4058 – ISLAMISME – CHANGEMENT DE PIED ? 24/10/2020 J.Sapir

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JACQUES SAPIR – 24 OCTOBRE 2020 – Facebook
L’assassinat cruel, révoltant, de Samuel Paty le 16 octobre 2020, a déclenché une chaîne d’événements de la plus haute importance.
Une semaine après, ont peut considérer qu’un tournant a été pris par la société française, mais aussi par la monde politique. Des progrès important ont été faits dans la lutte contre l’islamisme, que ce soit en matière d’interdiction ou dans le domaine des idées. Rien ne prouve que ce tournant soit durable, que les résolutions affichées sous le coup de l’émotion survivront aux prochaines semaines, voire aux prochains mois. Il ne dépendra que de nous que ces résolutions ne se dissolvent pas et que le mélange de petites lâchetés, de grandes compromissions, de clientélisme aussi ne nous ramène à la situation antérieure. Mais, ce tournant a été pris et la situation a bougé de manière significative.

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1 UN TEXTE ESSENTIEL

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Un témoin de ce changement est le texte proposé le jeudi 22 octobre par le Conseil Français du Culte Musulman aux imams de France pour le prêche du vendredi (1). Ce texte n’est pas un communiqué. Il s’inscrit d’ailleurs dans la lignée des déclarations de l’Imam de Drancy et d’autres. Son importance est considérable. Je n’entrerai pas dans une discussion théologique ; je ne m’aveugle pas, non plus, sur la possible présence de restrictions mentales chez ceux qui ont rédigé ce texte. Mais, c’est son importance politique qui est capitale. Dans ce texte il est ainsi écrit :
« Notre foi nous fait l’injonction ferme de respecter le pacte qui nous lie à tous nos concitoyens de toute condition et de toute conviction.
Les valeurs qui fondent ce pacte, celles de notre République laïque, indivisible, démocratique et sociale avec sa devise triptyque : Liberté égalité, fraternité, nous permettent à nous musulmans de France comme à tous nos concitoyens d’exercer librement notre culte ou de n’exercer aucun culte, de construire nos mosquées et de jouir entièrement de nos droits.
Non ! Nous, musulmans ne sommes pas persécutés en France. Nous sommes dans notre pays des citoyens à part entière. Nous avons comme tous nos concitoyens des droits garantis et des devoirs à accomplir ».
On y trouve la reconnaissance d’un peuple de « concitoyens de toute condition et de toute conviction » à laquelle, selon le CFCM, les musulmans sont liés par un pacte. Il y a un rappel des principes de la constitution et l’affirmation de l’adhésion (« notre ») à la «République laïque, indivisible, démocratique et sociale ». Il y a, enfin, une rupture nette avec l’idéologie de la « victimisation » :
« Non ! Nous, musulmans ne sommes pas persécutés en France ».
On dira, ce ne sont que des mots. Assurément ; mais il est des contextes où les mots valent des actes. Les dirigeants du CFCM ont pris un risque, face aux islamistes, car les pressions exercées par ces derniers peuvent aller jusqu’à l’assassinat. Ces mots sont forts. Ils étaient attendus.
Ce texte, de plus, appelle à l’indifférence face aux caricatures et, globalement, aux critiques qui peuvent être portées contre la religion.
En rappelant la distinction nécessaire, fondamentale, qu’il y a entre la discussion et la contestation des idées et la mise en cause des individus, le CFCM apparaît ainsi bien plus claire, bien plus en avance que de nombreuses voix qui se sont faites entendre, notamment – mais pas seulement – à gauche.
Il reconnaît la distinction fondamentale entre « islamophobie » et « actes antimusulmans », autrement dit la distinction entre le monde des idées et le monde des individus, une distinction qui avait valu au philosophe Henri Pena-Ruiz de violentes attaques lors de l’Université d’été de la France insoumise en 2019.
De même, le CFCM donne tort à des personnalités politiques de tout bord, de Clémentine Autain à Julien Denormandie (2). Ce texte a donc, on le redit, une importance capitale dans la situation actuelle. Il participe du basculement évoqué. Il conviendra de vérifier les mosquées dans lesquelles il a été diffusé et celles où il ne l’a pas été.
2 LE GRAND BASCULEMENT ?

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Il faut aussi comprendre pourquoi la mort de Samuel Paty a provoqué ce basculement. L’assassinat, voire l’exécution – les éléments aux mains de la justice semblent montrer qu’il y a bien eu une « conspiration » meurtrière – de Samuel Paty, professeur d’histoire et de géographie assassiné pour avoir fait son métier, avait tout pour révolter.

Mais, la même chose peut être dite des crimes atroces de Mohamed Merah de 2012, des assassinats de journalistes de Charlie Hebdo et de l’Hyper-Kasher de janvier 2015 (dont le procès a lieu actuellement), du massacre de Nice, de celui du Bataclan, de l’égorgement sauvage du Père Hamel…La liste des actes révoltants est, hélas, fort longue.
Pourquoi donc aujourd’hui la légitime émotion semble impliquer une prise de conscience et le début d’actes (fermeture de certaines mosquées, interdiction de certaines associations) nécessaires et trop longtemps retardés ?
Les raisons sont certainement multiples. Il y a, d’abord, le sentiment que ce meurtre était le meurtre de trop.
Comme l’ont dit Marx et Engels, à un certain stade la quantité se transforme en qualité.
L’accumulation a certainement joué. Il y a aussi des éléments symboliques forts, qui tiennent à la profession de Samuel Paty, qui tiennent aussi au mode d’assassinat (égorgement et décapitation). Il y a la compréhension diffuse, mais réelle, que ce meurtre atroce s’inscrit dans la banalisation d’une contestation religieuse constante des enseignements scolaires (en Histoire-Géographie mais aussi en SVT et Education civique avec le refus de laisser les filles aller à la piscine avec les garçons), mais aussi, plus globalement du « mode de vie » de la population française.
Le fait que l’école soit touchée, et on ne développera pas ici sur le caractère très symbolique de l’école en France, a certainement joué son rôle.
On peut ajouter à cela le fait que se développe, au sein de la société française, une société qui a fait preuve d’un calme impressionnant depuis le début des attentats – soit depuis 2012, la compréhension que l’islamisme, même s’il se manifeste sous des formes localement très différenciée, poursuit bien un projet global, contradictoire avec la démocratie et les principes Républicains.
Quelles qu’en soient les raisons, il faut constater ce basculement, en prendre acte.
Il n’y aura pas de retour à l’avant 16 octobre.
On peut donc contester certaines mesures et déclarations du gouvernement, considérer que – derrière les beaux discours – ce dernier conduit sur ce terrain une politique pleine d’ambiguité, en particulier en se refusant à sanctionner les pays qui promeuvent l’islamisme et en particulier l’Arabie Saoudite, le Qatar et la Turquie.
On peut considérer que certaines lois qu’il entend proposer sont inutiles, voire dangereuses (comme sa volonté de ressusciter la « loi Avia »), et que les textes existants sont en réalité suffisants pour lutter contre l’islamisme.
On peut appeler ce même gouvernement à plus de cohérence dans les ordres qu’il donne à ses administrations, et en particulier regretter les pratiques d’euphémisation des manifestations de l’islamisme qui se traduisent par le fameux « pas de vague » bien connu des enseignants mais bien présents aussi dans d’autres administrations.
Mais, on doit reconnaître la nouvelle situation que ce meurtre a créée.

3 UN CHOC POLITIQUE

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Cette situation implique des remises en cause dans l’ensemble des partis politiques.
Le cas de la France Insoumise est exemplaire, mais il est très loin d’être isolé. Deux dirigeants ont commis des fautes dans leurs réactions. Jean-Luc Mélenchon, en « essentialisant » la « communauté tchétchène » a été le premier.
Il a reconnu par la suite que son expression avait été « inappropriée ». Dont acte.
Mais, le refus initial de mettre en cause la présence d’une chasse à l’homme organisée par les islamistes dans le meurtre de Samuel Paty et la volonté de l’attribuer à une communauté mythique pèsera lourd.
Tout comme pèsera lourd l’assimilation faite de Charlie Hebdo avec la « presse d’extrême droite » dans les semaines qui ont précédé le meurtre.
Rappelons que Samuel Paty a été justement assassiné pour avoir construit un cours sur la liberté d’expression autour des caricatures publiées dans Charlie Hebdo.
Clémentine Autain, ensuite, en utilisant dans une déclaration télévisée le mots « perdre la tête », reprenant une formule qui avait été utilisée par Tariq Ramadan deux jours avant, a fait preuve d’une rare insensibilité et d’une incompréhension totale du contexte dans lequel s’inscrivait sa déclaration.
Ce n’est, hélas, pas la première fois qu’elle commet ce genre d’erreur. Elle en avait déjà commise une lourde à la veille de la manifestation du 11 janvier 2005 (3).

La France Insoumise est, par ailleurs, accusée « d’islamo-gauchisme ». Cette accusation, dont elle se défend (4), et qui peut être valide pour d’autres associations, ne correspond pas en effet à la réalité.
La FI est en fait engagée dans une logique clientéliste de chasse aux voix, logique qui devient centrale avec la perte d’une partie de l’électorat de 2017, tout comme le furent, et le sont encore, le PS, LAREM et LR, au niveau local, voire régional.
Ainsi s’expliquent les exclusions et les exclusives qui ont frappé des militants républicains ou le philosophe Henri Pena-Ruiz. De même, cela explique la participation à la manifestation de novembre 2019, aux côtés d’organisations clairement islamistes.
Qu’il ait fallu, à la suite de l’attentat de Bayonne qui avait fait deux blessés, manifester son indignation était légitime et incontestable et n’est pas ce qui est reproché.
Manifester avec le CCIF et des organisations islamistes fut une faute lourde dont, à l’évidence aucune leçon n’a été tirée.
L’islamo-gauchisme, en réalité, implique une connivence idéologique entre une pensée « gauchiste » et une pensée « islamiste ».
C’est la combinaison de deux idéologies et, en cela, ne peut être comparé avec l’expression « judéo-bolchévisme » utilisée dans les années 1920-1930.
Or, ce que l’on constate s’apparente bien plus à un opportunisme politique sans principes, comme dans ses mairies où des municipalités accordent des subventions à des associations islamistes, qu’elles soient déguisées ou non, pour gagner des voix ou pour simplement acheter la paix (5).
Les membres du gouvernement qui portent ces accusations contre la FI feraient bien, aussi, de nettoyer devant leur propre porte. Ce clientélisme est en partie responsable de la diffusion des idées islamistes en France et porte une part de responsabilité dans les événements que nous venons de vivre.
Espérons qu’avec le basculement que nous voyons aujourd’hui ces pratiques indignes et honteuses prennent fin

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NOTES
1 – https://www.cfcm-officiel.fr/…/texte-propose-par-le-cfcm-a…/
2 – https://www.marianne.net/…/faisant-fi-des-propos-d-henri-pe…
3 – https://russeurope.hypotheses.org/3259
4 – Voir https://lemondeencommun.info/les-tartuffes-de-lantiterrori…/
5 – Voir Pina C., Silence coupable, éditions Kero, avril 2016, 255 p.

SOURCE/ https://www.facebook.com/jacques.sapir/posts/2105435206253053?__tn__=K-R