

par Thierry Gadault – 03.12.23 – blast.info –
– Guadeloupe à Pointe-à-Pitre.
En Guadeloupe, la visite du rapporteur spécial de l’ONU Pedro Arrojo Agudo, sur la question de l’eau a provoqué l’affolement des pouvoirs publics. Alors qu’il devait donner mercredi 29 novembre une conférence, d’abord publique, puis réservée aux universitaires et étudiants, à l’Université des Antilles, elle a été annulée au dernier moment en raison de « pressions ». « Choqué », le rapporteur a tenu à faire une allocution publique dans la rue !

C’est un expert international de premier plan qui a trouvé portes closes à l’Université des Antilles, mercredi 29 novembre dans la matinée, alors qu’il y avait été « invité pour une conférence ». Pedro Arrojo Agudo, le rapporteur spécial des Nations Unies sur les droits humains à l’eau potable et à l’assainissement, fraîchement arrivé en Guadeloupe pour l’occasion, a vu son invitation à donner une conférence à l’université des Antilles « annulée » au dernier moment a-t-il déclaré lors d’une allocution publique improvisée.
Il a finalement donné sa conférence sous un arbre, en pleine rue, à Pointe-à-Pitre.
Pourtant, son déplacement était tout ce qu’il y avait d’annoncé. Officiellement pour des raisons de temps, seule une visite académique, c’est-à-dire dans le cadre d’une invitation faite par l’Université des Antilles, empêchant toute prise de parole publique de Pedro Arrojo Agudo, avait été organisée, quand bien même il souhaitait, selon nos information faire une visite officielle. Néanmoins le fait même que la France laisse un rapporteur spécial se rendre dans un territoire d’outre-mer, constituait une grande première et une ouverture évidente. Las, à mesure que la date approchait, le malaise des pouvoirs publics allait grandissant. Selon une source proche du dossier, les autorités n’ont cessé d’en changer les modalités… pour finalement tout annuler au dernier moment. « Aucun gouvernement n’est vraiment pressé de se faire inspecter », a glissé le rapporteur spécial.
Loin d’un auditorium avec micro, climatisation et power point, c’est donc sous un arbre, non loin, du Mémorial ACTe, entre deux averses et assis sur un plot en béton, à Pointe-à-Pitre, que Pedro Arrojo Agudo, a évoqué la question mondiale du manque d’eau et ses enjeux.
Auteur d’un rapport sur l’accès à l’eau potable en Guadeloupe, en 2021, l’ancien député espagnol (Podemos) a narré, à la vingtaine de personnes présentes, parmi lesquelles des journalistes et membres d’associations, que le vice-doyen de l’Université lui aurait simplement fait part de « pressions » concernant cette intervention sur un sujet « sensible ». Pressions qui se seraient accrues au fil des jours.
« Qui a donné l’ordre ? »
« C’est une situation si étrange, si embarrassante », s’est ému l’émissaire des Nations Unies, qui « [aimerait] avoir au moins l’explication d’une situation très désagréable, très choquante. Je ne peux pas comprendre, on est sur un territoire français ». Une étudiante présente, précise avoir reçu « un écrit de l’administration, » annonçant cette annulation, un autre, l’avoir apprise, la veille, « sur WhatsApp ».
« Qui a donné l’ordre ? Qui a dit que ce n’était pas convenable ? Je ne sais pas », s’interroge MR.Arrojo Agudo tout en rappelant qu’il n’a « jamais eu cette réception en étant invité ». Un accueil déplorable qu’ont également dénoncé les autres intervenants.

Docteur en écologie et président de l’Association Vivre – Jean-Marie Flower s’avoue « choqué, déçu et triste » de ce manque caractérisé d’hospitalité, quand Philippe Verdol – maître de conférences en économie et président de l’association EN-VIE Santé, n’a pas hésité à parler d’une « situation coloniale». Des pressions ont été exercées par le préfet de Guadeloupe sur la direction de l’Université, a-t-il affirmé (1)
Les droits à l’eau
C’est ainsi en plein air, Mr. Arrojo Agudo est revenu sur ce que couvrent les « droits humains », à savoir « les obligations des Etats membres de l’ONU », en matière d’eau et d’assainissement : une obligation de « disponibilité, de qualité, de coût abordable, et d’acceptabilité » de l’eau.
« Le rapporteur spécial a bien rappelé qu’il s’agit d’une obligation de résultat (NDLR : l’accès à l’eau potable et l’assainissement), s’est plu à rappeler Jean-Marie Flower, et en cas de défaillance de ceux à qui a été déléguée la gestion de ce service, c’est l’Etat qui est responsable en dernier recours ».
Une pierre dans le jardin de l’Etat, ciblé par des rapports cinglants des comités spéciaux de l’Onu, rapports dévoilés par Blast ici et là.
« Peut-être que nous sommes quelque part victimes de notre résilience, qui nous permet d’encaisser tellement, tellement de choses, analyse le président de l’association Vivre C’est dommage qu’on n’ait pas la même combativité qu’en 2009 quand nous avons su marcher pendant 44 jours pour le respect d’autres droits fondamentaux.
Également présente lors de la déclaration publique, Sabrina Cajoly, juriste en droit international et droit européen des droits humains, a voulu rappeler le rapport de M. Arrojo Agudo en 2021 « a permis de sensibiliser nos autorités sur la question », et désormais, « si la population se l’approprie […] c’est un moyen aussi de sensibiliser les autorités et d’appeler des mesures concrètes pour mettre en œuvre ces recommandations »
Malgré les portes closes à l’Université, le rapporteur spécial comptait bien poursuivre ses rencontres avec les acteurs locaux de l’eau et de l’assainissement. Dans l’après-midi de mercredi, il devait ainsi rencontrer le conseil de surveillance du SMGEAG, syndicat mixte de l’eau en Guadeloupe, composé principalement de représentants d’associations citoyennes.

Le rendez-vous n’effacera pas le traitement si particulier réservé à un représentant de l’ONU par la France, championne auto-proclamée des droits de l’Homme. Une image qui, de l’Hexagone jusqu’aux couloirs des Nations Unies, ne cesse de prendre l’eau. |
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Ni l’université des Antilles, ni la préfecture de Guadeloupe n’ont répondu aux sollicitations de Blas
Thierry Gadault
Après quinze années dans la presse économique (La Tribune, L’Expansion, Le Nouvel Eco), je suis devenu journaliste indépendant en 2005. J’ai enquêté sur de nombreuses entreprises, comme le groupe Lagardère, EADS/Airbus, Areva, EDF, France Telecom/Orange, Rubis… J’ai écrit une douzaine de livres. Le dernier en date (avec Hugues Demeude), «Massacre à la tronçonneuse. Climat, parasites, crise budgétaire… Nos forêts en état d’urgence», a été publié en novembre 2020. Je suis également auteur de documentaires, comme «Danielle Mitterrand. Une certaine idée de la France» diffusé en 2018 par Public Sénat. |


