6126 – L’Occident a troqué ses valeurs pour un combat “eux” contre “nous” par Bruno Maçaes – 19 mai 2024 – New Statesman



par Bruno Maçaes – 19 mai 2024 – New Statesman traduit par Courrier international

Les démocraties occidentales voient leur statut malmené par l’invasion russe de l’Ukraine et la guerre à Gaza et sont transformées en protagonistes actifs des conflits en cours, ouvrant une nouvelle ère du danger permanent, estime le journaliste et ancien secrétaire d’État portugais Bruno Maçães dans la revue britannique le New Statesman.

PHOTO le journaliste et ancien secrétaire d’État portugais Bruno Maçães

le journaliste et ancien secrétaire d’État portugais Bruno Maçães
L’auteur : Bruno Maçaes – Responsable des sujets internationaux dans les colonnes de la revue britannique The New Statesman, le journaliste portugais Bruno Maçaes est l’auteur de quatre ouvrages consacrés respectivement aux nouvelles routes de la soie, aux relations entre le Vieux Continent et l’Asie, à l’avenir des États-Unis et aux conséquences de la pandémie de Covid-19 sur les dynamiques géopolitiques. Diplômé en sciences politiques de l’université Harvard, il a aussi été chercheur à l’université Renmin de Chine et a exercé la fonction de secrétaire d’État aux Affaires européennes du Portugal entre 2013 et 2015.

UKRAINE :

situation sur la période

du 20 au 22 mai 2024

Situation générale :
Au Nord, la pression des Forces armées de la Fédération de Russie (FAFR) est toujours conséquente, même si les forces armées ukrainiennes (FAU) résistent à Lyptsi et Vovtchansk.
Les FAFR continuent par ailleurs leur grignotage tactique dans le Dombass.
La zone de Belgorod est quasi-quotidiennement touchée par les frappes des FAU. A quoi répondent de nombreux bombardements par les FAFR, surtout sur le front nord et, dans une moindre mesure, sur les infrastructures énergétiques.
1 Front Nord :
• Malgré la poussée FAFR, les FAU continuent leur résistance sur les secteurs de Lyptsi et Vovtchansk.
2 Front Nord-Est :
• A Svatove, les FAFR poussent vers Stelmakhivka après avoir pris Kolomyichyka.
3 Front Centre-Est :
• A Chasiv Yar, les FAU lancent des contre-attaques en direction de Bohdanivka, au nord-est de Kanal.
• A Otcheretyne, les FAFR relancent leur action en direction de Novoaleksandrivka.
4 Front Sud :
• Les FAU semblent perdre pied en rive gauche du Dniepr, sur la tête de pont de Krinky.

https://www.defense.gouv.fr/ukraine-point-situation


Lors d’un dîner privé, il y a quelques mois, un ministre européen a expliqué ce qui se passerait si Donald Trump remportait la présidentielle américaine en novembre et cessait de soutenir l’Ukraine. À moins que les grands pays d’Europe n’interviennent et compensent les efforts de Washington – ce qui paraît peu probable –, son pays, a-t-il dit, membre de l’Otan, n’aurait d’autre choix que de se battre aux côtés de l’Ukraine – sur le territoire ukrainien. Selon lui, pourquoi son pays devrait-il attendre une défaite ukrainienne, suivie par la mobilisation forcée de la nation conquise afin de grossir les rangs d’une armée russe prête à se lancer dans de nouvelles aventures ?

À la table, certains convives ont été rassurés de voir que tout le monde, en Europe, n’était pas disposé à sacrifier l’Ukraine. D’autres ont exprimé la peur que cette solidarité n’entraîne tout le continent dans la guerre. Or, c’était précisément ce que tenait à souligner le ministre : sommes-nous en droit de dire que la guerre ne nous concerne pas ? Tous les Européens, qu’ils en soient conscients ou non, sont peut-être déjà mobilisés dans un conflit beaucoup plus vaste aujourd’hui qu’il ne semblait l’être il y a deux ans.

I – Une myriade de conflits sans solutions

Au cours de l’année écoulée, la Russie et l’Ukraine ont construit de formidables fortifications le long de la ligne de front dans le Donbass, et se préparent à une guerre longue.

Leurs voisins aussi s’y préparent. En janvier, la Lituanie, la Lettonie et l’Estonie ont approuvé un plan qui prévoit l’érection d’une ligne de défense balte commune le long de leurs frontières avec la Russie et la Biélorussie, projet qui s’inspire des systèmes de défense extrêmement efficaces déployés en Ukraine.


Aujourd’hui, les forces qui alimentent le conflit sont plus puissantes que celles qui penchent en faveur d’un retour à l’ordre. C’est peut-être pour cette raison que tant de guerres se poursuivent sans solutions. Certes, nous les perdons parfois de vue, comme en Syrie ou au Yémen, mais cela n’est dû qu’à leur caractère répétitif, à la récurrence quotidienne d’horreurs à une échelle plus ou moins constante. D’aucuns espèrent que l’Ukraine et le Moyen-Orient dans son ensemble échapperont à un tel sort. D’autres redoutent que ces conflits ne débouchent sur des affrontements encore plus généralisés.

Le 19 avril, au lendemain de la riposte limitée d’Israël contre l’Iran, le soulagement a été perceptible, car tout portait à croire qu’une guerre totale entre les deux États avait été évitée.

À moins qu’elle n’ait déjà commencé ? Après tout, la frappe spectaculaire lancée par l’Iran le 13 avril, à coups de missiles et de drones, aurait paru impensable seulement deux semaines plus tôt. Même la retenue affichée par Israël et l’Iran à cette occasion est peut-être seulement le signe que tous deux se préparent avec prudence à un conflit durable et qu’il y aura bien d’autres échanges de tirs. En cette nouvelle ère de danger, les conflits n’ont peut-être plus clairement de début, ni de fin.

II – Personne pour empêcher que le conflit déborde

En attendant, la destruction s’étend de la périphérie vers le centre du pouvoir au sein du système mondial, et la différence entre centre et périphérie se dilue. Revenons à l’Ukraine. Si ce conflit a une importance historique, c’est entre autres parce qu’il a marqué le moment où les démocraties occidentales ont été démises de leur rôle de “policiers” de la planète – des médiateurs qui s’efforcent de rétablir l’ordre en différents points chauds – pour devenir des protagonistes actifs.

Russian President Vladimir Putin

Même l’Irak et l’Afghanistan avaient été plutôt présentés comme des opérations de police contre le terrorisme que comme des guerres traditionnelles. Dès le début de l’invasion à grande échelle de Vladimir Poutine, les événements en Ukraine ont présenté un caractère résolument nouveau et dangereux, non parce qu’il s’agissait du premier grand conflit en Europe depuis la Seconde Guerre mondiale – ce n’était pas le cas –, mais parce que tant de grandes puissances y étaient impliquées qu’il ne restait personne pour empêcher que le conflit déborde.


Les États-Unis sont-ils directement impliqués dans la guerre d’Ukraine ? Je le crains. Ils se sont retrouvés impliqués directement dès que Poutine a décidé de se servir de son arsenal nucléaire comme d’un moyen de chantage pour limiter le soutien occidental à Kiev.

Peut-être aurait-il été possible d’adopter une politique différente, mais le gouvernement Biden a rapidement conclu qu’un effondrement des lignes russes pourrait pousser le Kremlin à utiliser une arme nucléaire en Ukraine, ce qui compromettrait alors la sécurité des citoyens américains.

Joe Biden et ses principaux conseillers sont convaincus qu’il y a bien un risque d’escalade nucléaire. Ce risque pèse sur chacun de leurs calculs, y compris celui de savoir jusqu’à quel point il est possible de fournir de la technologie militaire avancée à l’Ukraine. Les armes nucléaires sont désormais offensives plutôt que défensives, facilitant des guerres de conquête en protégeant l’armée d’invasion du risque d’une défaite. À elles seules, elles ont fait de la victoire ukrainienne, un temps considérée comme possible, une possibilité de plus en plus lointaine.

III – L’économie russe isolée de l’Ouest

Un autre développement a dévoilé les limites de la puissance occidentale : non seulement l’économie russe ne s’est pas écroulée sous le coup des sanctions, comme l’avait prédit Biden quelques jours après le début de l’invasion, mais elle affiche même un meilleur taux de croissance que l’Allemagne ou le Royaume-Uni depuis 2022. Depuis environ une dizaine d’années, nombre de commentateurs ont spéculé sur une redistribution de la puissance économique au profit de géants asiatiques comme la Chine et l’Inde. Poutine a simplement exploité ces développements pour isoler l’économie russe de l’Ouest.

Le pétrole a continué à couler à flots, alimentant la machine de guerre russe. On entend parfois dire que l’Europe n’est plus dépendante du pétrole russe parce qu’elle a cessé d’en acheter. En réalité, elle reste dépendante de la vente des livraisons russes – même si elles ne sont pas destinées à l’Europe – afin de garantir que les prix de l’énergie restent bas au niveau mondial. Il y a vingt ans, quand la Russie était vulnérable à des crises de la dette et des paniques bancaires catastrophiques, Poutine n’aurait pas osé envahir l’Ukraine.

IV – Perte du sens de l’équilibre

A Gaza


Précipitées dans l’arène depuis leur siège impérial, les démocraties occidentales ont réagi d’une façon absolument fascinante. Soudain, c’en a été fait de toutes les règles et valeurs universelles, remplacées par la ferveur d’un combat entre “eux” et “nous”. Ce changement d’approche est devenu plus manifeste avec la guerre à Gaza. Il fut un temps où les États-Unis s’efforçaient de se poser en médiateurs entre les Israéliens et les Palestiniens. Un rôle qui était affligé d’un biais durable, mais ce qui s’est passé depuis le 7 octobre est qualitativement différent.

 le prince Turki Al-Faisal, ancien chef du renseignement saoudien,


Comme me l’a dit le prince Turki Al-Faisal, ancien chef du renseignement saoudien, dans un entretien à Riyad en mars, on a perdu le sens de l’équilibre. Washington a le sentiment de mener une guerre aux côtés d’Israël et, comme toujours en temps de guerre, la vérité est la première victime. L’information est soigneusement contrôlée, et les porte-parole officiels de Washington me rappellent souvent “Bagdad Bob”, le porte-parole irakien pendant la guerre d’Irak de 2003. Le 2 avril, John Kirby, membre du Conseil de sécurité nationale chargé de la communication stratégique, a affirmé sur un ton bizarrement chantant que les forces israéliennes n’avaient commis aucune violation du droit international depuis octobre.

La puissance américaine reste exceptionnelle, mais elle n’a plus les ressources économiques et spirituelles nécessaires pour incarner l’idée d’un ordre universel. Chaque jour, ses représentants montrent qu’ils sont absolument incapables de comprendre des points de vue différents. Or, comme le prouvent les votes aux Nations unies sur un cessez-le-feu immédiat à Gaza, la vision de Washington est de plus en plus contestée par une majorité écrasante de pays.

V – Le règne du simplisme

Quand l’ordre se disloque, il le fait rapidement et complètement. Dans certains pays occidentaux, même le fait de prendre en considération des points de vue opposés est aujourd’hui considéré comme une trahison bénigne. Les sujets complexes sont abordés de la façon la plus simpliste qui soit, en présentant l’ennemi comme une force malfaisante et planétaire. Les Palestiniens ont-ils des droits ? Existent-ils seulement en tant que peuple ? Non, ils sont les instruments de l’Iran, de Poutine, de Xi Jinping.


L’effort intellectuel qui consisterait à voir les Palestiniens comme des êtres humains disposant de droits obligerait beaucoup d’États occidentaux à réviser trop de choses dans leur approche. Par conséquent, on les fait disparaître. On le voit dans l’interdiction des manifestations et des voix propalestiniennes dans les conférences, comme cela est de plus en plus le cas en Allemagne. Aux États-Unis, pour que la guerre de Gaza fasse l’objet d’une quelconque attention, il faut qu’elle se transforme en un épisode des guerres culturelles des campus américains.

Au moment où je rédige ces lignes, les équipes de secours palestiniennes découvrent des fosses communes dans les hôpitaux Al-Chifa et Nasser à Gaza. Les preuves filmées paraissent incontestables, mais cela n’a pour ainsi dire suscité aucun intérêt dans les médias occidentaux.

L’Occident n’est pas le seul à imposer sa vision des choses au reste du monde. À Pékin, les autorités ont fait de même au début de la guerre en Ukraine en réduisant la résistance de Kiev à un complot américain. L’Inde a choisi de ne pas s’impliquer, mais ses sympathies vont clairement aux plus forts, tant dans le cas de la Russie que d’Israël. Pendant ce temps, au cours des dix dernières années, l’Iran a repeuplé la Syrie en y implantant des chiites afin d’accroître son influence. Les anciens habitants sunnites ont fui les combats et n’ont pas été autorisés à rentrer chez eux.

VI – Trouver de nouveaux champs de bataille


On pense souvent que les guerres sont menées pour rétablir l’ordre, les deux camps ayant une idée opposée de ce qui signifie l’ordre en question. Au Soudan, le conflit sans merci entre les forces armées soudanaises et les Forces de soutien rapide (RSF) nous débarrasse de pareilles illusions. Les RSF ont été fondées au Darfour en 2013, puis se sont muées en une sorte de société de sécurité privée déployée dans une guerre au Yémen, financée par les pétrodollars saoudiens et émiratis.

Une armée privée ne doit de compte à aucun État et ses objectifs sont souvent délibérément flous. Tout comme une entreprise doit maximiser ses revenus et ses bénéfices, une milice privée cherche à maximiser ses gains. Il se trouve que lesdits gains se mesurent en cadavres et en villages incendiés. Quand une guerre prend fin, il est très difficile de licencier des soldats, comme cela a été le cas au Yémen. Au lieu de cela, il faut trouver de nouveaux champs de bataille.


Ce modèle ne peut que se répandre – ne serait-ce que parce qu’aucun principe ne paraît aussi séduisant que celui de “maximiser les gains”. Comme l’a affirmé l’universitaire soudanais Magdi El-Gizouli, dans une succession de pays qui s’étendent de la Syrie et du Yémen à l’Irak et l’Afghanistan, les milices sont devenues le moyen de contrôle le plus efficace. Grâce à elles, des sociétés restent fonctionnelles dans un système de marché où le travail militarisé d’un adolescent devient le produit le plus facilement accessible. El-Gizouli pense que cette tendance est vouée à s’exporter à l’avenir. Pourrait-elle être universelle ?


VII – Déjà une guerre mondiale ?

Dans un discours devant le Congrès américain le 11 avril, le Premier ministre japonais Fumio Kishida a évoqué le paysage de la sécurité mondiale, qui ne fait qu’un, selon lui :

“L’Ukraine d’aujourd’hui pourrait être l’Asie de l’Est de demain.”

La mondialisation des conflits a quelque chose d’inévitable : chaque acteur va chercher des partenaires et des alliés où il peut, surtout quand la guerre devient une possibilité bien réelle. De cette façon, le paysage de la sécurité actuel rappelle la dynamique qui a abouti aux deux guerres mondiales au XXe siècle. Peut-être une guerre mondiale n’est-elle qu’une guerre où personne ne se tient au-dessus de la mêlée. En ce sens, peut-être vivons-nous déjà une guerre mondiale.


Quand on se rend aujourd’hui en Asie de l’Est, on peut parfois avoir le sentiment de revenir à une époque disparue, un monde où un conflit militaire paraît impensable parce que l’énergie de la société est si puissamment centrée sur le développement technologique et économique. C’est une illusion. En 2023, mon séjour à Taïwan a pris fin le jour de la fête nationale de l’île, et j’en suis revenu convaincu que, si la guerre n’est pas imminente, les fondations d’un futur conflit sont posées. L’accord fragile conclu entre Mao Zedong et Richard Nixon il y a un demi-siècle ne tient plus. La Chine n’admet plus que le statu quo, que préfère la majorité des Taïwanais, puisse être maintenu indéfiniment, et les États-Unis sont persuadés que même une réunification pacifique avec le continent serait inacceptable, maintenant que la Chine est un concurrent sérieux.

En décembre dernier, j’ai écrit que le moment que vit Taïwan aujourd’hui pourrait être comparé à 2004 en Ukraine, l’année de la ‘révolution orange’, dix ans avant la première invasion russe et presque vingt ans avant le début de la plus grande guerre actuelle. Kishida n’a pas tort.

À terme, la mondialisation des conflits signifie que le seul principe universel qui existe est celui du conflit lui-même, et aucun point chaud individuel ne peut trouver de solution en en appelant à des notions d’ordre. Les groupes de réflexion et les cabinets de consultants, qui adorent débattre des risques et des menaces, laissent entendre que le monde est au bord du gouffre. Nous serions à l’ère du danger. Des concepts peut-être un peu outranciers. Car qui dit danger dit avenir. Nous vivons déjà dans les ruines.

Bruno Maçaes


https://www.courrierinternational.com/article/analyse-l-occident-a-ete-demis-de-son-role-de-policier-de-la-planete