
Luc Chasseriaud- le 12/08/2017 – asialyst.com
L’ASEAN vient non seulement de souffler ses cinquante bougies, mais elle compte aujourd’hui dix États membres, soit la quasi-totalité des pays d’Asie du Sud-Est. |
- Le sultanat de Brunei a rejoint l’association le 7 janvier 1984, quelques jours seulement après avoir obtenu son indépendance de la Grande-Bretagne.
- Il sera suivi par le Vietnam en 1995,
- le Laos et la Birmanie en 1997
- et enfin le Cambodge en 1999.
Fort de ce succès, l’ASEAN a même initié des forums impliquant des États non-membres.
La rencontre ASEAN+3 associe la Chine, la Corée du Sud et le Japon.
L’ambitieux dialogue interrégional Asie-Europe (ASEM) se tient tous les deux ans.

A l’occasion de ses cinquante ans, Asialyst vous propose de d’essayer de mieux comprendre cette organisation si particulière en dix questions.
SOMMAIRE1. Pourquoi l’ASEAN a-t-elle été créé ?
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1. Pourquoi l’ASEAN a-t-elle été créée ? |
En 1967, à l’époque de la création de l’ASEAN, les cinq pays fondateurs ont la sensation d’être au pied du mur.
Mais c’est surtout le contexte de Guerre froide qui donne à ces pays un sentiment d’impuissance.
L’affrontement idéologique entre les deux blocs paraît prendre en otage le développement économique et politique des jeunes nations d’Asie du Sud-Est.
Toutes, à l’exception de la Thaïlande, viennent d’obtenir leur indépendance en payant le prix du sang.
Et voilà que leur précieuse souveraineté est de nouveau menacée. Sur le plan intérieur, la légitimité des pouvoirs post-coloniaux en place est contestée par des mouvements de guérillas communistes soutenus principalement par la Chine de Mao.
Sur le plan extérieur, les anciennes puissances coloniales et les États-Unis qui apparaissent comme le seul rempart dans la région face au communisme, cherchent à exercer leur influence sur des États qu’ils considèrent comme faibles*.
La Thaïlande, la Malaisie, Singapour, l’Indonésie et les Philippines comprennent que seul un acte de solidarité fort pourra les extraire de cette dangereuse situation, et leur permettre de prendre leur destin en main.
*Cf. Sophie Boisseau du Rocher, Op. cit.
La création de l’ASEAN est donc avant tout un concours de circonstances. L’objectif de l’époque étant d’ériger un rempart institutionnel pour préserver les acquis en matière de souveraineté et un moyen de légitimer les régimes autoritaires en place en leur conférant une stature internationale*. |
À travers l’ASEAN, les dirigeants « des cinq » réaffirment non seulement l’indépendance de leurs États-nations, mais ils construisent également la paix pour permettre le développement économique, considéré à l’époque comme la meilleure arme contre le communisme.
2. L’ASEAN est-elle une version asiatique de l’Union Européenne ? |
- la Communauté économique de l’ASEAN,
- la Communauté politique et sécuritaire de l’ASEAN
- la Communauté socioculturelle de l’ASEAN
– non sans rappeler les trois piliers de la communauté européenne. Pourtant, il ressort de cette comparaison des conclusions souvent peu flatteuses pour l’ASEAN. Si les critiques qui lui sont adressées sont souvent justifiées, les deux organisations sont en réalité difficilement comparables.
*Cf. Sophie Boisseau du Rocher, L’ASEAN et la construction régionale en Asie du Sud-Est, L’Harmattan, 1998, p. 53.
L’ASEAN et la construction européenne ont démarré dans des régions qui n’ont pas la même histoire. Si l’objectif visant à créer les conditions de la paix sont présents dans les deux projets, la méthode et les acteurs diffèrent profondément.
La construction européenne a été initiée par des dirigeants démocrates de vieux pays meurtris par la guerre, convaincus que le nationalisme était la cause des conflits sanglants qui ont déchiré le continent.
L’ASEAN, elle, a été voulue par des dirigeants de régimes autoritaires qui percevaient le nationalisme comme un moyen de consolider leur pouvoir.
Là où les pères fondateurs de l’Europe s’attelaient à déconstruire la souveraineté des État-nations, les dirigeants d’Asie du Sud-Est voyaient (et voient encore) l’État-nation comme le modèle de construction de leur pays*.

3. Qu’est-ce que « l’ASEAN way » ? |
*Sophie Boisseau du Rocher, L’Asie du Sud-Est prise au Piège, Perrin Asies, 2009, p.263 |
« L’ASEAN way » regroupe l’ensemble des principes sur lesquels repose l’Association. Elle se manifeste par un accent mis sur le respect de la souveraineté de ses États membres et leur engagement à ne pas intervenir dans les affaires intérieures des autres [3]. L’intérêt national prime donc sur l’intérêt de la communauté.
Le président indonésien Joko Widodo lors d’une session plénière sur la sécurité en Asie
Ces principes quasi sacrés, véritable ADN de l’ASEAN, sont inscrits dans son Traité d’Amitié et de Coopération[4], signé et entré en vigueur à Bali en 1976.
Avec cet outil, l’ASEAN va chercher à imprimer sa marque sur le système international en proposant sa propre vision de la gestion des affaires du monde*. Aujourd’hui, de nombreux pays hors ASEAN ont accepté, à l’instar de la France, de signer ce traité qui représente un préalable à l’approfondissement des relations avec les pays de l’Association.

Dans la pratique des institutions, « l’ASEAN way » repose sur trois principes :
-
une prise de décision par consensus et jamais à l’unanimité,
-
un refus d’aborder les questions de politique intérieure des États membres,
-
et une flexibilité permise par un secrétariat doté de peu de moyens.
C’est ainsi que l’Association s’est dotée d’une véritable identité et s’est bâtie en contre-modèle des organisations supranationales.
Ses détracteurs voient cependant « l’ASEAN way » comme le problème majeur de l’organisation régionale[5] : il l’empêcherait de traiter des problèmes de fond auxquels la région fait face et la réduirait à un forum de discussion à l’efficacité limitée.
4. L’ASEAN a-t-elle contribué à la paix et à la stabilité de la région ? |
En carte, le litige autour du Temple Preah Vihear, entre le Cambodge et la Thaïlande.
5. L’ASEAN a-t-elle constitué un levier diplomatique pour les pays d’Asie du Sud-Est ? |
Heng Samrin*Lire Françoise Cayrac-Blanchard, « L’ASEAN et la crise indochinoise : de la diversité dans l’unité », in Revue française de science politique, Année 1982, Volume 32, Numéro 3, p.373.

Les pays de l’ASEAN voient dans l’invasion du Cambodge une remise en cause des principes qu’ils défendent : le refus de l’utilisation de la force et la non-interférence dans les affaires d’autrui*.
Ils vont alors se mobiliser pour délégitimer l’occupation vietnamienne. La remarquable coordination de leur diplomatie dans les enceintes de l’ONU leur permettra de mettre Hanoï sous pression, d’en faire un État paria et d’obtenir à terme, son retrait du Cambodge.
Mais ce fut sans doute la seule fois dans l’histoire de l’organisation que les intérêts de ses membres se sont retrouvés ainsi alignés. Le manque de coordination sur la question majeure du contentieux territorial en mer de Chine méridionale illustre parfaitement l’incapacité actuelle de l’ASEAN à se penser comme un acteur politique sur la scène régionale.
6. Quelle relation l’ASEAN entretient-elle avec la Chine, acteur incontournable de la région ? |

La relation entre la Chine et les pays de l’ASEAN est complexe et ancienne. À l’époque de la Chine impériale, les royaumes d’Asie du Sud-Est reconnaissaient la supériorité politique, militaire et culturelle de l’Empire du Milieu, et commerçaient avec lui via un système de tribut.
Cette relation asymétrique semble se perpétuer aujourd’hui dans sa version contemporaine. Elle est caractérisée à la fois par une forte dépendance économique et une profonde défiance vis-à-vis d’une Chine dont la puissance ne cesse de s’affirmer, souvent au détriment des intérêts de ses voisins de l’ASEAN, comme le révèle son attitude en mer de Chine du Sud.
Pékin considère l’Asie du Sud-Est comme son aire d’influence naturelle et l’exprime à travers un discours « asiatique » virulent[11].
Le président Xi Jinping a lancé depuis quelques années un vaste projet stratégique de « Nouvelles Routes de la Soie » dont le volet maritime implique directement la plupart des États de l’ASEAN.
En face, ces derniers adoptent des attitudes variées en fonction du niveau de perception de la menace ou des opportunités que la Chine représente pour eux. Pékin ne manque pas de tirer profit de ces divisions pour peser de tout son poids sur l’ASEAN, jusqu’à lui imposer son propre agenda.
En 2012, le Cambodge occupant alors la présidence tournante, avait bloqué sous la pression de Pékin, une déclaration de l’ASEAN fustigeant l’attitude de la Chine en mer de Chine méridionale. Phnom Penh refera de même quatre ans plus tard[12].
7. Comment la crise économique asiatique de 1997 a-t-elle affecté l’ASEAN ? |
*Sophie Boisseau du Rocher, « L’Asie du Sud-Est et l’ASEAN face à des nouveaux défis », in Nouvelle géopolitique de l’Asie, sous la direction de Guy Faure, Ellipses, 2005, p111.
La crise économique de 1997 a vu s’effondrer les devises des économies les plus dynamiques de la région. C’est le premier grand défi auquel l’ASEAN a dû faire face après la fin de la Guerre froide. Le phénomène de contagion entre les économies interconnectées n’a pas été suivi d’un plan régional à la hauteur de la violence de la crise et les pays de l’ASEAN se sont illustrés par leur manque de coordination.
Les représentantes d’agricultrices venues du Laos, d’Indonésie, du Vietnam, de Malaisie, de Corée du Sud, du Japon et de Thaïlande manifestent contre le Fonds Monétaire International (FMI) et la Banque Mondiale devant le siège de la Bank of Thailand à Bangkok le 13 août 1999. (Crédits : AFP PHOTO/Pornchai KITTIWONGSAKUL)
*Shaun Narine, « ASEAN in the Aftermath: The Consequences of the East Asian Economic Crisis », in Global Governance, Vol. 8, No. 2 (Avril–Juin 2002), p.179.
Cet épisode a non seulement ébranlé l’ambition de l’Association de s’affirmer comme le moteur du développement politique et institutionnel de la région, mais il a révélé les limites « l’ASEAN way ».
La crise a également mis fin à l’image de « miracle » asiatique dont jouissaient les pays de l’ASEAN[13].
Profondément affaiblie, l’Association tente alors de se réformer en s’efforçant de repenser le paradigme sur lequel elle repose : la non-interférence dans les affaires de ses États membres. Elle aura beau lancer le concept « d’interactions approfondies » (enhanced interaction), ses pays membres resteront fidèles à « l’ASEAN way » qui bloque pourtant le développement d’institutions plus intégrées[14].
ASEAN 2015
Women working at a plastic factory, which makes plastic parts for electronic production, in Que Vo district, outside Hanoi. PHOTO: REUTERSLes analystes prévoient qu’en 2030, l’ASEAN deviendra la quatrième puissance économique mondiale[16]. La croissance de son produit intérieur brut devrait atteindre 2,5 trillions de dollars américains en 2017, dépassant les plus grosses économies du monde[17]. Les conséquences sur le long terme de la crise de 1997 sont donc d’ordre politique avant tout.
8. Que fait l’ASEAN pour les droits de l’homme ? |
Composée presque uniquement de régimes autoritaires, il est difficile d’imaginer un engagement fort de la part de l’ASEAN pour les droits de l’Homme. Il existe pourtant des documents qui abordent ce sujet majeur.

La déclaration sur les droits de l’homme[20] faite à Phnom Penh, au Cambodge, en juillet 2012, éclaire le positionnement de l’ASEAN sur cette question.
9. L’ASEAN compte-elle intégrer de nouveaux membres ? |
- le jeune Timor oriental qui a arraché son indépendance à l’Indonésie en 2002
- la Papouasie-Nouvelle-Guinée.

La candidature du Timor, présentée en 2011, apparaît comme naturelle. Elle a été dans un premier temps bien accueillie par l’ASEAN. Le petit pays a d’ailleurs fait de son intégration à l’association régionale une cause nationale et une priorité de sa politique étrangère[23].

10. Quelles sont les perspectives de l’ASEAN 50 ans après ? |


Malaysian Defence Minister Hishammuddin Tun Hussein (L) and Indonesian Defence Minister Ryamizard Ryacudu. Photo: AFP
Chronologie |
1962-1966 : Konfrontasi, guerre entre l’Indonésie et la Malaisie.
8 août 1967 : déclaration de Bangkok et création de l’ASEAN par la Thaïlande, la Malaisie, l’Indonésie, Singapour et les Philippines.
24 février 1976 : signature à Bali du traité d’Amitié et de Coopération en Asie du Sud-Est (TAC) par les cinq pays de l’ASEAN.
25 décembre 1978 : invasion du Cambodge par le Vietnam.
7 janvier 1984 : adhésion officielle du Sultanat de Brunei.
28 juillet 1995 : adhésion officielle du Vietnam.
2 juillet 1997 : début de la crise asiatique à Bangkok.
23 juillet 1997 : adhésion officielle du Laos et de la Birmanie.
30 avril 1999 : adhésion officielle du Cambodge.
20 novembre 2007 : adoption de la Charte de l’ASEAN qui la dote d’une personnalité juridique.
9 novembre 2012 : déclaration des droits de l’homme de l’ASEAN lors du sommet annuel à Phnom Penh, au Cambodge.
31 décembre 2015 : lancement de la communauté économique de l’ASEAN.
23 mai 2017 : prise d’assaut par des combattants islamistes de la ville de Marawi, située dans l’île de Mindanao, au sud des Philippines.

Note Sans a priori >> je publierai quelques mémos … qui sont consultables et forts intéressant …
Liens
- http://eresources.nlb.gov.sg/infopedia/articles/SIP_1072_2010-03-25.html
- https://web.archive.org/web/20160719130036/http://www.culturaldiplomacy.org/academy/content/pdf/participant-papers/2013-06-iscd-asia-pacific/Assoc._Prof._Dr._Mohd._Noor_MAT_YAZID.pdf 19 PAGES EN ANGLAIS
- http://aseaninsight.economist.com/2015/07/28/is-the-asean-way-the-right-way/
- https://asean.org/treaty-amity-cooperation-southeast-asia-indonesia-24-february-1976/
- https://thediplomat.com/2011/06/weakness-of-the-asean-way/
- https://www.bbc.com/news/world-asia-22149576
- https://asialyst.com/fr/2016/04/29/thailande-cambodge-une-histoire-de-frontiere/
- http://www.asianews.it/news-en/War-in-Sabah:-Kuala-Lumpur-stops-Filipino-negotiators-27381.html
- http://www.asianews.it/news-en/Sabah,-Kuala-Lumpur-launches-offensive-against-Filipino-rebels-27299.html
- https://www.globalresearch.ca/aggression-rights-and-wrongs-vietnam-in-cambodia-the-united-states-in-iraq/9863
- https://classe-internationale.com/2016/10/27/quelles-strategies-pour-pekin-en-mer-de-chine-meridionale/
- https://www.reuters.com/article/us-southchinasea-ruling-asean-idUSKCN1050F6
- https://asialyst.com/fr/2017/06/30/il-y-a-vingt-ans-crise-asiatique-consequences-toujours-actualite/
- https://www.rsis.edu.sg/wp-content/uploads/rsis-pubs/WP148.pdf yongwook ryu
The Asian Financial Crisis and
ASEAN’s Concept of Security 34 PAGES
- https://asialyst.com/fr/2015/12/24/communaute-de-l-asean-quel-modele-d-integration-pour-l-asie-du-sud-est/
- https://www.straitstimes.com/business/6-things-you-need-to-know-about-asean-economic-community
- http://www.canadianinquirer.net/2017/01/12/asean-seen-to-exceed-gdp-of-big-economies-in-2017/
- https://asean.org/asean/asean-charter/
- http://www.ipsnews.net/2012/11/critics-slam-asean-rights-commission/
- www.asean.org/storage/images/ASEAN_RTK_2014/6_AHRD_Booklet.pdf 19 PAGES
- https://www.hrw.org/news/2012/05/14/betraying-human-rights-asean-style
- https://www.icj.org/icj-condemns-fatally-flawed-asean-human-rights-declaration/
- https://th.boell.org/en/2017/06/30/timors-accession-asean
- lecourrier.vn/le-timor-oriental-pret-a-integrer-lasean/176988.html
- https://www.adb.org/countries/timor-leste/poverty
- https://www.mmtimes.com/business/2996-png-deserves-asean-membership.html
- https://www.weforum.org/agenda/2014/05/world-most-important-trade-route/
- https://asialyst.com/fr/2017/06/06/daech-en-asie/
- https://www.reuters.com/article/us-philippines-militants-idUSKBN1A806M
- https://www.philstar.com/404
- https://www.rferl.org/a/For_The_New_Middle_Class_Greater_Democracy_Or_Authoritarian_Stability_/1928536.html
- https://www.scmp.com/news/asia/diplomacy/article/2096834/joint-navy-patrols-between-indonesia-philippines-and-malaysia
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