Karl-Jürgen Müller
par Karl-Jürgen Müller – N° 4 – 27 février 2024 – Horizons & Débats

En 2023, Juli Zeh a publié son nouveau roman: «Zwischen Welten» (Entre des mondes, ed. all. ISBN 978-3-630-87741-9). Juli Zeh est une écrivaine allemande née en 1974.
Elle a grandi dans l’ancienne République fédérale d’Allemagne, où elle a suivi sa scolarité et ses études, mais vit aujourd’hui dans le Land de Brandebourg, à l’est du pays. Elle n’est pas seulement auteure primée à de nombreuses reprises, mais aussi une juriste titulaire d’un doctorat. Dans le Land de Brandebourg, elle est juge honoraire à la Cour constitutionnelle locale. Circonstance très rare: Juli Zeh a écrit son roman en collaboration avec un autre auteur: Simon Urban, écrivain allemand tout aussi décoré de maints prix, également rédacteur publicitaire et journaliste.

Le roman est autant personnel que politique. Le langage des protagonistes est souvent assez agressif, conflictuel, provocateur tout en rejoignant souvent la réflexion et l’analyse sérieuse. Il ne débouche guère sur un happy end, mais plutôt sur l’escalade des conflits et de la corruption. Parce que les protagonistes ont l’eau jusqu’au cou – et ceci autant par l’assaut de la vie réelle, mais aussi émotionnellement.
Roman écrit par deux auteurs
Le roman met en scène une femme d’une quarantaine d’années s’étant installée à la campagne. Une vingtaine d’années avant que ne commence l’intrigue du roman, elle avait repris une petite coopérative agricole bio du Brandebourg, avec 200 vaches laitières et quelques employés qui sont en même temps des coopérateurs non licenciables. Son père, décédé prématurément d’une crise cardiaque, la lui avait léguée.
Cette femme, Theresa, a comme vis-à-vis un partenaire masculin, Stefan, citadin qui, au début du roman, ne comprend pas du tout le choix de son ancienne camarade d’études et de résidence. Rédacteur en chef adjoint et chef de la rubrique culturelle d’un grand hebdomadaire allemand à Hambourg, il représente un mode de vie «branché» mais tout de même imprégné d’un côté opportuniste – même si, vers le milieu du roman, il commence à être rongé de doutes concernant sa capacité de se débarrasser des fantômes qu’il avait évoqués, fantômes autour du dicton que «la révolution dévore ses enfants».
Theresa est en fait, de par son parcours intellectuel, également d’inspiration «woke», orientée politiquement, au début, «contre la droite», mais également contre Poutine (ce qu’elle relativise quelque peu au cours du roman) et tous les «populistes». Elle se prononce par exemple contre les livraisons d’armes allemandes à l’Ukraine et pour une fin rapide de la guerre.

Olaf Scholz
Juli Zeh avait soussigné, fin avril 2022, l’appel des 29 intellectuels allemands demandant au chancelier Olaf Scholz de ne pas livrer d’armes lourdes à l’Ukraine mais plutôt – compte tenu de la menace d’une troisième guerre mondiale – de tout faire pour que la guerre prenne fin rapidement.
Vie en campagne

La vie à la campagne a transformé Theresa, se trouvant plus terre à terre, plus ouverte aux autres, plus humaine – une évolution pareille caractérise également une autre protagoniste de Juli Zeh, celle dans «Über Menschen» (Sur quelques êtres humains, roman publié en 2021) – même si son comportement est souvent agressif, conflictuel et provocateur. Mais son action quotidienne est moins le résultat d’ idéologie ou des informations issues du monde des médias mais plutôt du vécu et de l’expérience du concret. Elle se permet même de trouver certains électeurs de l’AfD sympathiques, ne serait-ce qu’en partie: parce qu’ils sont, indépendamment de leurs opinions politiques, des êtres humains prêts à collaborer de manière efficace.
Juli Zeh n’intervient pas en tant que narratrice. Le roman est une forme moderne du roman épistolaire. Les deux protagonistes n’échangent que des e-mails et des messages WhatsApp – vers la fin du roman, pour des raisons de sécurité, ils passent à Telegram et à des e-mails cryptés.
Reflets de l’Allemagne actuelle

De nombreuses manifestations de l’Allemagne d’aujourd’hui s’y trouvent, bien mises en évidence: des relations interpersonnelles déréglées ainsi que de nombreuses autres folies du quotidien moderne; également le fait que la vie en campagne peut rendre plus robuste, plus proche de la réalité et plus ouvert socialement, et que l’entraide y est plus habituelle. Mais dans ce contexte, des événements surgissent rendant cette vie campagnarde de plus en plus difficile.
C’est notamment le cas pour les agriculteurs ne pratiquant pas l’agriculture industrielle, craignant de devoir défendre leur existence de plus en plus menacée et se trouvant exposés à la merci d’une politique impitoyable. Et de constater que, de l’autre côté, il y a des intellos provenant de la grande ville qui – bien que (ou parce qu’) ils croient représenter le «bien» – qui se livrent, sans scrupules, leurs luttes de pouvoir, impliqués dans leurs nuées idéologiques souvent sphériques.
La conséquence que le roman suggère: pratiquer la résistance désespérée et activiste, de sorte qu’elle échappe au vieux schéma gauche-droite.
Les descriptions impressionnantes de la situation par la protagoniste accompagnent donc bien les protestations actuelle des agriculteurs ainsi que des réactions avancées des élites au pouvoir – il va de de même avec les scènes relatant les nombreuses manifestations du côté des «wokes» «contre la Droite».
Après lecture, on se trouve pourtant toujours face aux questions du pourquoi et du but de tout cela que le roman n’aborde que de manière allusive, par exemple en faisant référence aux fruits pourris, un des «acquis» concrets de la mondialisation. Certes, la recherche approfondie des causes et des objectifs sous forme littéraire n’est pas la tâche essentielle de la littérature. Face aux règles dominant le marché littéraire, il faut dire «c’est déjà cela» pour les auteurs modernes qui y luttent, eux et elles aussi. Mais quant aux citoyens éveillés – ils ne peuvent pas s’en contenter.
Or, la question se pose toujours: qu’est-ce qui ne va pas en Allemagne? Comment expliquer tout ce que le roman de Juli Zeh et Simon Urban décrit de manière si palpitante, ce que nous vivons depuis de nombreuses années déjà, mais ces derniers temps, semble-t-il, avec un facteur exponentiel?

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Ces questions qui restent sans réponses
Le déclin non seulement de l’agriculture allemande, mais aussi de son industrie allemande et de l’ensemble des classes moyennes allemandes
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est-il le résultat de l’échec de la politique allemande, de l’incompétence politique?
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Ou ce déclin fait-il partie d’un changement planifié, d’une transformation volontaire?
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Et si oui, qui sont ceux qui la veulent, qui la dirige?
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Qui sont-ils à en tirer profit?
L’Histoire nous apprend que pendant a première moitié du 19e siècle, il s’est produit un changement profond: La question sociale omniprésente à l’époque (en forme de la paupérisation des paysans fortement endettés après leur soi-disant libération, la paupérisation des travailleurs à domicile et de la main-d’œuvre industrielle naissante) était étroitement liée aux débuts de l’industrialisation et à son diktat de la pensée économique libérale. Par la suite, des perturbations similaires se sont produits dans d’autres domaines aussi.
Destruction «créative»…
Wikipedia (en allemand), nous en instruit de la sorte:
«La destruction créative est un terme de macroéconomie dont le message principal est le suivant: tout développement économique (au sens d’un développement qui n’est pas seulement quantitatif) repose sur un processus de destruction créative. Grâce à une nouvelle combinaison de facteurs de production qui s’impose avec succès, les anciennes structures sont évincées et finalement détruites. La destruction est donc nécessaire – et non pas un défaut du système – pour que la réorganisation puisse avoir lieu». (mise en relief km)
Le protagoniste «woke» dans le roman de Juli Zeh serait tout à fait d’accord avec cela, du moins dans la première moitié du roman – mais de nos temps modernes, il n’est guère lié à la vie économique seule, mais s’applique de manière générale à tous les domaines de la vie sociale suscecptibles, dans la pensée «woke», d’être détruits.
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Est-ce là, le «changement d’époque» auquel les Allemands doivent se préparer?
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La guerre en Ukraine provoquée par l’Occident serait-elle par exemple une «crise» propice à la politique allemande?
… ou plan de l’hégémon?
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Ou le déclin allemand est-il en premier lieu voulu de l’intérieur, ou d’un acteur de l’extérieur?
Pas de la Russie de Poutine ou de la Chine de Xi Jinping, comme l’affirment constamment nos politiques et les médias mainstream – pour détourner l’attention et nier leur propre responsabilité.
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Ou donc du «partenaire» transatlantique?
La thèse est que depuis la création de l’Empire allemand dans la seconde moitié du XIXe siècle, les puissances maritimes anglo-saxonnes craignaient avant tout une chose: l’alliance entre la Russie, riche en matières premières, et l’Allemagne technologiquement et industriellement très développée.
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Assistons-nous actuellement à la mise en œuvre de la contre-stratégie anglo-saxonne?
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La politique allemande est-elle en train de devenir vassal de la géopolitique américaine?
Il y a quelques années encore, un gouvernement allemand qui prendrai la tête de la mobilisation guerrière contre la Russie et qui – isolé dans le monde non occidental – couvrirait les crimes de guerre d’Israël etait impensable.
Les Allemands ont-ils un gène «brun»?
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Les Allemands ont-ils un gène «brun» en eux, qui rend nombre d’entre eux – notamment à l’est du pays – toujours vulnérables aux tentations fascistes?
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Contre lesquelles la «lutte contre la droite» tapageuse est le seul moyen efficace?
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Ou la «lutte contre la droite» est-elle une manifestation orchestrée par les élites au pouvoir et les ONG de service?
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Pour laquelle on jette un morceau mélangé de scène d’extrême droite manipulée par les services secrets et d’«événements» amplifiés comme celui de Potsdam?
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Pour détourner l’attention des élites au pouvoir d’une politique hostile aux citoyens?
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Etait-ce un hasard si, immédiatement après les manifestations impressionnantes et largement soutenues en faveur des revendications légitimes des agriculteurs et de la classe moyenne, une campagne publique «contre la droite» totalement exagérée a été réchauffée?
A sa tête, les partis gouvernementaux et leurs têtes pensantes – ensemble avec l’Antifa.
Esprit de division
Les «divisions» et les problèmes de dialogue, la grossièreté et l’inconciliabilité croissantes dans le débat public au sein de la société allemande, telles qu’elles sont également exprimées dans le roman de Juli Zeh et Simon Urban, sont-elles le résultat d’une défaillance des citoyens allemands, d’un manque de capacité de dialogue ou même d’un refus de dialogue?
Ou bien le discours permanent sur la division de la société est-il le résultat d’une manipulation à grande échelle: pour détourner l’attention de la véritable division, à savoir entre les citoyens et les élites au pouvoir, et dans le but de diviser réellement la société: divide et impera, diviser pour régner!?
Comme je l’ai dit, davantage de questions que de réponses.
Une lettre ouverte au chancelier fédéral

Le 29 janvier, 16 présidents de chambres de commerce et d’industrie (CCI) est-allemandes se sont adressés au chancelier Olaf Scholz dans une lettre ouverte. Cette lettre montre une fois de plus qu’il existe – en particulier à l’est du pays – une conscience pertinente du problème, et pas seulement chez les écrivains.
En introduction, on peut lire: «A l’aube de l’année électorale 2024, nous sommes très inquiets pour l’avenir de notre site économique, la cohésion sociale et la culture démocratique. Le gouvernement fédéral y est aussi pour beaucoup. L’économie régionale, dont nous avons le privilège d’être responsables en tant que président et présidente des chambres de commerce et d’industrie d’Allemagne de l’Est, se trouve dans un mode de crise permanente qui s’aggrave. Nous attribuons cela avant tout à la perte progressive d’un principe éprouvé de la République fédérale qui favorise la prospérité, à savoir l’intégration active des différents intérêts dans le processus politique. […] Au lieu de cela, une culture de la ‹décision sans implication› représente une différence flagrante entre les paroles et les actes du gouvernement fédéral».
La lettre fait référence aux problèmes réels de nombreux groupes professionnels: «Les agriculteurs et une partie des classes moyennes se rebellent contre des charges croissantes décidées à très court terme. Des coupes sont opérées dans d’importants projets clés de l’économie et aucune sécurité de planification n’est assurée en ce qui concerne l’évolution des coûts dans le domaine de l’énergie et de la construction, ni pour les consommateurs ni pour les entreprises». A cela s’ajoutent une politique énergétique allemande discutable, un harcèlement bureaucratique des entreprises, une charge fiscale élevée, des incitations disproportionnées à ne pas travailler.
Tout cela a pour conséquence «l’érosion de la compétitivité internationale de l’Allemagne. Alors que les pays industriels de pointe manifestent d’énormes dépenses d’investissement, des systèmes d’incitation et des allègements de la réglementation pour accompagner les processus de transformation et augmenter la compétitivité, cela échoue ici par manque de volonté politique».
A la fin de leur lettre, les présidents des CCI d’Allemagne de l’Est demandent: «Nous ne pouvons pas abandonner sans rien faire notre démocratie orientée vers la prospérité et basée sur la sécurité et la liberté. Nous attendons que les décisions soient enfin à nouveau préparées de manière raisonnable, pesées et, lors de leur annonce, expliquées et justifiées de manière appropriée. Dans ce contexte, le dialogue direct entre la politique et la société ne doit pas être évité, mais initié de manière proactive».
La substance culturelle –
Faire à nouveau résonner la musique
La voix des présidents des chambres de commerce et d’industrie est-allemandes risque fort de s’éteindre si la culture politique du pays ne change pas fondamentalement. Cette tâche ne peut pas être accomplie du jour au lendemain. Trop de choses se sont passées au cours des dernières décennies. Un travail de construction est nécessaire. Chaque citoyen en porte la responsabilité. La substance culturelle du pays est toujours vivante, à peine à grande échelle, mais souvent discrètement, même si on en parle peu en public et avec sérieux. Cette substance peut être davantage mise en valeur. Cela commence par l’éducation et la formation de nos enfants.
Une meilleure culture de la vie publique, une autre culture politique est possible. Ce n’est pas encore une autre politique, mais c’est la meilleure condition pour y parvenir. Sortir du mode belliciste et revenir à la capacité de paix et à l’orientation vers l’intérêt général, sortir de la politique comme performance et passer à l’objectivité et à la résolution pratique des problèmes sera un itinéraire long mais inévitable. •

A gauche, affiche mobilisant à une manifestation. En grandes lettres: «Défendre la démocratie. Ensemble contre la droite», en bas les organisations soutenant la manifestation.

A droite, un tracteur lors d’une des nombreuses manifestations des agriculteurs allemands. Texte sur la pancarte: «Ils ne sèment pas, ils ne récoltent pas, mais ils nous donnent des leçons». (photo mad/Wikimedia Commons)

https://www.zeit-fragen.ch/fr/archives/2024/nr-4-20-februar-2024/was-ist-los-mit-deutschland


