5944 – France – Pourquoi il faut privatiser (réellement) La Poste – par Élodie Messéant – 29.03.23 – IREF –


par Élodie Messéant – 29.03.23 – IREF –

Le fiasco de l’e-timbre rouge pose l’éternelle question de la transformation de La Poste. Malgré l’ouverture à la concurrence des services postaux le 1er janvier 2011 et le changement de statut en société anonyme, elle souffre toujours d’un grand retard par rapport à ses concurrents européens. Et si la privatisation réelle était la solution ?

Administration d’État depuis près de deux siècles, La Poste est devenue une personne morale de droit public après l’entrée en vigueur de la loi du 2 juillet 1990 relative à l’organisation du service public de La Poste et des Télécommunications. Cette réforme, qui marque le début de son autonomie financière, n’a pourtant pas débouché sur une suppression du statut de la fonction publique. Premier employeur national hors administration publique, le groupe La Poste employait 245.000 personnes en 2021 – dont une part encore non négligeable de fonctionnaires (95.000 contre 120.000 salariés de droit privé en 2018).

Une transformation tardive par rapport à ses concurrents européens
Dans le cadre de l’harmonisation des services postaux à l’intérieur du marché unique, deux directives européennes de 1997 et 2002 ont conduit à une ouverture progressive à la concurrence, et ont mis fin au monopole de l’envoi de lettres. Cependant, l’objectif de faire baisser les prix et d’améliorer les prestations n’a jamais été réellement atteint. En octobre 2003, la Cour des comptes pointait déjà un retard dans plusieurs domaines par rapport à la concurrence européenne (capacités financières, équipement, organisation, qualité du service rendu). La Poste allemande, par exemple, réalisait un chiffre d’affaires double malgré des effectifs équivalents à ceux de La Poste française.
Comment l’expliquer ? En réalité, la privatisation complète n’a jamais eu lieu. Certes, l’ouverture à la concurrence a permis de faire baisser l’endettement net global de 46,6% en euros courants, ainsi que la part de fonctionnaires de 91% à 73% entre 1991 et 2001. Mais lors de la dernière étape de cette mise en concurrence en 2011, la transformation en société anonyme ne s’est pas accompagnée de la suppression du statut de fonctionnaire comme ailleurs en Europe. La Poste néerlandaise (TPG), pour ne citer qu’elle, était devenue société anonyme à majorité privée dès 1989.

Des services qui ne cessent de se détériorer
La distribution du courrier déclinant depuis les années 80, La Poste a cherché d’autres leviers de croissance. Par la création d’une nouvelle branche Courrier – Colis – Services à domicile (BSCC), elle a voulu devenir le « premier opérateur de services de proximité » dans des secteurs tels que la silver economy, la transition écologique, ou encore les services aux territoires. Selon un rapport de 2021, les résultats sont en-deçà des attentes : les nouveaux services de la BSCC représentaient moins de 1,7 % du chiffre d’affaires global du groupe en 2020, alors que l’objectif était de 80 % en dehors de l’activité traditionnelle du courrier.
Certains sont considérés comme des succès – examens du code de la route, services à la personne – mais d’autres n’ont jamais prospéré – aide à la télédéclaration d’impôts, travaux simples à domicile, conseils en éco-mobilité pour les collectivités – ou posent des problèmes de rentabilité malgré des investissements importants – tablette Ardoiz pour les séniors, service « Veiller sur mes parents » –
Cette gabegie s’explique certainement par les difficultés liées au double statut public/privé : à défaut de pouvoir licencier des fonctionnaires, La Poste doit nécessairement leur trouver une occupation.
En attendant, le déficit de son activité principale, le service universel postal, est constant depuis 2018. Il risque de s’élever à 0,9 milliard d’euros d’ici 2025 si une réforme profonde n’est pas menée. Pour soutenir l’équilibre financier de ce service non rentable, l’État verse une dotation budgétaire annuelle d’environ un demi-milliard d’euros. Le contribuable continue d’être perdant puisqu’au nom de plusieurs centaines de millions d’euros d’économie, La Poste n’a pas trouvé meilleure solution que de supprimer le timbre rouge au profit de la “e-Lettre rouge”, un véritable fiasco qui peut se résumer à l’invention de l’email payant. Un comble, pour une entreprise dont le slogan officiel est : « Vous simplifier la vie ».

Les leçons de l’étranger
De nombreux pays ont pourtant réussi à transformer leur industrie postale en profondeur, comme l’Allemagne ou le Royaume-Uni.
La Poste allemande, anciennement Deutsche Bundespost, a été privatisée en 1995 pour devenir le Deutsche Post DHL Group. Cette société anonyme à capitaux mixtes a réalisé de nombreuses acquisitions comme StreetScooter GmbH, un fabricant de véhicules électriques, et UK Mail, un service postal destiné aux entreprises du Royaume-Uni. En 2017, elle détenait plus de 40 % des marchés de la livraison en région Asie-Pacifique et en Europe ; en 2021, son chiffre d’affaires était de 81 milliards (contre 34,6 milliards d’euros pour le groupe La Poste). La privatisation a permis au Deutsche Post DHL Group d’offrir un service plus efficace que celui de La Poste : 92 % du courrier arrive à destination à J+1 en Allemagne, contre 60 % en France.
De la même manière, la privatisation totale de la Royal Mail en 2013 a permis d’éponger les déficits et de résoudre les problèmes de financement d’un plan de modernisation. Après cinq siècles de service public, elle est devenue une société par actions dont la Couronne ne détient plus aucune part. Le bilan est positif : près de 2,7 milliards de livres sterling ont été investis dans les sept années qui ont suivi la privatisation, sans le moindre obstacle de financement de la part du Trésor ou du Département des Affaires.
Deux exemples étrangers qui devraient ouvrir de nouvelles perspectives à La Poste française, car les contribuables ne pourront indéfiniment résorber les déficits de la branche courrier. Plutôt que des subventions massives, une solution meilleure à long terme consisterait à entamer une véritable privatisation.

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