6729 – La Charte des Nations unies doit devenir la base juridique d’un monde multipolaire – par Sergueï Lavrov – 25.02.25 – N°4 – Horizons & Débats


La Charte des Nations unies doit devenir la base juridique d’un monde multipolaire
Sergueï Lavrov
par Sergueï Lavrov – Ministre russe des Affaires étrangères – 25.02.25 – N°4 – Horizons & Débats
 Les trois grands – Winston Churchill, Franklin Roosevelt et Joseph Staline

Le 4 février 1945, il y a 80 ans, les dirigeants des pays vainqueurs de la Seconde Guerre mondialel’Union soviétique, les Etats-Unis et la Grande-Bretagne entamèrent les travaux de la Conférence de Yalta afin de déterminer les contours du monde de l’après-guerre. Malgré leurs divergences idéologiques, ils se prononcèrent en faveur de l’éradication du nazisme allemand et du militarisme japonais. Les accords conclus en Crimée furent reconduits et développés lors de la conférence de Potsdam en juillet-août 1945.
Les délégués de 50 nations, toutes en guerre contre l’Axe, se réunissent en Conférence à San Francisco le 25 avril 1945, pour mettre au point de manière définitive les principes devant régir l’Organisation.

    L’un des résultats de ces négociations a été la création des Nations unies et l’approbation de la Charte des Nations unies, qui reste à ce jour la principale source de droit international.
La Charte fixe des objectifs et des principes applicables au comportement des Etats sur la scène internationale, afin d’assurer leur coexistence pacifique et leur développement durable. Le principe de l’égalité souveraine des Etats a jeté les bases du système de Yalta-Potsdam: nul ne peut prétendre à la dominance, car tous les Etats sont formellement équitables en droits, indépendamment de leur territoire, de leur population, de leurs capacités militaires ou d’autres paramètres.
I – Depuis huit décennies..
la Charte est le cadre normatif et juridique du système international
En dépit de ses atouts et de ses faiblesses sur lesquels les spécialistes n’ont pas fini de débattre, l’ordre de Yalta-Potsdam constitue depuis huit décennies le cadre normatif et juridique du système international. En effet, «si l’ONU n’a pas réussi à nous ouvrir l’accès au paradis, elle nous a en revanche sauvés de l’enfer».1
    L’ordre mondial instauré par les Nations unies remplit sa mission principale: protéger l’ensemble de la population contre une nouvelle guerre mondiale. Le droit de veto inscrit dans la Charte – qui n’est pas un «privilège» mais relève d’une responsabilité particulière dans le maintien de la paix – constitue une barrière solide contre les décisions irréfléchies permettant de trouver des compromis fondés sur un équilibre raisonné des intérêts. En tant que noyau politique du système de Yalta-Potsdam, l’ONU a servi de plate-forme universelle unique pour élaborer des réponses collectives à des défis communs, qu’il s’agisse de la paix et de la sécurité internationales ou du développement socio-économique.
Adoptée en 1960

    C’est à l’ONU que, sous l’impulsion de l’URSS, ont été jetées les bases du monde multipolaire qui se profile aujourd’hui sous nos yeux. Le processus de décolonisation a notamment été légalement mis en œuvre par le biais de la Déclaration sur l’octroi de l’indépendance aux pays et aux peuples coloniaux, adoptée en 1960 à l’initiative de l’Union soviétique.
A cette époque, des dizaines de peuples, auparavant opprimés par les puissances coloniales, ont pour la première fois obtenu l’indépendance et une chance d’accéder au statut d’Etat indépendant. Aujourd’hui, certaines de ces anciennes colonies peuvent revendiquer d’être des centres de pouvoir dans le monde multipolaire tandis que d’autres appartiennent à des unions supranationales ayant une portée civilisationnelle régionale ou continentale.
   Comme l’ont fait observer à juste titre les universitaires russes, toute institution internationale est avant tout «un moyen de restreindre l’égoïsme inné aux Etats».2 L’ONU, avec sa Charte adoptée par consensus, ne fait pas exception à la règle.
L’ordre onusien est donc fondé sur le droit international, véritablement universel, d’où il découle que chaque Etat doit se conformer à ce droit.
II – L’Occident n’a jamais été guéri de son syndrome de l’«exceptionnalisme»
La Russie, comme la majorité des pays membres de la communauté mondiale, n’a jamais eu de difficultés à le mettre en œuvre. Mais l’Occident n’a jamais été guéri de son syndrome d’exceptionnalisme et conserve ses habitudes néocoloniales, c’est-à-dire qu’il vit aux dépens des autres. Les relations interétatiques fondées sur le respect du droit international n’ont, dès le départ, pas été à son goût.
Victoria Nuland, ex-secrétaire d’État américaine

    Victoria Nuland, ex-secrétaire d’Etat américaine, a admis franchement, lors d’une interview, que «le Sommet de Yalta ne nous a pas été favorable, ce n’est pas un accord que nous aurions dû conclure». Ce genre d’attitude explique en grande partie le comportement international des Etats-Unis; en 1945, Washington a été pratiquement contraint d’accepter à contrecœur l’ordre mondial d’après-guerre, aussitôt perçu comme une entrave par les élites américaines qui ont rapidement cherché à le réviser.

Discours de Winston Churchill sur le rideau de fer

Cette révision a commencé avec le tristement célèbre discours de Winston Churchill sur le rideau de fer, prononcé à Fulton en 1946, qui annonçait essentiellement le début de la Guerre froide contre l’Union soviétique.
Percevant les accords de Yalta-Potsdam comme une concession tactique, les Etats-Unis et leurs alliés n’ont jamais respecté le principe fondamental de la Charte des Nations unies, à savoir l’équité ou parité de la souveraineté inaliénable de chaque Etat membre.
III – L’Occident n’a pas su profiter de
l’occasion de corriger son tir après 1990
L’Occident a pourtant eu à sa portée une occasion unique de redresser la barre, de faire preuve de prudence et de prévoyance, lorsque l’Union soviétique s’est effondrée en même temps que le bloc mondial des pays totalitaires. Cependant, ce sont les intérêts égoïstes qui l’ont emporté.

 le Président américain George H.W. Bush 11.09.1990


S’adressant au Congrès, le 11 septembre 1990, le Président américain George H.W. Bush a proclamé, enivré par la prétendu «victoire dans la guerre froide», l’avènement d’un nouvel ordre mondial3, un ordre que les stratèges américains ont compris comme une domination totale des Etats-Unis sur la scène internationale, comme un créneau providentiel leur permettant de mener des politiques unilatérales sans tenir compte des contraintes juridiques inscrites dans la Charte des Nations unies.
    La politique d’absorption géopolitique de l’Europe de l’Est menée par Washington n’est qu’une des manifestations du prétendu «ordre fondé sur des règles». C’est au fond cet «ordre» qui a forcé la Russie à en éliminer les conséquences explosives par le biais de l’opération militaire spéciale.
IV – Que faut-il attendre
du retour au pouvoir de Donald Trump?
En 2025, avec le retour au pouvoir d’un gouvernement républicain dirigé par Donald Trump, Washington a donné une nouvelle dimension à son décryptage des processus internationaux depuis la Seconde Guerre mondiale, ainsi que l’a clairement exposé au Sénat le nouveau Secrétaire d’État Marco Rubio, le 15 janvier: selon lui, non seulement l’ordre mondial de l’après-guerre est obsolète, mais il a été transformé en une arme contre les intérêts des Etats-Unis.4

 Secrétaire d’Etat Marco Rubio


 

En d’autres termes, ce n’est pas seulement le système issu de Yalta et Potsdam qui est indésirable, mais également l’«ordre fondé sur des règles» qui avait semblé jusque-là incarner l’égoïsme et l’arrogance de l’Occident dirigé par les Etats-Unis après la guerre froide.
Le slogan «America first» (l’Amérique tout d’abord) ressemble de manière inquiétante au slogan hitlérien «Deutschland über alles» (l’Allemagne avant tout), et le pari en faveur de la «paix par la force» s’annonce comme le dernier coup porté à la diplomatie – sans compter que ce genre de déclarations et de conceptions idéologiques ne témoignent même plus du moindre respect pour les obligations juridiques internationales de Washington lui incombant au titre de la Charte des Nations unies.
    Toutefois, nous ne sommes plus en 1991, ni même en 2017, lorsque le président américain en exercice s’est retrouvé aux commandes pour la première fois. Les analystes russes notent à juste titre qu’il n’y aura pas de
«retour à la situation d’avant, celle que continuent à privilégier les Etats-Unis et leurs alliés, parce que les conditions démographiques, économiques, sociales et géopolitiques ont changé de manière irréversible»5
et qu’il est probablement vrai que
«les Etats-Unis finiront par comprendre qu’ils ne doivent pas outrepasser leur domaine de responsabilité dans les affaires internationales, de même qu’ils vivront assez harmonieusement comme l’un des principaux Etats, mais non plus comme le maître du monde»6.
V – La multipolarité gagne du terrain
La multipolarité gagne du terrain et, au lieu de s’y opposer, les Etats-Unis pourraient, dans un avenir prévisible, devenir un centre de pouvoir, pourtant responsable, aux côtés de la Russie, de la Chine et d’autres Etats du Sud, de l’Est, du Nord et de l’Ouest de la planète.
Pour l’instant, on est censé pronostiquer que la nouvelle administration américaine ira continuer à multiplier ses raids façon cow-boys – histoire, pour eux, de tester les limites et la durabilité du système centré sur l’ONU par rapport aux intérêts américains. Mais je suis sûr que cette administration ne tardera pas à réaliser que la réalité internationale est bien plus complexe que les caricatures qu’elle se sent libre de diffuser devant des publics américains internes ou des alliés géopolitiques obéissants.
    En attendant que les Américains prennent enfin conscience de cette réalité, nous continuerons à travailler consciencieusement avec ceux de nos partenaires qui partagent nos idées pour adapter les mécanismes des relations interétatiques à la multipolarité et au consensus juridique international issu de la Conférence de Yalta-Potsdam, lequel est inscrit dans la Charte des Nations unies.

 la Déclaration de Kazan des BRICS du 23 octobre 2024,


Il convient de noter la Déclaration de Kazan des BRICS du 23 octobre 2024, qui réaffirme clairement l’engagement uni de la majorité mondiale en faveur du multilatéralisme et du respect du droit international, y compris les objectifs et les principes inscrits dans la Charte des Nations unies en tant qu’élément fondamental et le rôle central de l’ONU dans le système international.7
Cette approche a été formulée par des Etats de premier plan qui façonnent le monde moderne représentant la majorité de sa population. Oui, nos partenaires du Sud et de l’Est ont des souhaits tout à fait légitimes quant à leur participation à la gouvernance mondiale. Contrairement à l’Occident, ils sont, et nous le sommes aussi, ouverts à un débat honnête et ouvert sur toutes ces questions.
VI – Réforme du Conseil de sécurité et de la
politique de recrutement des Nations unies
Quant à notre position sur la réforme du Conseil de sécurité de l’ONU, elle est clairement établie. La Russie cherche à rendre cet organe plus démocratique en élargissant la présence de ceux qui représentent la majorité des populations mondiales: l’Asie, l’Afrique et l’Amérique latine.

 CONSEIL DE SECURITE les candidatures du Brésil et de l’Inde à des sièges permanents au Conseil de sécurité, Le Brésil, l’Allemagne, le Japon et l’Inde, associés dans leur revendication, réclament depuis longtemps un siège permanent au Conseil qui en compte aujourd’hui cinq (États-Unis, Royaume-Uni, France, Russie, Chine) auxquels s’ajoutent dix membres non permanents élus pour deux ans en respectant une représentativité géographique.

Nous soutenons les candidatures du Brésil et de l’Inde à des sièges permanents au Conseil de sécurité, tout en nous efforçant de remédier – par des mesures approuvées par les Africains eux-mêmes – à l’injustice historique dont est victime le continent africain.
L’attribution de sièges supplémentaires aux pays de l’Occident collectif, déjà surreprésentés au Conseil de sécurité, est contre-productive. L’Allemagne et le Japon, qui ont délégué une grande partie de leur souveraineté à leur protecteur étranger et qui ont commencé à ressusciter chez eux les fantômes du nazisme et du militarisme, ne peuvent rien apporter de nouveau aux travaux du Conseil de sécurité.
    Nous sommes fermement attachés à l’inviolabilité des prérogatives des membres permanents du Conseil de sécurité des Nations unies. Compte tenu de la politique aléatoire de la minorité occidentale, c’est le droit de veto seul capable de garantir que les décisions du Conseil tiennent compte des intérêts de toutes les parties.
    La politique en matière de recrutement du Secrétariat de l’ONU reste une insulte à la majorité mondiale, puisque les Occidentaux continuent à occuper tous les postes clés.
L’aménagement de la bureaucratie de l’ONU selon les réalités insrites sur la carte géopolitique du monde ne saurait être différé, comme l’indique sans ambiguïté la Déclaration de Kazan adoptée par les BRICS et mentionnée plus haut. Nous verrons dans quelle mesure l’administration de l’ONU, habituée à servir les intérêts d’un groupe restreint de pays occidentaux, sera réceptive à cet appel.
VII – La Charte des Nations unies répond
aux besoins de l’ère multipolaire

La Charte des Nations unies

Quant au cadre normatif de la Charte des Nations unies, je suis convaincu qu’il répond de manière optimale aux besoins de l’ère multipolaire qui est celle de note avenir en commun, une ère où chacun doit respecter, non seulement en paroles, mais aussi en actes, les principes d’égalité souveraine des Etats, de non-ingérence dans leurs affaires intérieures ainsi que d’autres principes fondamentaux.
Parmi ces principes figure le droit des peuples à l’autodétermination, dont l’interprétation consensuelle est inscrite dans la Déclaration des Nations unies sur les principes du droit international de 1970: l’intégrité territoriale d’un Etat doit être respectée si son gouvernement représente l’ensemble de sa population. Il va sans dire que, depuis le coup d’Etat de février 2014, le régime de Kiev ne représente pas autrement les peuples de Crimée, du Donbass ou de Noworossija qu’à la manière avec laquelle les puissances occidentales ont «représenté» les peuples des territoires coloniaux qu’elles exploitaient.
    Les tentatives éhontées de réorganiser le monde dans l’intérêt d’un seul Etat, en violant les principes de l’ONU, peuvent continuer à engendrer l’instabilité, la confrontation et même la catastrophe. Compte tenu de l’ampleur actuelle des conflits internationaux, le rejet inconsidéré du système de Yalta-Potsdam, dont les Nations unies et la Charte des Nations unies constituent le cœur, conduira inévitablement au chaos.
VIII – Il est grand temps d’envisager
le nouvel ordre mondial dès maintenant
On entend souvent dire qu’il serait prématuré d’exprimer le souhait d’un ordre mondial à un moment où nous nous battons encore pour supprimer les forces soutenues par l’Occident du régime raciste de Kiev. A notre avis, il s’agit là d’une approche eronnée.
 la conférence des chefs d’Etat et de gouvernement de Téhéran en 1943

Les contours de l’ordre mondial d’après-guerre et les points clés de la Charte des Nations unies ont été discutés par les Alliés au plus fort de la Seconde Guerre mondiale, notamment lors de la conférence des ministres des affaires étrangères de Moscou et de la conférence des chefs d’Etat et de gouvernement de Téhéran en 1943, ainsi que lors d’autres contacts entre les futures puissances victorieuses, jusqu’aux conférences de Yalta et de Potsdam en 1945.
Même si nos alliés entretenaient déjà un programme secret, cela n’enlève rien à l’importance durable des principes suprêmes d’égalité, de non-ingérence dans les affaires intérieures, de règlement pacifique des différends et de respect des droits de l’homme et des libertés fondamentales pour tous, sans distinction de race, de sexe, de langue ou de religion».
    De toute évidence, l’Occident a adhéré à ces principes avec des arrière-pensées, avant de les enfreindre brutalement en Yougoslavie, en Irak, en Libye et en Ukraine, mais cela ne signifie pas que nous devrions exonérer les Etats-Unis et leurs satellites de toute responsabilité morale et juridique, ou que nous devrions abandonner l’héritage unique des fondateurs de l’ONU, tel qu’il est incarné dans la Charte de l’ONU. Lorsque, à Dieu ne plaise, quelqu’un tentera de la réécrire (sous prétexte de se débarrasser du système «dépassé» de Yalta-Potsdam), le monde entier ne disposera plus d’aucune base où sont inscrits nos valeurs directrice en commun.
IX – La Russie est prête à travailler
ensemble et en toute honnêteté
 renforcer les principes juridiques des relations internationales.

La Russie est prête à travailler ensemble et en toute honnêteté afin d’équilibrer les intérêts des parties et de renforcer les principes juridiques des relations internationales.
    L’initiative lancée en 2020 par le président Vladimire Poutine en vue d’une réunion des dirigeants des membres permanents du Conseil de sécurité des Nations unies, portants une «responsabilité particulière dans la préservation de la civilisation»8, visait à instaurer un dialogue équitable sur l’ensemble de ces questions. Pour des raisons notoires, indépendantes de la volonté de la Russie, cette initiative n’a pas été poursuivie. Mais nous gardons l’espoir, même si les participants et le déroulement de ces réunions peuvent désormais être différents. Le plus important, selon Poutine, est de «comprendre à nouveau pourquoi les Nations Unies ont été créées et de suivre les principes énoncés dans leurs documents fondateurs»9, ce qui devrait être la principale ligne directrice pour réglementer les relations internationales dans l’ère multipolaire qui vient de s’ouvrir. •


1 RGP, 2020. Бордачёв Т.В. ООН не привела нас кю, но спасла от ада // Можно ли представить мир без ООН? [Peut-on imaginer un monde sans l’ONU ?]. CFDP et Fondation GortchakovTable ronde Rossiya v globalnoi politike, 26 novembre 2024. Disponible sur: https://globalaffairs.ru/articles/mozhno-li-predstavit-mir-bez-oon/  (consulté le 31 janvier 2025)
2 Ibidem.
3 Bush, George H.W., 1990. Address Before a Joint Session of the Congress on the Persian Gulf Crisis and the Federal Budget Deficit. The American Presidency Project.(Discours devant une session conjointe du Congrès sur la crise du Golfe Persique et le déficit budgétaire fédéral.) The American Presidency Project. Disponible sur: https://www.presidency.ucsb.edu/documents/address-before-joint-session-the-congress-the-persian-gulf-crisis-and-the-federal-budget  (consulté le 31 janvier 2025).
4 Rubio, M., 2025. Discours d’ouverture du secrétaire d’Etat désigné Marco Rubio devant la Commission des relations étrangères du Sénat, 15 janvier. Site officiel disponible à l’adresse suivante: https://www.state.gov/opening-remarks-by-secretary-of-state-designate-marco-rubio-before-the-senate-foreign-relations-committee/  (consulté le 31 janvier 2025).
5 Lukyanov, F.A., 2025, «Vers le bas. La Russie dans les affaires mondiales»; disponible sur: https://eng.globalaffairs.ru/articles/downward-lukyanov/  (consulté le 31 janvier 2025).
6 Sushentsov, A.A., 2023. «La désintégration de l’ordre mondial et une vision de la multipolarité : la position de la Russie et de l’Occident». Valdai Discussion Club, 20 novembre ; disponible sur: https://valdaiclub.com/a/highlights/the-crumbling-of-the-world-order-and-a-vision/  (consulté le 31 janvier 2025).
7 XVIe sommet des BRICS, 2024. Déclaration de Kazan. Renforcer le multilatéralisme pour un développement et une sécurité mondiaux équitables. Kazan, Fédération de Russie, 23 octobre. Disponible sur: https://cdn.brics-russia2024.ru/upload/docs/Kazan_Declaration_FINALpdf1729693488349783  (consulté le 31 janvier 2025)
8 Poutine, V., 2020. Mémoire de l’Holocauste: Forum sur la lutte contre l’antisémitisme. 23 janvier. Président de la Russie. Disponible sur: http://en.kremlin.ru/events/president/news/62646  (consulté le 31 janvier 2025).
9 Poutine, V., 2025. Conférence de presse après les pourparlers russo-iraniens. 17 janvier. Président de la Russie. Disponible sur: http://en.kremlin.ru/events/president/transcripts/76126  (consulté le 31 janvier 2025).
Source: https://eng.globalaffairs.ru/articles/un-charter-lavrov/  du 4/02/25; les intertitres ont été ajoutés par la rédaction de Horizons et débats
(Traduction Horizons et débats)


La Charte des Nations unies, équivalent d’une Constitution mondiale, est le seul espoir pour l’humanité de préserver la paix par Alfred de Zayas*


Dans son message du 4 février 2025, Sergey Lavrov, Ministre russe des Affaires étrangères, a évoqué la fin de la Seconde Guerre mondiale et les décisions que prirent les Alliés victorieux en 1945 lors des conférences de Yalta et de Potsdam. Il a rappelé que la création des Nations unies, organisation succédant à la Société des Nations (et donc principal forum pour le maintien de la paix dans le monde), a marqué une étape importante dans les efforts de l’humanité pour éradiquer la guerre et favoriser le désarmement dans une perspective de développement pacifique. L’humanité était alors animée d’espoir et y voyait une réelle possibilité de vivre en paix. Cependant le fanatisme idéologique a entretemps fait échouer la volonté de la majorité de la population mondiale.
 Il faut considérer la Charte des Nations unies comme une sorte de «constitution mondiale» et la Cour internationale de justice, comme le tribunal constitutionnel du monde. Les objectifs ainsi que les principes de l’Organisation, énoncés dans les articles 1 et 2 de la Charte, incluent la sauvegarde de la paix et la promotion des droits de l’homme et du développement.
 Afin de parvenir à ces objectifs, les membres des Nations unies s’engagent à respecter la souveraineté de chaque Etat et à œuvrer en faveur de l’autodétermination des peuples. L’ordre international repose sur l’interdiction de toute ingérence dans les affaires intérieures des autres Etats, l’obligation de régler les litiges de manière pacifique et l’interdiction absolue du recours à la force, sauf si le Conseil de sécurité y consent. Hélas, les Nations unies ne disposent pas de mécanismes d’application efficaces.
Aujourd’hui plus que jamais, le monde a besoin de médiateurs, de faiseurs de paix, de personnes de bon sens conscientes du danger que représenteraient une troisième guerre mondiale et un anéantissement nucléaire.
 Rien ne pourrait justifier cette troisième guerre mondiale et pour l’éviter, nous devons tous nous élever contre les incessantes provocations de l’OTAN et le génocide permanent qu’Israël commet à l’encontre du peuple palestinien. Faire monter les tensions au sujet de l’Ukraine est d’une irresponsabilité criminelle. Nous, Européens, n’avons pas le droit de risquer la survie de l’espèce humaine pour une querelle d’Occidentaux portant sur la désignation d’un hypothétique «numéro un». Pour un Latino-Américain, un Africain ou un Asiatique, il importe peu que la Crimée soit en Russie ou en Ukraine, et nous n’avons pas le droit de jouer avec le destin de la planète comme on mise à la roulette.
 La situation au Moyen-Orient peut également dégénérer en guerre mondiale. Le peuple palestinien a droit à l’existence, à sa patrie et à l’autodétermination, ce qu’ont réaffirmé des centaines de fois l’Assemblée générale des Nations unies et le Conseil des droits de l’homme. De même, les habitants du Donbass ont le droit à l’autodétermination, eux qui ont subi huit années d’agression de la part des forces ukrainiennes, en violation des accords de Minsk I et de Minsk II.
Il ne fait aucun doute qu’ils avaient droit à une sécession réparatrice: au cours de la période qui a suivi le coup d’Etat de Maïdan en 2014, ce sont quelque 14 000 habitants du Donbass qui ont été tués par les bombardements de leur propre armée. Hélas, le réseau médiatique dominant les pays occidentaux persiste à prétendre que l’invasion russe ne résulte pas d’une provocation, niant obstinément le droit inaliénable de la population du Donbass à décider si elle veut vivre en Ukraine ou en Russie. Les habitants des Donets, de Lougansk, de Zaporijjia et de Kherson ont autant le droit de se séparer de l’Ukraine que de nombreux autres peuples victimes d’abus et de discriminations dans le monde. Le droit à l’autodétermination des habitants du Donbass englobe également leur droit à demander leur réincorporation à la Russie. L’ONU a manqué à son devoir envers les peuples ukrainien et russe en n’organisant pas de plébiscite motu proprio [par son initiative à elle, réd.] à la suite du putsch de Maidan.
Le principe de la Responsabilité de protéger («R2P») s’applique au Donbass comme à Gaza. Les deux conflits auraient pu être réglés, si seulement l’Ukraine avait agi en conformité avec les accords de Minsk et si Israël avait mis en œuvre la résolution 242 (datant de 1967!) du Conseil de sécurité et respecté les arrêts de la Cour internationale de justice du 9 juillet 2004 et du 19 juillet 2024.
 Les Nations unies fonctionnent sur le principe de l’égalité souveraine des États et sont tributaires de la négociation multilatérale. Les concepts américains d’«exceptionnalisme» et d’«unilatéralisme» sont incompatibles avec la Charte des Nations unies et avec le droit international. Aucun pays n’est au-dessus des règles du droit international. Nous devons tous respecter ces mêmes règles. La politique du deux poids deux mesures n’a pas lieu d’être.
    Dans son expansion vers l’Est, l’OTAN a rompu les promesses faites par le Président George H.W. Bush et son secrétaire d’Etat James Baker au Président Mikhaïl Gorbatchev. Malgré les protestations répétées de Gorbatchev, Eltsine, Poutine et Medvedev, l’OTAN a poursuivi cette expansion. Pire encore, l’OTAN a usurpé les fonctions des Nations unies et s’est livrée à une série d’agressions en Yougoslavie et dans d’autres pays, qui ont culminé avec le bombardement de la Serbie en 1999, les atrocités commises par les forces de l’OTAN en Afghanistan – et ailleurs – dans une totale impunité jusqu’à présent.
En raison de ces violations flagrantes du droit international, on peut conclure que l’OTAN est devenue une organisation criminelle au sens des articles 9 et 10 du statut du Tribunal militaire international de Nuremberg et conformément à son jugement de 1946, qui a établi que trois de ces organisations nazies étaient en fait des «organisations criminelles». Il est totalement erroné de prétendre que l’OTAN est une organisation régionale légitime au sens de l’article 52 de la Charte des Nations unies. On aurait peut-être pu soutenir qu’à l’origine, l’OTAN était une «alliance de défense», mais il est évident que l’OTAN s’est transformée en une coalition guerrière agissant à l’encontre des objectifs et des principes des Nations unies et qui a commis à plusieurs reprises des actes criminels d’agression. Après la dissolution du Pacte de Varsovie en 1991, rien ne justifiait que l’OTAN continue d’exister.
Lavrov a eu raison de souligner la nécessité du principe de multipolarité et les avancées positives associées aux BRICS. En effet, la déclaration de Kazan du 23 octobre 2024 est tout à fait pertinente et devrait contribuer à faire du monde un endroit plus sûr dans le cadre de la Charte des Nations unies.
En tant qu’ancien Haut-fonctionnaire du Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme (HCDH) et Expert indépendant des Nations unies sur l’ordre international (2012-18), je dois convenir avec Lavrov que «La politique de recrutement du Secrétariat de l’ONU est encore une insulte à la Majorité mondiale, car les Occidentaux prédominent encore à tous les postes clés.»
C’est l’une des raisons pour lesquelles j’ai rédigé mes deux ouvrages Building a Just World Order (Clarity Press 2021) et The Human Rights Industry (2023), tous deux portant sur les dysfonctionnements de l’Organisation, en particulier le Conseil des droits de l’homme et le Haut-Commissariat aux droits de l’homme.
Mes 25 principes de l’ordre international s’appuient sur la Charte des Nations unies, les arrêts et les avis consultatifs de la Cour internationale de justice et les principaux traités internationaux.
Notre objectif commun doit être de préserver la paix et de promouvoir le respect des droits de l’homme par tous les peuples dans tous les pays de notre commune planète. Nous avons tous besoin des Nations unies. Comme l’a dit M. Lavrov, «l’ONU doit redevenir un centre d’harmonisation des actions des nations».
(Traduction Horizons et débats)

* Alfred-Maurice de Zayas est l’ancien expert indépendant des Nations unies pour la promotion d’un ordre international démocratique et équitable (2012–2018), juriste principal au Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme, secrétaire du Comité des droits de l’homme des Nations unies et chef de la division des pétitions. De Zayas a grandi à Chicago, a étudié l’histoire et le droit, a obtenu un J.D. de la Harvard Law School et a obtenu un doctorat en histoire moderne à l’université de Göttingen. Il est l’auteur de 13 livres, dont «Building a Just World Order» (2021), «Countering Mainstream Narratives: Fake News, Fake Law, Fake Freedom» (2022) et «The Human Rights Industry» (2023) (tous publiés sur claritypress.com). En 2022, il a reçu l’International Book Award dans la catégorie Droit pour son livre «Building a Just World Order» (Construire un ordre mondial juste).

Développement du droit: étape par étape à l’aide d’objectifs clairs
par Karl-Jürgen Müller

80 ans après 1945, de nombreux événements d’importance historique mondiale se répercutent encore aujourd’hui: dans les relations internationales, dans la vie des peuples et des Etats. Le 4 février, le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov a rappelé la conférence de Yalta en Crimée et la décision prise à cette occasion par le Président américain Roosevelt, le Premier ministre britannique Churchill et le Secrétaire général du comité central du PCUS Staline de créer une organisation succédant à la Société des Nations après la fin de la guerre, à savoir, les Nations Unies. Les préparatifs avaient déjà commencé auparavant. En effet, des jalons décisifs ont alors été posés pour la suite des débats, de sorte que dès le 26 juin 1945, les statuts de la nouvelle organisation, la Charte des Nations Unies, ont pu être ratifiés et entrer en vigueur le 24 octobre 1945.
Sergueï Lavrov a rendu hommage à la création des Nations Unies et à la Charte de l’organisation en avançant de nombreux arguments et en plaidant pour son maintien et son développement. Le Professeur américano-suisse Alfred de Zayas, spécialiste du droit international, a repris cet hommage en l’appuyant par d’autres arguments. Ces deux prises de position sont d’une grande importance, car la communauté mondiale assiste depuis des décennies, et aujourd’hui de manière accélérée, à l’érosion et à la destruction du droit dans les relations internationales.
 Il sera utile de se rendre compte des idées clés du discours du ministre russe des Affaires étrangères dont j’aimerais retenir celles-ci:
  • son rappel des objectifs formulés dans la Charte de l’ONU pour l’avenir de la communauté mondiale après la fin de la Seconde Guerre mondiale;
  • le fait de rendre hommage – sans pour autant les idéaliser – aux prestations de l’ONU et de la Charte de l’ONU pour la prévention d’une nouvelle guerre mondiale;
  • les causes amenant la Russie de vouloir maintenir la structure des Nations Unies et en particulier le droit de veto au sein du Conseil de sécurité et que ce droit de veto n’est pas un «privilège», mais implique une responsabilité particulièrement importante pour les objectifs des Nations Unies;
  • l’importance de l’Union soviétique dans la réalisation des objectifs des Nations Unies, notamment en matière de décolonisation;
  • la critique des tentatives des élites américaines, après la présidence de Roosevelt, de saper les objectifs des Nations Unies et les projets de l’actuelle administration américaine qui consiste de détruire l’ordre juridique international dans son ensemble par une «politique de pouvoir»;
  • sa confiance dans le fait que la multipolarité déjà inscrite dans la Charte des Nations Unies sera malgré tout réalisée, étape par étape, et que les Etats-Unis sont encouragés de renoncer à leur prétendu «exceptionnalisme» et à leur quête de l’hégémonie – pour «devenir, dans un avenir prévisible, un centre de pouvoir responsable aux côtés de la Russie, de la Chine et d’autres Etats du Sud, de l’Est, du Nord et de l’Ouest mondiaux» – et de veiller à ce que les «actions de cow-boy» de la nouvelle administration américaine Trump ne soient que temporaires;
  • l’importance qu’il donne à la «majorité mondiale» au sein de la communauté des pays BRICS, qui s’est clairement prononcée en faveur du respect du droit international et du rôle central des Nations Unies dans le système international;
  • la volonté de contribuer en faveur d’une réforme des Nations Unies, et notamment du Conseil de sécurité, afin que l’opinion de la majorité mondiale y soit représentée de manière plus forte et permanente; ainsi que son plaidoyer en faveur de l’attribution de nouveaux sièges permanents à des Etats d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine;
  • sa mise en garde contre une nouvelle érosion et un nouvel affaiblissement du système de droit international et de relations internationales établi dans la Charte des Nations Unies;
  • l’affirmation de la volonté de la Russie de rechercher dès maintenant, même si la guerre en Ukraine se poursuit, des solutions pour l’avenir de la communauté internationale qu’il résume ainsi: «La Russie est prête à un travail commun honnête pour équilibrer les intérêts des parties et renforcer les principes juridiques des relations internationales.»
Dans nos pays, de plus en plus de voix s’élèvent pour critiquer les organisations internationales et en particulier les Nations Unies. Nombre de ces critiques ont un fondement réel. Mais le risque existe de jeter le bébé avec l’eau du bain et de perdre, à force de se focaliser sur les critiques, l’effort de dresser un tableau global équilibré. C’est pourquoi le texte actuel du ministre russe des Affaires étrangères et la prise de position du professeur de Zayas sont si importants aujourd’hui.
On ne soulignera jamais assez le progrès civilisationnel que représente le fait de fonder sur le droit la cohabitation des hommes au sein d’un Etat et les relations des Etats entre eux. Un droit qui s’oriente vers la nature sociale et la dignité de l’homme, mais qui connaît aussi la faillibilité de l’homme.
Les structures et les dispositions juridiques ne sont toutefois pas à elles seules la garantie d’une cohabitation fructueuse. Les structures et les dispositions juridiques nécessitent un sens des responsabilités et une prise de responsabilité pour une cohabitation fructueuse, pour le bien commun – également au sein du Conseil de sécurité des Nations Unies. La responsabilité signifie bien plus que la poursuite de ses propres intérêts; la responsabilité signifie avoir une vue d’ensemble. Mais la responsabilité signifie aussi savoir que les progrès dans l’histoire de l’humanité ne peuvent jamais être réalisés par des paroles et des actes radicaux remettant en question tout ce qui a été fait jusqu’à présent, mais qu’ils nécessitent de nombreux petits pas qui s’appuient sur ce qui a fait ses preuves et qui cherchent à améliorer ce qui peut l’être.
Les progrès dans l’histoire de l’humanité sont liés à des personnalités qui assument des responsabilités et qui guident et encouragent les pas en avant – à petite et à grande échelle. C’est notamment une question d’éducation et de formation, une question de culture sociale et politique du pays, de l’environnement dans lequel les personnalités grandissent et sont préparées à assumer toujours plus de responsabilités.


https://www.zeit-fragen.ch/fr/archives/2025/nr-4-18-februar-2025/die-un-charta-sollte-die-rechtliche-grundlage-einer-multipolaren-welt-werden