

La Suisse neutre est sollicitée
par Marianne Wüthrich, docteur en droit – N° 27 du 03.01.2024 – Horizons & Débats –
La situation pour les habitants de la bande de Gaza est si catastrophique que même les Etats-Unis ont récemment exhorté le gouvernement israélien à éviter les victimes civiles et à respecter le droit international.
La vice-présidente Kamala Harris
La vice-présidente Kamala Harris:
«Trop de Palestiniens innocents ont été tués. Très honnêtement, l’ampleur des souffrances de la population civile et les images et vidéos en provenance de Gaza sont dévastatrices»1.
Pendant ce temps, le chef du gouvernement Netanyahu a annoncé le «combat d’Israël jusqu’à la victoire» et a poursuivi ses bombardements massifs sur les villes et les infrastructures, y compris dans la partie sud de la bande de Gaza, après quelques jours de cessez-le-feu. La plupart des habitants de la bande de Gaza – pour autant qu’ils soient encore en vie – vivent désormais serrés les uns contre les autres et dans les pires conditions. Le fait est que, pour Washington, il serait facile d’arrêter les massacres, Israël étant sous perfusion américaine depuis des décennies.

Outre le CICR, l’UNRWA est la principale organisation humanitaire qui tente de soulager les souffrances des habitants de la bande de Gaza. L’UNRWA (United Nations Relief and Works Agency for Palestine Refugees in the Near East) est l’agence de secours des Nations unies pour les réfugiés palestiniens au Proche-Orient. Selon un rapport du Conseil fédéral de 2020, la Suisse soutient l’UNWRA depuis sa création en 1949, à hauteur d’environ 20 millions de francs par an ces dernières années.2 Et c’est justement maintenant, lors de leur session d’hiver (du 4 au 22 décembre 2023), que les parlementaires suisses ont abordé la question de savoir s’ils voulaient supprimer les 20 millions du budget 2024 ou les laisser en l’état.
«Aucune organisation de l’ONU ne fait l’objet d’un examen
aussi minutieux que nous»
Philippe Lazzarini commissaire général de l’UNRWA
Le rapport du diplomate suisse Philippe Lazzarini, commissaire général de l’UNRWA, publié le 28 novembre 2023 par Echo der Zeit (radio suisse), devrait en principe ramener tout le monde à la raison.
Pendant le cessez-le-feu de plusieurs jours, l’UNRWA a certes pu acheminer des biens de secours sur place. Mais «la situation est désespérée». Il a récemment visité une école de l’UNRWA dans la bande de Gaza, où 35.000 personnes sont actuellement entassées:
«Les gens manquent de tout. Ils ont tout perdu et ont dû tout abandonner. Ils ont perdu leurs maisons et leurs appartements, ils ont perdu des proches. Ils ne possèdent même plus de couverture ou de matelas. Les conditions d’hygiène sont absolument déplorables. Ils doivent attendre des heures avant d’aller aux toilettes. Les personnes avec qui j’ai parlé ont toutes fondu en larmes et ont dit qu’elles se sentaient totalement impuissantes, appauvries, humiliées. Elles ont l’impression qu’on leur a enlevé leur dignité».
Au Parlement, on a soupçonné le Hamas de profiter de l’aide fournie par l’UNRWA. Philippe Lazzarini a clairement démenti cela à la radio SRF:
«Aucune aide n’est détournée des biens d’aide de l’UNWRA».
Il a précisé aux Etats-Unis et à différents États européens que l’UNRWA travaille sans intermédiaire, qu’elle coordonne quotidiennement la distribution de l’aide avec les autorités militaires israéliennes et qu’elle publie en détail où elle transporte quoi:
«Nous sommes donc très transparents et nous sommes constamment contrôlés. Aucune organisation de l’ONU n’est contrôlée aussi étroitement que nous».3
Une décision prise à la hâte au Conseil national sur la base
d’affirmations non fondées
Dans la situation d’urgence humanitaire actuelle de la population civile dans la bande de Gaza, il est malvenu pour la Suisse de supprimer de son budget sa contribution à l’UNRWA. Pourtant, le 11 décembre, le Conseil national a rejeté par 116 voix contre 78 les 20 millions de francs prévus par le Conseil fédéral en faveur de l’UNRWA pour 2024. Ceci sur la base d’une proposition individuelle déposée quelques jours plus tôt. Une décision rapide au détriment de la population civile qui souffre.4

La justification de la demande s’appuyait en premier lieu sur les rapports de l’ONG UN Watch, qui examine les activités de l’ONU et de ses organisations du point de vue israélien depuis 1993. UN Watch critique le fait qu’Israël est souvent traité de manière injuste, ce qui violerait les principes fondamentaux de la Charte de l’ONU.5
Dans ce contexte, UN Watch diffuse des «rapports» unilatéraux sur l’UNRWA et cela depuis des années. Celle-ci engagerait des enseignants qui «glorifient les terroristes du Hamas en tant que martyrs dans leurs cours, voire appellent à la violence contre les juifs», cite l’intervenant au Conseil national. La question de savoir si et dans quelle mesure ce reproche est fondé reste ouverte.
Mais ce qu’il faut maintenant, c’est empêcher une nouvelle hécatombe dans la bande de Gaza. Apparemment, certains ont de la peine à réaliser que les collaborateurs des organisations humanitaires comme l’UNRWA ou le CICR ne classent pas les gens dans un schéma ami/ennemi, mais que chaque vie humaine leur est précieuse. Ils apportent leur aide de manière neutre et impartiale aux personnes qui en ont besoin.
Et ce, au péril de leur propre vie: plus de 100 collaborateurs de l’organisation humanitaire de l’ONU ont été tués depuis le début de la guerre.
Conseil des États: en tant qu’État dépositaire des Conventions de
Genève, pour la Suisse, les victimes civiles ont la priorité
Contrairement au Conseil national, une petite majorité du Conseil des États (23 contre 21, avec une abstention) a approuvé la contribution suisse de 20 millions de francs à l’aide à la Palestine trois jours plus tard.
Deux extraits des débats du Conseil des États du 14 décembre 2023 témoignent de leur caractère conscient des enjeux humains:
Maya Graf (Parti vert de Bâle-Campagne)
Maya Graf (Parti vert de Bâle-Campagne):
«Dans cette situation, la responsabilité de la Suisse est énorme. […] Ceux qui préconisent la réduction de 20 millions de francs la justifient par certaines accusations portées contre l’UNRWA. Elles ont toujours été dans l’air, mais n’ont pourtant pas pu être prouvées.[…] Ici et aujourd’hui, nous ne sommes pas réellement en mesure de juger de tout cela et si des doutes subsistent, les responsables du DFAE doivent avoir la possibilité de prendre position à ce sujet.

Philippe Lazzarini
Comme vous le savez, l’UNRWA est dirigée par le délégué Suisse –Philippe Lazzarini. Ces dernières semaines, il a multiplié les appels pour que davantage de moyens soient mis à la disposition de l’UNRWA. L’Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient (UNRWA) accomplit un travail très important dans un contexte – nous le savons tous – très, très difficile; c’était également le cas ces dernières semaines en ce qui concerne la situation d’approvisionnement pour les habitants de Gaza. Sachant tout cela, nous devrions être prudents et suspendre la décision de réduction aujourd’hui».
Isabelle Chassot
Isabelle Chassot (Le Centre, Fribourg):
«Pour être tout à fait claire, j’ignore si les reproches de proximité entre l’UNRWA et le Hamas sont avérés. Mais ce dont je suis sûr, c’est que ce qui se passe aujourd’hui à Gaza est l’une des plus graves crises humanitaires que nous connaissions, que les besoins de la population civile sont immenses et que la Suisse, comme dépositaire des Conventions de Genève, oriente sa politique sur le droit international. Pour elle, les victimes civiles sont la priorité. La Suisse soutient, par ailleurs, l’UNRWA depuis de nombreuses décennies.»
L’aide suisse à la Palestine s’arrête
Le 18 décembre, le Conseil national a malheureusement persisté dans son rejet de la contribution à l’UNRWA par 108 voix contre 85. En revanche, le 19 décembre, le Conseil des Etats a maintenu son oui à une nette majorité (27 oui contre 18 non). «Nous continuons à nous battre!» a affirmé une conseillère aux Etats en réponse à mon appel personnel en faveur de l’aide humanitaire dans la bande de Gaza. Le 20 décembre, le Conseil national a maintenu son non pour la troisième fois (110 voix contre 84).
Après cette triple divergence, les deux Chambres ont maintenant approuvé à la majorité la proposition de leur conférence de conciliation, lors du vote final du 21 décembre:
«Les contributions à l’aide humanitaire pour le Proche-Orient seront versées par tranches. Les commissions de politique extérieure de l’Assemblée fédérale seront consultées avant le versement. Le Conseil fédéral s’assure que les moyens financiers, y compris les crédits supplémentaires, profitent exclusivement à la population civile en détresse au Proche-Orient».
Il s’agit tout de même d’un pas dans la bonne direction – la persévérance des combattants pour l’humanité porte ses fruits; certains opposants ont réagi en conséquence avec mécontentement et ont voté une nouvelle fois contre.
«Nous pensons que les droits des Juifs
et des Palestiniens vont de pair»
Remarque sur le débat au Parlement suisse: que les enseignants palestiniens dans les écoles de l’UNRWA critiquent la politique hégémonique israélienne et le traitement indigne de la population palestinienne – qui peut le leur reprocher? Qualifier d’«antisémitisme» le cri de ceux qui sont opprimés depuis des décennies est un peu court. L’antisémitisme trouve ses origines en Europe, pas en Proche-Orient, et implique le rejet et la haine des personnes juives. En revanche, la critique de la politique israélienne à l’égard des Palestiniens n’est pas antisémite en soi. En revanche, il est raciste qu’un membre du gouvernement israélien traite d’«animaux» les personnes bâillonnées dans la bande de Gaza. Tout dépend du contexte et des termes employés.
l’Israélien Shai Doron
Notre tâche en tant que citoyens suisses – ou d’ailleurs – doit être de viser la voie de l’humanité. C’est la voie que suit, par exemple, l’Israélien Shai Doron, qui construit une piscine couverte pour la population palestinienne au cœur de Jérusalem-Est occupée par Israël – en collaboration amicale avec le Palestinien Wasim Elhaj.
«D’autres voient des problèmes, moi je vois des solutions », dit Doron. «Pendant deux ans, la fondation de Doron a travaillé sur le plan de la piscine couverte. Elle a récolté vingt millions de dollars de dons, convaincu la municipalité et obtenu un permis de construire. En été 2022, les pelleteuses ont commencé à creuser le terrain à Jérusalem-Est, dans le quartier de Beit Hanina».7
Pour conclure, la parole revient aux écrivains juifs américains qui ont récemment lancé un appel au public [voir cette édition, p. 2; réd.]:
«C’est précisément en raison de la douloureuse histoire de l’antisémitisme et des leçons tirées des textes juifs que nous défendons la dignité et la souveraineté du peuple palestinien. Nous refusons le faux choix entre la sécurité juive et la liberté palestinienne, entre l’identité juive et la fin de l’oppression des Palestiniens. Nous pensons au contraire que les droits des Juifs et des Palestiniens vont de pair. La sécurité des deux peuples dépend de la sécurité de l’autre. Nous ne sommes certainement pas les premiers à dire cela, et nous admirons ceux qui ont pris cette façon de penser comme modèle après tant de violence». •

| 1 US Vice President Kamala Harris calls for restraint as Israel strikes Gaza. Reuters du 02/12/2023 2Le Conseil fédéral adopte le rapport de l’UNRWA. Communiqué de presse du Conseil fédéral du 14/10/2020. 3 Kramer, Brigitte. Gaza-Streifen: Bringt die Waffenruhe Erleichterung? Entretien avec Philippe Lazzarini. Radio RTS, Echo der Zeit du 28/11/2023 4 23.041 Budget de la Confédération 2024. 202 DFAE/A231.0332 Actions humanitaires (UNWRA). Procès-verbal du 11/12/2023 5https://unwatch.org/about-us/mission-history 6 23.041 Budget de la Confédération 2024. 202 DFAE/A231.0332 Actions humanitaires (UNWRA). Procès-verbal du 14/12/2023 7 Wenger, Karin. Ein Schwimmbad für Palästina, dans: Neue Zürcher Zeitung du 19/01/2023. 8 Extrait de «A Dangerous Conflation. An open letter from Jewish writers» (https://www.nplusonemag.com/online-only/online-only/a-dangerou |

Appel à l’aide urgente pour les populations de Gaza en détresse. Plus de 2 millions d’êtres humains, parmi eux 1,7 millions de réfugiés palestiniens, doivent payer le prix ahurissant que leur impose l’escalade ravageant dans la bande de Gaza.
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Des civils meurent tandis que le monde reste spectateur.
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Les attaques aériennes continuent sans cesse.
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Des familles entières sont expulsées en masse.
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Des biens vitaux de première nécessité manquent.
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L’accès à l’aide humanitaire est toujours refusé aux populations souffrantes.
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Sous ces conditions, des centaines de milliers d’expulsés sont logés dans des écoles de l’UNRWA.
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Des milliers de nos collaborateurs humanitaires se trouvent sur place pour apporter de l’aide, mais les denrées alimentaires, l’eau et d’autres biens indispensables à la survie s’épuisent.
L’UNRWA exige l’accès immédiat à l’aide humanitaire et à la mise à disposition de nourriture et d’autres biens vitaux destinés aux réfugiés palestiniens les plus touchés.
La situation d’extrême urgence nous appelle tous à agir. Investissons-nous ensemble dans notre engagement selon les exigences de notre action humanitaire. Apportons de l’aide à ceux dont la survie en dépend.
(Image: screenshot tiré du site Internet UNRWA)

«Le mandat de l’UNRWA contribue à la stabilité dans la région»(Conseil fédéral suisse, 2020)
Conseil fédéral suisse 2020
Conseil fédéral suisse 2024mw. Le caractère indispensable des activités de l’UNRWA ainsi que la mission de la Suisse humanitaire et neutre au Proche-Orient ont été relevées par le Conseil fédéral dans son communiqué de presse du 14/10/20, relatif à son rapport sur l’UNRWA.A cette occasion, le Conseil fédéral a replacé la forte extension du champ d’activité de l’Office de soutien onusien, aujourd’hui critiquée par certains parlementaires suisses, dans le contexte historique qui lui appartient:«L’histoire de l’UNRWA est étroitement liée au conflit du Proche-Orient. Le conflit n’ayant pas été résolu à ce jour, depuis les années 1950, le mandat et le domaine d’activité de l’UNRWA ont évolué progressivement. A l’origine, l’accent était mis sur l’aide humanitaire. Bientôt, des tâches quasi-gouvernementales dans des domaines tels que l’éducation et la santé sont venues s’y ajouter».Quant au reproche selon lequel l’UNRWA assumerait «un rôle trop politique», le Conseil fédéral a rappelé que l’Office travaillait «dans le contexte hautement politisé du conflit israélo-palestinien». Il a souligné que le mandat de l’UNRWA «restait pertinent» et qu’il «contribuait à la stabilité dans la région».Il y a trois ans, le Conseil fédéral avait donc indiqué en termes clairs la tâche devant laquelle se trouvaient la communauté mondiale et la Suisse, en affirmant que la question des réfugiés palestiniens était «à résoudre durablement dans le cadre d’un accord de négociation global. Et d’y ajouter: «La Suisse continuera à s’engager en faveur de la fin du conflit au Proche-Orient».Ceci en tant qu’aide-mémoire dans le carnet de notes du Conseil fédéral actuel et du Parlement suisse.
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