GAZA vue du sol
Une population civile sans défense (photo Al Mayadeen)
par Seymour Hersh- N° 20 – 08.10.24 – Horizons & Débats
Cette semaine, j’ai parlé à une citoyenne canadienne qui, chercheuse, a travaillé à Gaza. Elle parle arabe et connaît les gens et le territoire, autrefois une oasis méditerranéenne de grands jardins et de fruits exotiques de l’Antiquité qui, depuis l’attaque du Hamas le 7 octobre dernier et la réponse israélienne, est devenu un piège mortel. Les circonstances me défendent d’en dire davantage sur l’identité de mon interlocutrice.
Elle reconnaît que l’attaque du Hamas contre Israël, le 7 octobre passé, a été le choc et l’horreur. Elle la place néanmoins dans le contexte des décennies de répression brutale de la vie à Gaza par Israël. Au fil des ans, elle a appris à bien connaître le peuple palestinien et à admirer ce qu’elle appelle «sa volonté de s’adapter et de s’accommoder».
«Comment m’exprimer», dit-elle, «si vous avez à détruire un groupe d’êtres humains particulier, que voulez-vous qu’il vous dise? La campagne militaire à Gaza a ouvert un nouveau champ de violence contre les civils. Lors de la prochaine guerre, que ce soit au Liban ou dans une autre partie du monde, le fait de cibler systématiquement les hôpitaux ne sera plus autant choquant, car nous avons vu en direct les raids sur les hôpitaux, quatre ou cinq d’entre eux. Il ne sera pas non plus choquant de prendre aux collimateurs des journalistes. Ainsi que les images multiples de bébés décapités, diffusées en direct sur du livestream ne seront plus aussi choquantes.» […]
«Les gens ne comprennent pas que ce que les Israéliens sont en train de faire à Gaza prépare le terrain pour les guerres à venir, partout. Et lorsque les organisations internationales nous laissent tomber à Gaza et que les résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU sont ignorées, elles seront, à l’avenir, ignorées par tout le monde.» […]
«Les gens ne sont pas aussi stupides que certains ne le pensent, et ils ne vont pas oublier. Nous savions ce qui se préparait en octobre et nous avons crié à tue-tête: Arrêtez! Arrêtez tout de suite!
C’est pourquoi les gens sont si terrifiés et enragés. Je suis terrifiée par ce qui va arriver, mais ne vous y méprenez pas.
Pourquoi ce qui va arriver serait-il pire que ce qui vient d’arriver?
Mais nous assistons tous au génocide le plus télévisé de l’Histoire.
Nous n’avions jamais vu avant de flux en direct de personnes dont les maisons sont bombardées et qui ne font, en tant que réaction, que mobiliser TikTok, Snapshot, Twitter et Instagram. Il s’agit d’une population très jeune à Gaza, bien au fait de la technologie, qui parle anglais et qui vous raconte en temps réel ce qui se passe, tout en utilisant les médias sociaux pour collecter de l’argent afin de survivre.» […]
«C’est incroyable, c’est ce qui fait la différence. L’élément visuel de cette guerre fait partie de la normalisation. C’est aussi ce qui fait qu’Israël a du mal à nier parce que nous sommes capables de le voir, de le localiser et de le prouver. Ils ne nient plus qu’ils ont attaqué un hôpital ou qu’ils ont bombardé une école. Ils se contentent simplement de dire que c’est justifié.»
«Israël n’est pas le seul acteur se trouvant dans ce cas.
Ce qui est unique, ce sont les preuves visuelles dont nous disposons, même si nous n’avons pas beaucoup de journalistes internationaux qui font leur travail de manière indépendante, et sur le terrain.
Et pourtant, cela continue, presque un an plus tard. Je pense que c’est ce qui est différent. Et c’est une partie de la terreur que beaucoup d’entre nous ressentent sans cesse.» […]
«Gaza a fait s’effondrer le passé ainsi que l’avenir.
Quel est le message que les Etats-Unis envoient à Israël?
C’est celui-ci: Escaladez la situation comme vous voudrez, mais faites-le de façon contrôlée.
C’est précisément ce qu’ils font, les Israéliens. Ils ont procédé d’une escalade à l’autre. Au début, lorsque nous avons vu une poignée d’enfants exploser et être réduits en morceaux, c’était choquant. Aujourd’hui, nous le revoyons encore et encore.
Lorsque j’étais à Gaza, je ne suis pas médecin, mais ce qui y arrivait à la chair des êtres humains a dépassé tout ce que l’on avait connu avant.
Je pensais être la seule dans la salle d’opération à être profondément choquée. Mais quand j’ai regardé autour de moi, parmi les médecins qui font ce qu’ils peuvent, jour après jour, quotidiennement, héroïquement, eux aussi, ils étaient autant perturbés et traumatisés et cent fois plus épuisés et surmenés que moi.» […]
«Vous ne pensez donc pas que les Palestiniens sont des êtres humains?
Allez-y, on peut croire tout, mais sachez une chose: tout cela n’ira pas s’arrêter là.
Nous le constatons déjà dans la région. Et tout cela face à un gouvernement à Washington qui est absolument incapable d’exercer la moindre pression sur Israël, et dire que le prochain ne le fera pas non plus. Je n’ai pas beaucoup d’espoir, ni quant aux Démocrates ni aux Républicains.»
«Une chose reste. Nous ne documentons pas cela uniquement pour nous-mêmes aujourd’hui. Nous le documentons pour l’avenir. Nous irons, le moment venu, regarder en arrière et essayer de comprendre comment on en était arrivé là.
Comment il s’était fait que les principaux groupes démographiques tués et déchiquetés soient les femmes et les enfants. Qu’il s’agisse d’enfants touchés par un seul tir de tireurs d’élite dans la tête, ce qui montre l’intention, ou d’enfants écrasés par des bulldozers ou mourant d’infections, tout cela démontre la même intention.» […]
«Une femme qui accouche à Gaza vit actuellement l’enfer. Elle ne dispose pas de plus que de deux ou trois heures pour accoucher, et dès que ça y est, elle est renvoyée chez elle. Et être renvoyée chez elle signifie là-bas marcher pendant des heures avec le nouveau-né dans les mains ou s’asseoir sur une charrette tirée par un âne, ce qui est horrible – pleine d’animaux et sale. Vous et votre enfant allez être infectés. C’est les femmes qui sont ciblées.» […]
«Mais je voudrais également vous parler des hommes, car c’est eux qui sont très peu mentionnés dans cette version du génocide devant nos yeux. Nous les connaissons, ces drames d’hommes humiliés, violés. Les populations doivent voir ces images filmées d’hommes pour se rendre compte de ce qu’Israël leur fait subir depuis le mois d’octobre.
De nombreux médecins m’ont parlé de ce qu’ils considèrent entre-temps être un modèle: de jeunes hommes d’une vingtaine d’années ayant reçu des balles, issues des tireurs d’élite israéliens, dans la région de l’aine. S’ils survivent, cela les empêche pour toujours d’avoir des enfants.»
«Existe-t-il des preuves empiriques de tout cela?» C’est elle-même qui soulève la question. «J’en doute. Je veux dire, à qui donc, dans cet enfer, de s’occuper de statistiques?»
La chercheuse affirme qu’elle était certes favorable à la mobilisation des étudiants dans les universités du monde entier pour exercer de la pression sur les Etats-Unis et d’autres pays d’Europe occidentale afin qu’ils cessent de fournir des bombes et d’autres armes à Israël.
Il y a un autre point qui l’a troublée profondément: les messages, diffusés dans leurs réseaux internet, par certains soldats israéliens en permission d’un congé à l’étranger après une rotation à Gaza, dont beaucoup ont la double nationalité. Ces messages internet font donc graphiquement preuve de leurs méfaits: selon ce qu’elle dit il s’agit massivement des vidéos documentant leurs violations dans la bande de Gaza.
«Ces soldats les y affichent ouvertement, en se vantant de leurs violations du droit militaire – avant de rentrer à Gaza», me dit-elle, ajoutant: «Je pense qu’il relève de notre devoir de poursuivre de tels délits.»
Je lui ai demandé ce qu’elle disait de la presse occidentale et de sa couverture de la guerre de Gaza. «J’y pense», m’a-t-elle répondu, «mais ce n’est pas mon premier combat à moi de réorienter les médias occidentaux dérapés. Ils se révèlent, ces temps-ci, ils échouent donc lamentablement. Je me préoccupe davantage des universités, des médias alternatifs, des tribunaux, de la rue aussi. Où sont-ils, ceux qui s’y s’expriment? Qui c’est qui brandit ses pancartes? Quel est le message qu’ils scandent? Qui c’est qui ose porter un foulard paléstinien, ces temps-ci? Ils vivent de moments existentiels, nos médias grand public, et ils ne parviennent pas à se montrer à la hauteur de ce qui serait leur tâche. Mais il ne m’appartient pas à sauver le New York Times ou le Washington Post d’eux-mêmes».•
(Traduction Horizons et débats

https://www.zeit-fragen.ch/fr/archives/2024/nr-20-1-oktober-2024/gaza-vom-boden-aus-gesehen

