von Karl-Jürgen Müller
Par von Karl-Jürgen Müller – Horizons et débats N° 20 & 21du 10 octobre 2023

Il y a plus d’un siècle, soit un an après la fin de la Première Guerre mondiale, Alfred Adler, fondateur viennois de la «Psychologie individuelle» [qui étudie les facteurs sociaux décisifs et leur influence sur l’individu] publia un article – pertinent aujourd’hui encore – sur les causes de l’hystérie nationaliste qui agite les foules au seuil d’une guerre, et ce tout en prenant la défense du petit peuple objet de généralités accusatrices.1 Adler écrivit:
«Chaque jour, dans les écoles, on avait bourré le crâne de ces gens avec la vénération inconditionnelle de la famille impériale. […] Les manuels d’histoire trafiqués vantaient la gloire guerrière de la patrie toute entière […]. On bâillait d’ennui dans les sociétés pacifistes; aucun esprit, aucun souffle populaire ne se faisait sentir dans le sens contraire. Journaux et revues, politiciens et partis, tous se disputaient les faveurs des dirigeants. […] Pendant des décennies s’est poursuivi le dressage d’un peuple anesthésié, éduqué à douter de lui-même et à l’obéissance à la hiérarchie.
C’est alors que la guerre éclata, sans qu’on sache exactement d’où elle venait.
Selon toutes les règles d’un art de la guerre bien rodé, on couvrit la tête du peuple d’un voile opaque. Une fois de plus, les rues se remplirent de bruits de bottes, des fanfares défilèrent dans les rues, tandis que des abrutis à moitié idiots débitaient des discours incantatoires dans lesquels il était beaucoup question de leur noblesse à eux et de l’infamie de ceux d’en face, ainsi que d’une guerre très brève et d’une victoire éclatante.
Le peuple croyait entrevoir une lumière au travers de ce voile épais, mais ne ressentait pour l’instant que son impuissance. C’est alors que l’état-major commença à diffuser des informations mensongères. On parlait de puits empoisonnés, de ponts détruits en plein arrière-pays, de loyaux citoyens des frontières morts dans les tortures. Viols, pillages, crucifixions, incendies, coups bas éhontés, utilisation d’armes meurtrières interdites, tout cela imputé à l’ennemi, on n’en finissait plus. […]
La censure étendait son réseau de fer sur la ville et la campagne. […] Un mot de critique, même prononcé avec les meilleures intentions, semblait ou était menacé de conséquences imprévisibles.»
Enfin:«Il manquait à ce peuple, sur la tête duquel on avait jeté une couverture, le lien unificateur de la confiance mutuelle, un sentiment communautaire fort et éduqué, qui seules auraient pu encourager aux exploits ouverts de la résistance.»
Ne serait-il pas intéressant de transposer ces réflexions dans notre contexte actuel?
La propagande antirusse n’a pas attendu le 24février 2022 pour nous inonder de déchets.
Nous a-t-on à nouveau jeté un «voile opaque sur la tête»? Nos faiblesses humaines nous empêchent-elles à nouveau de résister?

30 ans déjà que les Etats-Unis veulent affaiblir la Russie
Les efforts du gouvernement américain, des pays de l’OTAN et de leurs alliés pour soumettre ou détruire la Russie post-soviétique remontent au début des années 1990. Officiellement, on parlait alors de fin de la guerre froide, mais en réalité, on œuvrait en faveur de la «seule puissance mondiale», les Etats-Unis et leur domination mondiale. Le durcissement de la politique occidentale à l’encontre de la Russie s’est produit lorsque les dirigeants politiques de ce pays ont refusé de voir leur pays continuer à se détériorer et être saccagé.

A la place, la Russie misait sur sa reconstruction, son autonomie et ce que la Charte des Nations unies avait proclamé pour tous les États membres après la fin de la Seconde Guerre mondiale: l’égalité des droits.
Le rôle de l’Ukraine: tenir, de toute évidence «jusqu’au dernier Ukrainien»

Zbigniew Brzezinski
Depuis la dissolution de l’Union soviétique, l’Ukraine était censée jouer un rôle central dans l’affaiblissement de la Russie – comme cela avait déjà été le cas dans les années qui ont suivi 1945 – ce que Zbigniew Brzezinski a reconnu en 1997 dans son livre (première version en anglais), publié ensuite en français en 2000 sous le titre «Le grand échiquier. L’Amérique et le reste du monde», témoignage en éclatante confirmation.

Dès 2014, les Etats-Unis, l’OTAN et l’UE ont déclenché une guerre par procuration entre l’Ukraine et la Russie. Il fallait donc faire de la Russie un paria au niveau international en utilisant le concept de propagande de la «guerre d’agression brutale en violation du droit international», de «l’agression injustifiée» contre la «victime» (l’Ukraine) et l’isoler en la poussant à la ruine sur le plan économique, notamment au moyen des sanctions. Tout cela n’est pas de la propagande russe, on peut le prouver.
Cependant, le plan a échoué et ses protagonistes se retrouvent face à un champ de ruines. Mais au lieu d’admettre son propre échec et de corriger son orientation politique, l’Occident mise désormais manifestement sur l’escalade. Sur une escalade de la propagande … et sur une escalade sur le champ de bataille.
Folie politique… l’histoire ne nous a-t-elle rien appris?
Rédition d’Allemands sur le Front Russe
L’histoire sait jusqu’où peut mener cette folie politique. Fin 1941, l’Allemagne nationale-socialiste et ses plans de guerre contre l’Union soviétique se trouvaient face à un désastre. La «guerre éclair» allemande contre l’Union soviétique avait échoué aux portes de Moscou. Les puissances anglo-saxonnes, longtemps courtisées par Hitler, mais qui l’avaient également longtemps protégé, s’étaient désormais dressées contre l’Allemagne nationale-socialiste avec l’atout de l’entrée en guerre des Etats-Unis fin 1941. Et ces puissances anglo-saxonnes voulaient à présent concrétiser leur sinistre projet, à savoir pousser l’Allemagne et l’Union soviétique à l’extermination mutuelle, dans une guerre interminable et menée avec une extrême brutalité. Suite à sa nouvelle défaite à Stalingrad, début 1943, l’Allemagne déclara la guerre «totale» avec un seul objectif: massacres et destructions partout où ce serait possible.

Un entretien révélateur: Glenn Diesen et Douglas McGregor

le politologue norvégien Glenn Diesen et l’ancien colonel de l’armée américaine Douglas Macgregor
Le 15 septembre dernier, un entretien de 42minutes entre le politologue norvégien Glenn Diesen et l’ancien colonel de l’armée américaine Douglas Macgregor a été mis en ligne sous forme de vidéo3 et, quelques jours plus tard, le 21 septembre, en format texte traduit en allemand par seniora.org4, ce dont nous le remercions. Il faut absolument lire ce texte détaillé.
La guerre en «phase Biden»
Les deux interlocuteurs s’accordent à dire que le plan des Etats-Unis et de l’OTAN, qui consistait à infliger une défaite militaire à la Russie en menant une guerre terrestre avec des troupes ukrainiennes et des armes occidentales, a jusqu’à présent échoué. La «grande offensive» ukrainienne contre les positions russes a fait des dizaines de milliers de victimes et entraîné de considérables destructions de matériel de guerre pour l’Ukraine, sans pour cela être un succès militaire. L’Ukraine manque désormais de troupes pour poursuivre une guerre terrestre massive.
Glenn Diesen et Douglas McGregor parviennent donc à la conclusion que la guerre est en train de passer du stade «guerre d’Ukraine» à celui que McGregor appelle la «phase Biden de la guerre»: ceci, avant tout, grâce à la livraison et à l’utilisation de missiles capables de frappes à longue portée en Russie; des armes qui ne sont toutefois pas opérationnelles sans la participation directe des Etats-Unis ou de l’OTAN.

Les Etats-Unis et l’OTAN sont donc à présent parties prenantes de la guerre.
La Russie ne saurait accepter, sans réagir ou de façon purement défensive, cette grave menace pour son propre pays et peut-être même pour les installations nucléaires russes. Elle sera donc contrainte de passer à la contre-offensive militaire, le pays en ayant la capacité militaire: à l’intérieur de l’Ukraine, bien sûr, mais éventuellement avec l’objectif aussi de frapper des bases américaines et de l’OTAN stratégiquement importantes aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne, en France ou en Allemagne – bien que Poutine ait jusqu’à présent tout fait pour éviter l’affrontement direct avec l’OTAN en dépit de toutes les provocations, ayant probablement misé jusqu’à présent sur un déclin économique dans les pays de l’OTAN et leur supposée disposition à céder.
Mais il serait également envisageable que des pays amis et alliés de la Russie (McGregor cite la Corée du Nord, des alliés au Proche-Orient et cinq pays d’Amérique latine) mènent des attaques contre les Etats-Unis.
Délire occidental
Jusqu’à présent, Diesen et McGregor excluent tout affrontement nucléaire délibéré. Même à Washington, on sait encore qu’une guerre nucléaire entraînerait la destruction du monde entier. Et la Russie n’utilisera pas d’armes nucléaires tant qu’elle n’en aura pas été elle-même la cible. En raison de leurs capacités militaires limitées et du niveau élevé de l’armement russe, ni les Etats-Unis ni l’OTAN dans son ensemble ne seraient en mesure de mener une guerre conventionnelle ouverte contre la Russie. Glenn Diesen et Douglas McGregor évoquent donc le manque de rationalité de la part des dirigeants politiques américains, mus par l’obsession de nuire à la Russie de toutes les manières possibles – sans réfléchir aux conséquences. Le fait que le peuple américain, fort de bons arguments, ne veuille pas d’une guerre contre la Russie n’a jusqu’à présent rien changé. Washington se trouve entre les mains du parti de la guerre.

On ne sait pas encore quelle sera la réaction de la Russie et quelles sont les conclusions au sein de la direction politique et militaire russe. En revanche, une chose est claire: le passage de la guerre par procuration à la «phase Biden de la guerre» revient à jouer à la «roulette russe» avec une troisième guerre mondiale – et donc la prévisible défaite de l’Occident, avec toutes les conséquences catastrophiques pour les populations, notamment dans nos pays occidentaux. Les habitants des pays européens paient déjà un lourd tribut à la guerre dont sont responsables leurs gouvernements.

Ne pas attendre qu’il soit trop tard
Dans l’article cité plus haut, Alfred Adler écrivait:
«A présent [un an après la guerre], dès lors que le peuple doit se responsabiliser, dès lors que seul un puissant courant générant des sentiments communautaires peut apporter le salut, dès lors que le réveil de la dignité humaine exige le châtiment des véritables coupables afin de regagner confiance en l’humanité, on voit les Alliés nous menacer d’une nouvelle servitude, recommencer à torturer un peuple qui sort cependant tout juste de la torture.»
Conscient des dispositions inéquitables des conventions d’armistice et du Traité de Versailles, Adler avait très bien perçu leurs conséquences néfastes pour la paix.
Personne ne sait comment la Russie, si elle est victorieuse, traitera les vaincus après toutes les humiliations et les grands sacrifices lui octroyés. On ne peut qu’espérer qu’elle sera plus magnanime que les États occidentaux après leurs victoires.
Mais doit-on en arriver là? Ne peut-on pas dès à présent retirer le voile opaque et faire ce qu’il est possible pour parvenir à la paix? Commencer, par exemple, par parler franchement à un ami, à un collègue ou à un voisin. Faire montre d’objectivité et d’humanité plutôt que d’étaler sa propagande et inciter à la haine. Se contenter d’attendre et faire comme si le danger n’était pas imminent n’a rien de rationnel. C’est même contraire à la nature humaine. •

1 Adler, Alfred. L’autre côté. Une étude de psychologie de masse sur la culpabilité du peuple. Dans: Bruder-Bezzel (éd.). Alfred Adler. Gesellschaft und Kultur (1897–1937); Göttingen 2009, p.121 et suivantes.2 Cette politique guerrière des Etats-Unis et des pays de l’OTAN est loin de se limiter à la Russie, puisqu’elle a causé le malheur de nombreux pays et peuples au cours des 30 dernières années (et déjà pendant la guerre froide). Les déclarations publiques des politiciens occidentaux, aujourd’hui dissimulés sous un vernis d’hypocrisie pour poursuivre leur sinistre besogne en prononçant des discours flamboyants, en sont d’autant plus déconcertantes et révoltantes. Dans ce contexte, le discours du chancelier allemand Olaf Scholz devant l’Assemblée générale des Nations unies le 19 septembre – d’ailleurs devant des gradins presque vides – a été très choquant. Pour la majeure partie du monde, il n’est plus question de tolérer les mensonges.3https://www.youtube.com/watch?v=3KIqR3ORYLE du 15/09/2023. L’un des axes de recherche de Glenn Diesen est la politique étrangère de la Russie. Ses excellents contacts avec la Russie, qu’il maintient encore aujourd’hui, lui valent d’être vivement attaqué par le courant dominant occidental. Douglas McGregor est un ex-militaire américain ayant occupé divers postes de direction stratégiquement importants. Il est également politologue, théoricien militaire, auteur de livres et d’articles spécialisés et consultant. Lors de sa présidence, Donald Trump aurait souhaité que McGregor succède à Richard Grenell au poste d’ambassadeur des Etats-Unis en Allemagne, mais sa nomination a été bloquée par le Sénat. Pour de plus amples informations sur Douglas McGregor, voir Wikipédia (consulté le 24 septembre 2023).4https://www.seniora.org/politik-wirtschaft/die-nato-eskaliert-der-krieg-tritt-in-eine-neue-phase-ein-colonel-douglas-macgregor-und-glenn-diesen du 21/09/2 |
Prof. Glenn Diesen
«C’est de la folie, parce que si vous considérez quoi que ce soit d’un point de vue rationnel, si vous regardez l’emplacement de l’Ukraine sur la carte, la première conclusion qui vous vient à l’esprit est: Mon Dieu, mais quelle merveille! Vite, mettons en place une Ukraine neutre! La neutralité de cet endroit signifie des centaines de kilomètres entre les troupes de l’OTAN en Europe de l’Est et les troupes russes en Europe. Ne serait-ce pas une bonne chose? Bien sûr que oui!Et qu’avons-nous fait à la place? Anéanti cette option. Nous nous y sommes opposés parce que l’objectif n’était ni de promouvoir la paix, ni d’instaurer la stabilité, ni de trouver un équilibre des forces et des intérêts avec lequel chacun puisse vivre, mais la destruction d’un autre pays. Alors, pourquoi se montrer surpris de la réaction des Russes?Oui, c’est de la folie. A leur place, je réagirais de la même manière que les Russes, et je pense que nous devrions nous attendre à ce que les Russes répondent de la même manière à nos nouvelles attaques, étant donné leurs armes à longue portée.»(Douglas McGregor, entretien avec Glenn Diesen) |

«Toutes nos tentatives se sont donc retournées contre nous. Dans une discussion rationnelle […] où il s’agira de réexaminer toutes les mesures que nous avons prises et considérer les actions des Russes, la chose à dire serait: discutons! A ce stade, arrêtons toutes les opérations. Arrêtons les opérations. Organisons une rencontre avec les représentants de la Russie, nous, les Etats-Unis, et discutons de ce qui peut être fait pour mettre fin à ce conflit. Mais non, au lieu de cela, nous avons déclaré qu’il était hors de question que nous agissions ainsi!Cela signifie qu’on considère l’arsenal à notre disposition et qu’on le scrute pour voir ce que nous pouvons utiliser, en dehors des armes nucléaires, qui puisse nuire aux Russes au maximum pour les inciter ainsi, c’est don cette théorie, à coopérer et à négocier avec nous. – Ce qui est évidemment absurde, car en l’occurrence, le problème ne concerne pas les armes, mais le territoire. Il s’agit de la présence de l’OTAN et des capacités de l’OTAN aux frontières de la Russie.C’est malheureusement ce dont nous ne voulons pas parler. Nous ne voulons même pas accepter la possibilité que l’Ukraine puisse être autre chose qu’un membre de l’OTAN. Alors, sur quelle base négocier dans ces circonstances? Quelle serait la base des débats? Quelle serait la base des entretiens? Je n’en vois pas.»(Douglas McGregor, entretien avec Glenn Diesen) |


