement en charge de Sakhalin I.
Le réchauffement climatique crée par ailleurs des opportunités pour l’exploration pétrolière et gazière dans l’Arctique, et les groupes américains auront besoin de partenariats russes pour élargir leur accès à ces ressources.
Mais deux facteurs devraient limiter le champ des accords possibles.
L’incertitude géopolitique concernant la Russie restera très forte dans les années à venir. La position politique américaine peut fluctuer avec Trump et s’inverser dans quatre ans à l’occasion de la prochaine élection présidentielle aux Etats-Unis. Une paix en Ukraine trop favorable à la Russie peut par ailleurs encourager de nouvelles offensives russes qui provoqueraient un retour des sanctions économiques, pour autant qu’elles aient été effectivement levées.
Sur le plan énergétique, le marché du gaz est profondément transformé. Le gaz naturel liquéfié (GNL) a le vent en poupe pour compenser la chute des livraisons par gazoduc. Il a l’avantage d’être mondial, avec des prix spots comme le marché pétrolier. Or, les États-Unis et la Russie sont en concurrence directe pour le GNL. Les majors américaines ont beaucoup d’autres opportunités dans le monde – en Europe, dans le golfe du Mexique, en Guyana ou au Brésil – et elles veulent s’attaquer davantage au marché chinois.
La Russie a donc de bonnes chances de rester économiquement dépendante de l’Asie, et en particulier de son grand voisin chinois.
Par Hubert Testard


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