
par Arne C. Seifert* – N° 16 du 13.08.24 – Horizons & Débats
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I – Un nouveau conflit mondial
L’«Occident collectif», par le biais de son alliance transatlantique, se trouve face à un camp politique mondial émergent de puissances montantes en Eurasie, en Afrique et en Amérique latine. Leur force motrice peut tout à fait être qualifiée d’«émancipatrice».
Emancipatrice dans le sens d’un détachement de l’hégémonie séculaire du «monde nord-atlantique de l’homme blanc»1, de sa domination coloniale et néocoloniale.
Ces puissances sont avant tout la Chine et la Russie, ainsi que des puissances régionales comme le Brésil, l’Inde, l’Indonésie, l’Iran, le Nigeria, l’Arabie saoudite et l’Afrique du Sud.
Dans ce contexte, on assiste à l’émergence d’une nouvelle configuration de forces et de conflits internationaux, s’appliquant surtout aux régions que les Etats-Unis et l’Occident considéraient et considèrent toujours comme des régions-clés de leur influence internationale, des sources de matières premières indispensables et des débouchés.
Dans le contexte de la multipolarité, les règles de l’Occident commencent toutefois à perdre leur fonction de monopole et de modèle.
Avec sa stratégie sous l’étiquette d’«ordre international fondé sur des règles», l’Occident a élaboré une doctrine politique mondiale visant à maintenir son système de normes et d’institutions internationales, limité aux Etats-Unis et à ses plus proches alliés, même dans un contexte multipolaire.
Ce système comprend
premièrement l’ancien système économique mondial créé et dominé par les anciennes puissances occidentales – le «système économique universel (SEU)»2 ou «système commercial multilatéral fondé sur des règles»3. C’est sur lui que repose le monopole de l’Occident en matière de régulation économique mondiale et de capitaux.
Deuxièmement, on a affaire à un système de dispositifs visant à internationaliser le système de valeurs et d’ordre occidental – terme globalisant pour les droits de l’homme – des pays de l’UE et de l’OTAN.4
L’«ordre international fondé sur des règles» peut donc être qualifié de nouveau pacte de l’Occident en vue du maintien de sa domination universelle dans un monde multipolaire en formation. Les documents de l’OTAN, de l’UE, des parlements et des gouvernements concernant ce concept prouvent qu’ils ont intégré la revendication de cet «ordre international fondé sur des règles» dans leur programme et leurs orientations d’action.
Il est évident que ce sont les Etats-Unis qui orientent ce bloc en faveur de leurs ambitions de leadership en matière de politique mondiale. Ils n’en font d’ailleurs pas mystère.
Le Congrès américain a caractérisé le contenu et la compréhension de la doctrine de cet ordre international «fondé sur des règles» comme un «monde centré sur les Etats-Unis, leurs alliés et partenaires, afin d’imposer leurs valeurs et intérêts communs, de maintenir et de promouvoir des régions libres, ouvertes, démocratiques, inclusives, fondées sur des règles, stables et diversifiées.»5

Les alliances et partenariats américains, y compris l’OTAN, qui ont été créés pour empêcher l’Union soviétique (aujourd’hui la Russie) de devenir un hégémon régional sur l’Europe, sont dorénavant considérés comme les bases des «opérations militaires américaines à grande échelle et à long terme, dirigées contre la Chine et la Russie».6
Dans ce contexte, il est évident que nous nous trouvons face à la phase de consolidation des initiatives américaines visant à contrôler le double continent eurasien par le biais de l’élargissement de l’OTAN à l’Est et de l’intégration de l’Eurasie. Dans cette perspective, le conflit entre l’Occident et la Russie au sujet de l’Ukraine – de même qu’avec la Chine – peut être considéré comme une épreuve de force dans «l’ère de la rivalité des grandes puissances» («Era of Great Power Competition», US Congressional Research Service).
Elle met un terme à une phase relativement courte de détente après la fin du premier conflit Orient-Occident, en 1990.
Cette nouvelle confrontation se caractérise par un ensemble défini être hostile à dimension eurasiatique, composant trois continents (l’Amérique, l’Europe UE, l’Asie), un caractère multiforme et instrumentalisé du déroulement de la guerre et du conflit, une guerre économique mondiale avec des conséquences sur d’autres domaines encore, économiques, financières, commerciales, sur les matières premières et les marchés ainsi que sur les crises sociales internes.

II – Causalités
La thématique du titre de ces réflexions («l’ordre international fondé sur des règles») ne serait pas suffisamment prise en compte sans l’examen de sa deuxième partie, «versus l’émancipation postcoloniale – limites et impasses d’un projet d’hégémonie globale» qui renvoie aux causalités, aux forces motrices et aux contradictions de ce conflit mondial. En effet, plus l’Occident œuvre dans son but de «domestiquer» la multipolarité de manière monopolistique, plus les contradictions internationales existantes iront probablement s’intensifier de manière militante. Et c’est précisément dans l’erreur d’appréciation des nouveaux rapports de force internationaux que réside la charge explosive de ce nouveau conflit mondial.
Il en va de même pour les scénarios de conflits régionaux ou continentaux et leurs causalités à elles. Achim Wahl, Karin Kulow, John P. Neelsen, co-auteurs d’une étude éponyme publiée par le Welttrends-Institut für Internationale Politik, démontrent que des changements fondamentaux dans les rapports de force internationaux se produisent actuellement au détriment de l’Occident transatlantique. Elles risquent de placer sa doctrine d’un «ordre international basé sur des règles» sur un terrain mouvant. Son instabilité réside tout d’abord dans le fait que la progression du Sud global est fondée sur des changements qualitatifs et quantitatifs de nature objective. L’Occident ne sera pas en mesure de les contrôler, de les maîtriser ni même de les stopper. Il est confronté au fait que l’ancien «premier monde» doit constater que désormais le bris de son hégémonie mondiale séculaire se trouve précisément au sein de ce qu’il a dénommé le «troisième monde». C’est avant tout lui qui ne reconnaît plus l’auto-positionnement de l’Occident en tant que «numéro un». C’est là que réside principalement la nouvelle caractéristique qui anime la dynamique internationale de la multipolarité.

Avec les États BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud) et l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS), des regroupements régionaux influents et des centres de gravité eurasiatiques ont vu le jour. Les pays membres de l’OCS représentent environ 40% de la population mondiale dont la Chine seule en recouvre 12%.

L’ancien chancelier allemand Gerhard Schröder, ensemble avec Gregor Schöllgen, évaluent la situation dans laquelle se trouve l’Occident de la manière suivante:
«Il ne fait aucun doute que les bases d’un nouvel ordre mondial sont posées depuis longtemps. […] Alors que les architectes survivants de l’ancien ordre mondial, à savoir les Nord-Américains et les Européens de l’Ouest, sont coincés depuis 30 ans dans ses structures, d’autres, les Chinois en tête, ont pris les choses en main et ont instauré des faits. Il se peut que ces faits ne nous plaisent pas, mais nous n’avons pas le choix. Nous devons les accepter en tant qu’éléments d’un ordre construit jusqu’à présent sans notre intervention. Or, si nous bougeons pas, nous échouerons.»7
Il faut également tenir compte de ce que «l’ordre international fondé sur des règles», avec sa prétention avouée à la domination universelle, est confronté au dilemme de la constitution de cet ordre international. En d’autres termes, il s’agit de savoir si celui-ci continuera à se conformer au système traditionnel monopolaire (USA), comme c’est le cas depuis 1990, ou multipolaire, comme il l’est actuellement déjà volontaire à le rester à l’avenir.

L’ancien chancelier allemand Gerhard Schröder
Ce qui met au centre à la question de l’hégémonie.
Dans la mesure où les Etats-Unis et leurs alliés insistent sur l’universalité de leur position dominante dans le monde, ils se trouvent en contradiction à la tendance actuelle qui évolue avec force vers la multipolarisation. Contrairement à la fin de la bipolarité entre deux systèmes sociaux antagonistes qui a déterminé l’ordre international de la fin de la Seconde Guerre mondiale en 1945 jusqu’à la fin du bloc de l’Est en 1990 (et dont l’effondrement a ouvert aux Etats-Unis le créneau historique d’une hégémonie mondiale exclusive), les Etats-Unis et leurs alliés se voient aujourd’hui non seulement mis au défi par le réveil du Sud post-colonial, conjointement avec la Russie et la Chine, mais aussi par le fait que ces pays sont en train de devenir des acteurs majeurs de la mondialisation. Il est également capital que cette fois-ci, ils ne puissent pas miser sur une chute silencieuse des nouvelles puissances, comme ce fut le cas en 1990/91 pour l’Union soviétique et le camp socialiste. Aujourd’hui, il faut tenir compte du fait que les «nouvelles puissances» sont et restent les moteurs et les vecteurs de cette multipolarité en développement.


III – Quelques caractéristiques générales
De manière générale, on peut donc résumer ceci:
Premièrement, les nouveaux rapports de force multipolaires réduisent la marge de manœuvre de l’Occident en matière d’action internationale et ses chances de réaliser ses ambitions universalistes. Au contraire, il doit de plus en plus faire face à des contre-pouvoirs réels, qui se forment de manière dynamique, et à leurs revendications internationales.
Deuxièmement, le programme de la doctrine du pacte international basé sur des règles, la conflictualité des stratégies antirusses et antichinoises, la militarisation des relations internationales et surtout une nouvelle guerre froide des valeurs contrastent de manière spectaculaire avec les aspirations du Sud. Face à ces contrariétés, les dominants ne peuvent plus faire ce qu’ils veulent, tout simplement parce que les anciens dominés n’acceptent plus la domination. Cela vaut également pour les aspects économiques mondiaux. Au lieu de s’ouvrir à des réformes, avec des étapes vers un nouvel ordre économique, commercial, climatique et sécuritaire mondial, «l’ordre international basé sur des règles» véhicule des contradictions internationales exacerbées, et ceci face aux acquis d’une multipolarité encore jeune, pesant ainsi sur les processus de consolidation d’une politique globale de paix.
Troisièmement, il ne faut pas nier les dangers que la doctrine du pacte de «l’ordre international fondé sur des règles» porte en elle face aux relations internationales contemporaines. Du fait évident que la multipolarité nécessite des objectifs, des règles, des comportements et des «codes de déontologie» internationaux remaniés entre les Etats, elle doit revendiquer des modalités transitoires en matière de droit international aussi ainsi que dans d’autres domaines. Ces modalités transitoires dans le droit international doivent insister sur celles qui existent, basées donc en premier lieu sur la Charte des Nations unies tandis que concernant les relations entre les Etats, elles doivent être conformes à celles garantissant la coexistence pacifique. Ce sont précisément les règles dans les rapports internationaux sur lesquelles les pays des BRICS et de l’OCS consentent de fonder leurs efforts.
En résumé, le pluralisme des systèmes et des valeurs est loin d’être une incitation à la guerre. C’est là l’un des principaux enseignements de la période de coexistence pacifique en Europe après la fin de la Seconde Guerre mondiale, c’est ce pluralisme vécu qui qui favorise la détente. Ce ne sont pas les différences de système en soi qui constituent une cause primaire de menace, mais la militarisation dans l’approche de ces divergences. Nos résultats empiriques permettent de conclure que la problématique des valeurs et le «changement de régime» au sein des contradictions interétatiques et internationales comptent parmi les causes de conflit les plus explosives. Pour les alimenter, il n’y avait aucune raison objective, mais des intérêts partisans occidentaux. Une telle politique de nouvelle confrontation (entre blocs) présumément guidée par les valeurs ne peut que conduire à davantage de guerres et de catastrophes.

IV – Conclusions
En conclusion on peut donc retenir quatre points décisifs.
Premièrement, l’Union européenne ne pourra éviter de revoir et de redéfinir ses intérêts internationaux et de politique étrangère dans le cadre de la multipolarité qui se met en place et qui est déjà bien réelle. Il lui faudra sans tarder redynamiser son expérience et son potentiel continentaux en matière de détente des conflits, de prévention de la guerre et de coexistence. Le moins qui puisse être accompli est le niveau atteint d’un autre un gouvernement fédéral allemand: le 28 novembre 1990, le chancelier Helmut Kohl a déclaré au Bundestag allemand:
«Nous sommes tous appelés à présent à concevoir une nouvelle architecture pour la maison européenne, pour un ordre de paix durable et équitable sur notre continent.»8
Dans le nouveau contexte multipolaire, après avoir en 1990 surmonté la guerre froide avec succès par le biais de politiques de paix, il est en effet insensé de faire peser sur la multipolarité un nouvel fardeau hégémonique transatlantique en forme de nouvelles confrontations, d’une perte de confiance, de crises et de guerres. La question prophétique d’Egon Bahr, qu’il a posée autrefois (après 1990) à l’Europe face à un nouveau monde, à savoir si elle veut l’autodétermination, est toujours à l’ordre du jour, tout comme sa réponse:
«L’autodétermination ne peut être réalisée que relativement à la puissance du protectorat. Plus précisément: en mettant fin à la large domination des Etats-Unis sur notre politique étrangère et de sécurité européenne»9.
Deuxièmement, dans des conditions multipolaires, une attitude paisible envers les présumées états «non démocratiques» est une condition préalable. La tolérance envers le pluralisme culturel et religieux, l’autodétermination et l’identité nationale ouvrirait d’énormes perspectives de détente au niveau international. Il faut éliminer des relations internationales les mots d’ordre provocateurs tels que la fausse alternative «démocratie contre autocratie». En ce qui concerne l’importance et la place de la problématique des valeurs dans les relations entre Etats européens et eurasiens, il faudrait élaborer une approche qui évalue de manière réaliste les conditions multipolaires et socioculturelles plurielles contemporaines. La priorité appartient aux relations coopératives entre les Etats.
Troisièmement, il conviendrait de redonner une importance centrale et pratique aux principes de coexistence pacifique en Europe, cela notamment selon l’Acte final d’Helsinki et à celui de Bandung10 concernant celle avec l’Afrique et l’Asie. Les Etats signataires doivent s’efforcer à nouveau à respecter et à moderniser leurs principes et règles fondamentales. En Europe, l’objectif d’un ordre de paix européen incluant la Fédération de Russie ne doit pas être abandonné comme «obsolète», face à une Russie restant le plus grand pays d’Europe.
Quatrièmement, la position unique prise de l’Europe sur le continent eurasien doit être exploitée avec perspicacité en faveur d’un bénéfice mutuel. Ce dernier point est d’une importance capitale en termes de perspectives, car ce sont avant tout la Chine, l’Europe et la Russie devant tirer profit de leur proximité continentale mutuelle, trois centres du monde susceptibles de soutenir la nouvelle construction mondiale multipolaire. Une relation de coexistence et de coopération pacifiques pourrait les transformer en centre de gravité d’une économique mondiale plus équitable. •

1 Crome, Erhard. Deutschland auf Machtwegen, VSA: Verlag Hamburg, 2019, S. 1682Royal United Services Institute for Defence and Security Studies, Occasional Paper, April 2019; https://static.rusi.org/201905_op_which_rules_why_there_is_no_single_rules_based_international_system_web 3 Le terme est issu des Sommets du G-20
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*Arne Clemens Seifert (né en 1937 à Berlin), Dr. h.c., ancien ambassadeur, Senior Research Fellow, WeltTrends-Institut für Internationale Politik, Potsdam. Etudes à l’Institut des relations internationales, Moscou, spécialisation pour la Turquie, l’Iran, l’Afghanistan, diplôme en 1963. Doctorat à l’Institut du mouvement ouvrier international, Berlin, 1977. Dr. h.c. à l’Institut d’Orient de l’Académie des sciences de Russie en 2017.Fonctions au ministère des Affaires étrangères de la RDA 1964-1990: domaine des États arabes, mandats en Égypte, Jordanie; chef de secteur Irak, Iran, Afghanistan; collaborateur scientifique du vice-ministre pour l’Asie, l’Afrique; ambassadeur dans l’État du Koweït 1982–1987; chef de département 1987–1990. Après 1990: mission de l’OSCE au Tadjikistan; conseiller pour l’Asie centrale au Centre de recherche de l’OSCE (CORE), Institut de recherche sur la paix et la politique de sécurité de l’Université de Hambourg, spécialisé dans la recherche sur l’OSCE et l’Asie centrale – prévention civile des conflits, transformation, islam politique, relations laïques-islamiques, processus politiques. Publications récentes, entre autres: Dialog und Transformation – 25 Jahre OSZE- und Zentralasienforschung, Nomos; Islamischer Aufbruch in Zentralasien – Spezifika religiöser Radikalisierungsprävention, OSZE-Jahrbuch Bd. 24, 2018; Friedliche Koexistenz in unserer Zeit – Der neue Kalte Krieg und die Friedensfrage, WeltTrends, 2021; «Regelbasierte internationale Ordnung» versus post-koloniale Emanzipation – Grenzen und Sackgassen eines globalen Hegemonieprojekts, WeltTrends 2022. |




