En Chine.. les arbres commencent à faire reculer le sable ..

par Karel Vereycken – Septembre 2024 – Solidarité & Progrès
Cet article a été publié en chinois dans le cadre de « Written in the Sky, My China Story », série de témoignages diffusée pour les commémorations du 75e anniversaire de la fondation de la République populaire de Chine. |
Fruit d’un combat acharné, la Chine vient d’arracher une double victoire : elle a endigué l’expansion annuelle des déserts (en hausse de 15 % depuis 1984) et réussi à en transformer une partie en terres arables.
Les chiffres donnent le vertige.
En 2019, l’Administration nationale chinoise des forêts et des prairies (NFGA) indique que malgré les efforts considérables déployés depuis 46 ans pour la réhabilitation des terres, 2,57 millions de kilomètres carrés (soit 26,81 % de la superficie du pays) demeurent des zones désertiques.
Entre 1984 et 2024, la couverture forestière a rétréci de 15 % ! Des tempêtes de sable balaient régulièrement le pays, de la Mongolie à Beijing, endommageant à la fois les infrastructures et les récoltes. La désertification et la dégradation des sols affectent plus de 400 millions de personnes.

Expansion du désert en Chine
– en blanc : régions désertiques et arides
– en vert : couverture forestière actuelle
– en brun : perte de couverture forestière de 15 % depuis 1984
Mais ce n’est pas tout.
La Chine doit nourrir 22 % de la population mondiale avec seulement 10 % des terres arables de la planète. Bien que la croissance démographique soit en berne, une classe moyenne en plein essor réclame une hausse constante des importations alimentaires, qui sont passées de 49 milliards de dollars en 2013 à 139,62 milliards de dollars en 2022,
soit un taux de croissance annuel de 12,3 %.
C’est pourquoi, plus que jamais, transformer les déserts en terres agricoles est devenu un défi existentiel.
Cette année, cependant, la Chine a passé un cap.
Le 17 juin 2024, 30e journée mondiale de la désertification et de la sécheresse, et 30e anniversaire de l’adoption de la Convention des Nations unies sur la lutte contre la désertification, Lin Jian, porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères, a pu annoncer avec fierté une double victoire :
la Chine est le premier pays au monde à avoir enrayé l’expansion du désert, tout en réhabilitant une partie des déserts existants.
Entre 2009 et 2019, les terres désertifiées ont connu en Chine une diminution nette de 50 000 km², ce qui représente un changement significatif par rapport à l’expansion de 3 436 km2 par an à la fin du siècle dernier.
Selon la NFGA, la végétation des forêts et des prairies a été efficacement restaurée et les principales zones gérées ont réalisé un basculement historique, passant d’un processus de « sable forçant les humains à reculer » à celui « d’arbres forçant le sable à reculer ».
Signe d’optimisme, l’expansion agricole et économique des déserts est désormais appelée « exploitation des mines de sable ».
I – Comment cela s’est-il produit ?
Ce résultat est le fruit d’une longue bataille. En novembre 1978, le Comité central du Parti communiste chinois (PCC) et le Conseil d’État avaient décidé de lancer un projet sur 72 ans (1978-2050) pour lutter contre la désertification, appelé « Programme des trois brise-vent nord » (Three North Shelterbelt Program – TNSP).
L’idée de base était de créer au nord, au nord-est et au nord-ouest, des bandes forestières protectrices (brise-vent) autour de la Grande Muraille de Chine, cette fois pour freiner, non pas l’expansion des Mongols mais celle du désert de Gobi, et de fournir du bois aux populations locales.
Gobi, qui signifie « sans eau », est le plus grand désert d’Asie et le cinquième au monde.
Il peut être torride ou glacial, suivant la saison. On estime qu’il ne contient que 5 % de sable, le reste étant constitué de roches dures et nues, de quelques steppes stériles ou herbeuses, et de hautes falaises de boue.
Dans le bassin endoréique du Tarim au Xinjiang, on trouve un autre monstre :
le désert du Taklamakan, deuxième plus grand désert de sable mouvant au monde.
Ses dunes sont toujours en mouvement, comme les vagues d’un océan. Il est surnommé « la Mer de la mort » ou « le lieu de non-retour ».
carte 2 Répartition des déserts en Chine. En bleu, la zone de circulation des vents.
La longueur totale de ce que Deng Xiaoping a appelé en 1988
« la grande muraille verte » devrait atteindre 4500 kilomètres en 2050.
Le programme concerne 551 comtés dans 13 provinces et couvre une superficie totale de 4.069.000 km2 (plus de 40 % du territoire chinois).
Pour réaliser ce programme herculéen, avec l’aide de milliers de fonctionnaires forestiers et le soutien d’initiatives citoyennes et privées, des millions d’hectares de brise-vent et de forêts de fixation des dunes ont été créés pour restaurer et protéger plus de 10 millions d’hectares de prairies et de pâturages de l’érosion éolienne et de l’envasement.
Chaque année, le 12 mars, tous les citoyens chinois plantent des arbres. C’est ainsi que Mme Yin Yuzhen, dont les efforts ont été érigés en modèle par le président Xi Jinping, a pris sur elle de planter toute seule des milliers d’arbres pour réhabiliter l’environnement désolé de sa région.
Yin Yuzhen, agricultrice pionnière de la lutte contre le désert, avec une journaliste de la BBC (à droite).
Les brise-vent entourant les terres agricoles ont permis d’augmenter la production de céréales de 15 à 20 %, ce qui représente un excédent de 1,88 milliard de kilogrammes par an.
Les rendements de la production céréalière dépassent désormais les 300 kg par mu (1/15 ha), alors qu’ils n’étaient que de 100 kg avant le lancement du programme.
À ce jour, le TNSP a permis de reboiser 320.000 km2 et de traiter 850 millions de km2 de prairies dégradées.
Le taux de couverture forestière est passé de 5,05% en 1978 à près de 14% aujourd’hui.
En conséquence, la Chine, avec 211 millions d’hectares, possède aujourd’hui la cinquième plus grande forêt du monde, même si elle ne représente que 22,1% de sa superficie totale.
II – Créativité et innovation
Pour relever le défi, la Chine n’a cessé d’explorer de nouvelles technologies et des méthodes innovantes :
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ensemencement aérien, lorsque c’est possible, dans les zones semi-désertiques ;
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surveillance rigoureuse du désert par satellite ;
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aménagement en « damier de paille », technique consistant à enfouir à demi dans le sol des paquets de paille, en damier, pour fixer le sable ;
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amélioration des sols, notamment grâce à l’application d’une pâte faite d’un mélange de cellulose végétale et de sable, permettant à la terre de mieux retenir l’eau, l’air et les engrais ;
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utilisation de Liquid Nano Clay (LNC), mélange d’eau et de nanoparticules d’argile pouvant transformer des terres sèches et sablonneuses en sol arable retenant l’eau ;
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utilisation de « cyanobactéries cultivées en laboratoire » pour former des croûtes de sol biologiques à la surface du sable, ce qui peut réduire le temps de formation de l’humus de 10 ans à seulement un an ;
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irrigation au goutte-à-goutte et au goutte-à-goutte sous-film et fertirrigation (eau+engrais) ;
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machines de semis automatisées commandées par l’IA ;
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machines de pavage permettant de « planter » plus efficacement les filets de paille ;
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méthode précise de contrôle du sable, telle que l’ajustement de la densité du boisement en fonction de la capacité des ressources en eau locales, afin d’éviter le dépérissement des jeunes arbres et des arbres de taille moyenne.
III – Tirer les leçons de ses erreurs
Si le programme a indéniablement fait ses preuves au niveau de la restauration des terres, sa mise en œuvre a été émaillée d’erreurs et d’écueils. Alors que ceux qui ne font rien n’apprennent rien de nouveau, la Chine a beaucoup appris. Très rapidement, il s’est avéré que la « solution universelle à taille unique » n’était pas la bonne approche, et que la politique basée sur les essais et les erreurs devait non seulement être acceptée, mais qu’elle était essentielle à la réussite.
Par exemple, au début, on a planté des millions de peupliers parce qu’ils offraient des résultats rapides en termes de bois d’œuvre. Beaucoup d’entre eux n’ont pas survécu longtemps, car ces arbres ont besoin de beaucoup d’eau !
Autre cas, celui d’un village de Mongolie intérieure où l’on a transplanté des arbustes qui, dès le lendemain, ont été emportés par le vent.
« Nous avons réussi à garder quelques jeunes arbres, mais en raison de la sécheresse et du manque de pluie, ils ont eu du mal à survivre une deuxième année », rapporte un responsable local.
Après plusieurs échecs, on a constaté que les abricotiers sauvages de la montagne désertique survivent contre vent et sable :
« L’abricotier de montagne résiste à la sécheresse et au froid et possède une grande capacité d’adaptation. C’est une excellente espèce d’arbre indigène pour la fixation du sable et la conservation de l’eau. Les gens peuvent profiter des fleurs au printemps et des fruits en été, ce qui lui confère une valeur économique. »
En 2012, les villageois ont ainsi planté plus de 60.000 abricotiers de montagne qui protègent aujourd’hui le village des tempêtes de sable. Enfin, ils ont planté 17 variétés d’arbres fruitiers et de plantes médicinales afin de diversifier leurs sources de revenus.
Les terres sablonneuses de Horqin, en Mongolie intérieure, deviennent plus verdoyantes.
IV – Le rôle pionnier du Xinjiang
Si les scientifiques chinois ont découvert en 2015 qu’une « quantité terrifiante d’eau », et même « un océan » – équivalant à 10 fois l’eau des cinq Grands Lacs d’Amérique du Nord – se cachait sous le bassin du Tarim, on ne sait toujours pas comment exploiter cette eau.
-le-bassin-du-tarim
Pour l’instant, la totalité des ressources en eau du Xinjiang ne représente que 3% de celui de toute la Chine, et l’utilisation de l’eau à des fins agricoles constitue plus de 91% de l’approvisionnement dans son ensemble. Lors de sa présentation à la conférence sur « l’eau pour la paix », organisée par l’Institut Schiller en janvier 2024 à Paris, le professeur Yungang Bai, vice-président de l’Académie de l’eau du Xinjiang, a présenté un rapport d’étape impressionnant.
Comme dans le désert du Néguev en Israël, les techniques d’irrigation traditionnelles telles que l’inondation et l’aspersion ont été graduellement remplacées par des procédés novateurs :
« Avec la promotion et l’application à grande échelle de la technologie d’intégration eau-engrais [fertirrigation], le champ d’application s’est progressivement étendu, du coton, du maïs et du blé, aux fruits des bois, légumes, melons et autres cultures.
Les avantages de la technologie d’intégration eau-engrais se traduisent principalement par ‘trois économies, une augmentation’, à savoir économie d’eau, d’engrais et de terres, et augmentation des rendements.
Par rapport aux méthodes traditionnelles, l’efficience de l’eau augmente de 40 à 60 %, l’efficience des engrais de 30 à 50 %, l’efficience des terres de 5 à 7 %, l’efficacité de l’irrigation de plus de 15 % et le rendement des cultures céréalières de 20 à 50 % », a précisé le professeur.
V – Eau et énergie
CARTE Français : Carte des bassins versants des fleuves de la Chine (légendes en français). Légende : 1 : fr:Suifen – 2 : Tumen – 3 : fr:Yalu – 4 : Liaodong – 5 : Fleuves côtiers du fr:Hebei et du fr:Liaoning occidental – 6 : Luan – 7 : Fleuves de la péninsule du fr:Shandong – 8 et 9 : Fleuves côtiers du sud-est – 10 : Fleuves du fr:Hainan – 11 : Fleuves de la péninsule du fr:Leizhou, rivières du fr:Guangxi sud-est – 12 : Yun Jiang / Song Hong – 13 : Lancang (Mekong) – 14 : Nu / Salouenn – 15 : Dulong (affluent de l’fr:Irrawaddy) – 16 : Panjnad/ Sênggê Zangbo affluent de l’fr:Indus – 17 : fr:Ili – 18 : Ertix (cours supérieur de l’fr:Irtych) – 19 : fr:Corridor du Hexi – Alxa – 20 : fr:Mongolie-Intérieure.
L’augmentation de la disponibilité de l’eau, et donc de l’accès à la nourriture, dépendra également de l’augmentation de la disponibilité d’une énergie sûre et bon marché.
Dans les régions reculées difficiles à raccorder à un réseau, l’énergie solaire peut jouer un rôle utile, mais sa faible densité et son intermittence, en l’absence d’un système hydroélectrique pour compenser les manques, la rendent peu fiable pour une véritable transition vers une société industrielle moderne.
Avec la mise au point par la Chine de petits réacteurs nucléaires modulaires de quatrième génération (SMR), sa lutte héroïque contre la désertification franchira bientôt un nouveau cap, car cette technologie permettra de dessaler des ressources en eau jusqu’ici inexploitées, et de transformer des terres actuellement considérées comme impropres à l’usage humain, en terres fertiles de haute valeur.
VI – Faire émerger les conditions de la paix
Tout en prenant la tête de la lutte contre la désertification au cours des dernières décennies, la Chine a procédé à de nombreux échanges et coopérations au niveau international, partageant son savoir-faire avec des pays confrontés à des défis similaires, notamment en Afrique.
Depuis 2005, des chercheurs de l’Institut d’écologie et de géographie du Xinjiang (XIEG), et de l’Académie chinoise des sciences, partagent avec l’Asie centrale et l’Afrique des technologies matures de lutte contre la désertification, par le biais d’ateliers et de pratiques sur le terrain.
En Asie centrale, les scientifiques ouzbeks collaborent depuis longtemps avec les scientifiques chinois dans la recherche de solutions pour la mer d’Aral, qui était autrefois le quatrième plus grand lac du monde et qui a rétréci suite à une mauvaise gestion de l’irrigation.
Délégation d’agronomes africains en visite dans le Xinjiang.
Il faut donc reconnaître à leur juste valeur les actions chinoises, qui valent bien plus que mille discours. Elles méritent le plus grand respect, car elles créent les conditions non seulement d’une Chine prospère, mais aussi de la paix dans le monde. ▪

https://ns.solidariteetprogres.fr/spip.php?article61

